Les Étoffes de Mulhouse

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worldfairs
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Les Étoffes de Mulhouse

Message par worldfairs » 05 nov. 2018 11:19 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Informations, renseignements, discussions, questions - Les Étoffes de Mulhouse - etoffesmulhouse.jpg

Les indiennes de l’Alsace occupent une vaste place dans le Palais de l’Exposition.

Le Haut-Rhin représente une industrie nationale qui existe depuis plus d’un siècle, qui a passé par différentes phases de succès et de revers, et que le système prohibitif complet a failli étouffer, mais qui, depuis le nouveau régime douanier, s’élève à une production annuelle d’au moins 60 millions de francs.

Nous verrons tout à l’heure quelle est la situation actuelle de cette industrie. Qu’il nous soit permis, avant de parler du présent, de jeter un coup d’œil rapide sur le passé.

Les commencements de l’indiennerie furent fort modestes. La première maison fut fondée en 1746 avec un capital de 40 000 fr., et bien des années après sa fondation, elle ne produisait encore annuellement que 30 000 pièces de 16 aunes. Il est certain aussi que les conditions commerciales de cette époque étaient déplorables et que des entraves de toutes sortes, parmi lesquelles en première ligne il faut citer les privilèges des divers métiers, paralysaient l’essor de toute industrie.

La réunion tardive de Mulhouse à la France et la révolution de 1789 firent tomber ces barrières.

Dans les premiers temps les genres étaient fort simples; on ne connaissait que deux couleurs, le violet et noir et le rouge et noir. Non-seulement on ne filait pas la chaîne et la trame des étoffes qu’on décorait, mais ces étoffes venaient toutes fabriquées et toutes blanchies de Zurich ou de Berne. L’Allemagne et la Suisse fournirent également à Mulhouse ses premiers ouvriers. La main d’œuvre se payait de 6 à 8 fr. par semaine pour les imprimeurs, de 10 à 12 fr. pour les graveurs. Ce n’était pas un salaire énorme; mais il suffisait aux besoins d’une vie alors à bon marché.

Dès 1762 Mathias Risler avait employé des toiles, filées dans les villages de l’Alsace avec du coton du Levant. Les premières filatures mécaniques parurent en 1806. Les ateliers se formèrent, mais pendant la durée du système continental, l’Alsace dut se suffire à elle-même.

En 1815 les usines étaient au nombre de vingt-deux et fournissaient par an environ 200 000 pièces de 16 aunes. Avec la fin du système continental, les conditions de l’indiennerie avaient été radicalement modifiées. Les fabriques anglaises étaient admirablement montées en machines, et malgré le régime douanier qui imposait chaque pièce anglaise d’un droit d’entrée de 50 fr., les étoffes importées revenaient encore