La rue des Indes

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worldfairs
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La rue des Indes

Message par worldfairs » 03 déc. 2018 09:44 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Informations, renseignements, discussions, questions - La rue des Indes - ruedesindes.jpg

Le Moniteur avait par trois fois sonné le tocsin d’alarme et répandu par la grande ville et à travers l’Europe, comme un glas funèbre, ces tristes paroles : L’Exposition touche à sa dernière heure; l’Exposition se meurt; le 31 octobre prochain l’Exposition universelle de 1867 sera morte.

C’était une invitation ou une sommation adressée à tous les retardataires. Aussi les trou jours qui précédèrent la date fatale supposée, tout le monde se précipita vers le Champ d< Mars : petites voitures, fiacres, tapissières, omnibus, lourdes charrettes, bateaux à vapeur versaient, à tout moment et à toutes les portes, une foule compacte qui se ruait à chacun des guichets pour assister à une des dernières représentations du magnifique spectacle inauguré le 1er avril.

Cette clôture définitive nous parut trop solennellement annoncée pour qu’elle ne dût pas avoir plusieurs lendemains, et, sans nous presser, nous prenions nos dernières notes tout à notre aise, et nous allions notre petit train ordinaire, nous arrêtant à chaque pas, comme nous le faisions en plein mois de mai ou de juillet.

Mais quand, le matin du 31 octobre, le Moniteur avec une obstination qui le caractérise et l’honore, annonça pour le jour même la fermeture du Palais, alors la peur nous prit; et comme la plupart de nos sièges n’étaient pas faits et que nos dernières combinaisons n’avaient pas été prises, dare! dare! nous nous élançâmes dans la première voiture venue laquelle nous conduisit à la porte d'Iéna dix fois plus vite que ne l’aurait fait la patache ferrée de la rue Saint-Lazare.

Une fois arrivé, nous nous empressâmes de courir vers le poste d’observation, le plus voisin parmi ceux qu’on nous avait désignés.

Mais avant de nous engager dans la rue des Indes, nous tournâmes une dernière fois les yeux vers le petit monument qui nous a si fidèlement révélé la physionomie des cryptes connues sous le nom de Catacombes le Rome. Nous aurions désiré, avant de nous enfoncer dans l’Orient, parcourir encore les étroites et sombres allées de cet hypogée funéraire ; mais les portes étaient fermées, et le gardien, très-probablement perdu dans la foule, profitait du dernier jour pour visiter l'intérieur d’un palais dont il n’avait pu, jusque-là, contempler que les dehors.

Pour arriver à la rue des Indes, on passe à travers la partie de la galerie du travail où l'Angleterre a exposé ses appareils mécaniques, ses métiers, et les plus beaux produits de ses grandes industries.

On est bien forcé de s’arrêter un moment devant les machines agricoles de MM. Howard, les locomobiles de MM. Ransomes et Sims, celle de MM. Hornsby et fils, et devant les belles voitures de MM. J. Hooper et Woodall père et fils.

Et comment passer sans admirer la scierie mécanique de M. Charles Powis, le métier à tisser de M. Ch. Parker, et les machines à forer et à mortaiser qui ont mérité à MM. Schepherd, Still et Cie la médaille d’or.

Au moment où l’on se dispose à quitter cette galerie, on est tout à coup arrêté par une très-belle et très-complète exposition des produits minéraux et végétaux de l’Australie.

Le règne animal, très-riche dans cette colonie, aujourd’hui une des plus importantes de la Grande-Bretagne, est représenté à l’Exposition par ses suifs, ses peaux, ses laines et ses cuirs, qui sont les principaux objets de son exportation.

Le vaste salon carré que s’est ménagé dans cette galerie la Commission royale de Sydney, réunit de si nombreux produits de l’exploitation des mines et de la métallurgie, des industries forestières et agricoles, de la chasse et de la pêche, il contient tant de spécimens de conserves de viandes et de poissons, tant de sortes de boissons fermentées que nous ne doutons pas que le président de cette Commission, l’honorable T. A, Murray ne fasse de l’ensemble de celte remarquable exposition l’objet d’une étude spéciale.

Nous aurions voulu lui épargner ce travail; mais le temps nous presse, et nous avons déjà trop tardé à pénétrer dans la rue des Indes.

Que le lecteur, auprès duquel nous remplissons ici les modestes fonctions de cicerone, ne s’imagine pas qu’il va trouver dans cette rue où nous nous engageons avec lui, des produits indiens seulement; non, cette rue est envahie aux trois quarts par les produits anglais, et l'Inde, refoulée hors de sa rue, a cédé, au Champ de Mars comme chez elle, les premières et les meilleures places à des protecteurs dont elle connaît d’ailleurs et apprécie toute la bienveillance.

Dirons-nous, comme nous l’avons entendu dire d’un ton solennel à quelques visiteurs, que l’Inde tout entière vit et s’agite dans cette exposition, et que l’Angleterre a réuni, pour les mettre sous nos yeux, les plus beaux produits des diverses industries de ce pays? Non ; les Anglais ne se dissimulent pas que partout où leur action s’exerce d’une manière directe dans l’Inde, les industries au lieu de progresser reculent, et que l’Inde d’aujourd’hui, l’Inde anglaise, bien entendu, est considérablement déchue de son antique splendeur.

Assurément beaucoup d’orfèvres et de tisseurs indous exécutent encore des œuvres d’une délicatesse et d’un fini remarquables; mais ces produits excitent plus d’étonnement que d’admiration; les ouvriers en meubles exécutent des merveilles de patience; mais ce qu’ils font tous aujourd’hui, on le faisait avant eux, et avec un art et une perfection dont les ouvriers anciens semblent avoir dérobé le secret à leurs successeurs.

L’Angleterre a accumulé, à l’entrée de la rue de 1 Inde, d’innombrables balles de laine de Victoria. Elle a fait de deux premières travées, dans lesquelles les tabletiers et les céramistes de l’Inde auraient pu étaler leurs produits à l’aise, un véritable dépôt de marchandises, où des pyramides de sacs, entassés les uns sur les autres, laissent échapper quelques flocons de laine brute à travers leur enveloppe crevée.

La matière contenue dans ces balles peut être fort belle et fort précieuse, mais, à coup sûr, elle est très-peu agréable à l’œil.

Au centre de cette rue, on avait placé un ’ meuble indien en bois noir découpé à jour sur toutes ses faces, qui donne la mesure de la patience tt du soin minutieux qu’apportent, dans leurs moindres travaux, les ouvriers indous.

Notre première pensée avait été de donner ici un dessin de ce meuble. L’originalité de sa forme tout à fait capricieuse, la richesse de son ornementation, l’excessive ténuité de ses mille délai s, sculptés, travaillés et fouillés si délicatement, qu’ils semblent ouvrés comme une dentelle, méritaient les honneurs de la photographie et de la gravure; mais, par malheur, le dessin commandé pour nous par le délégué de l’Inde n’a pu être exécuté.

Cela est d’autant plus fâcheux qu’il est probable que ce meuble retournera d’où il est venu, car son entretien doit exiger chaque jour les soins de dix domestiques au moins, et nos plus grands seigneurs n’ont pas, comme ceux d’Asie, une escouade de gens uniquement chargés d’enlever la poussière.

Près de ce meuble sont des espèces de coffres dorés et de cassettes couvertes d’arabesques assez finement travaillées; ils sont surmontés d’une momie qui semble avoir été établie là comme une divinité protectrice, sous la garde de laquelle sont placés les trésors qu’on y renferme.

Des riches étoffes, brochées d’or, des jupes légères, lamées d’argent, des tapis d’une merveilleuse harmonie de couleurs, de fins tissus de Kachemyr, des voiles, des tuniques de gaze d’une merveilleuse ténuité, des écharpes striées d’or et d’argent, d’élégantes babouches, réunis dans une même vitrine, résument, à nos yeux, avec quelques pièces de bijouterie et de joaillerie, tout le luxe de l'Orient.

Sur l’arrière-plan, à droite de la voie principale, envahie par les bijoutiers et les joailliers de Londres, on a établi les mille produits de la tabletterie de l’Inde : élégants coffrets, jeux d’échecs dont les pièces sont si finement sculptées, éventails, chasse-mouches; mais si bien exécutés que soient tous ces spécimens de l’industrie des modernes Indous, ils sont loin d’approcher de la parfaite exécution qui est comme la marque indélébile des moindres œuvres de leurs devanciers.

En rentrant dans la rue de l’Inde dont nous sommes un moment sorti, nous nous heurtons contre le palais de Kensington et nous retombons en pleine Angleterre. Ces tissus brochés, ces toiles, ces gazes, ces dentelles sont bien de fabrique anglaise: qui y regarde de près ne peut se tromper sur leur provenance. L’Inde a-t-elle disparu tout à fait, et devons-nous avant d’arriver au terme de la rue qui porte son nom la retrouver encore? Voici toutefois les meubles de James Labb, dont la forme massive et l’élégance équivoque décèlent clairement l’origine, le lourd fauteuil roulant exécuté pour Garibaldi, et que la clôture de l’Exposition va permettre de lui expédier, enfin le gigantesque billard anglais qui ressemble beaucoup moins à un meuble qu’à un plan en relief du tapis vert de Versailles.

Mais l’Inde se remontre enfin à nous dans une large vitrine où l’on a figuré la lutte d’un lion et d’un tigre se disputant une proie sanglante qui gît et expire à leurs pieds. L’auteur de celte mise en scène a obtenu une médaille; mais il ne nous semble pas avoir heureusement exprimé ou rendu cette scène sauvage : l’effet en est manqué : le lion et le tigre paraissent plutôt s’embrasser que s’entre-déchirer, et le sang qui coule de leurs plaies béantes explique imparfaitement l’expression de fureur que le mouvement des muscles, les plis de la face et les éclairs partis des yeux des combattants devaient particulièrement indiquer. On nous a montré presqu’aussi bien que cela dans une foule d’exhibitions foraines.
Quelques-uns ont cru voir une allégorie dans la représentation de cette scène hideuse. Comme l’œuvre est d'un Anglais, une pareille supposition n’est pas admissible. On atténue le mal qu'on a pu faire, mais on ne le met pas dans un si violent relief.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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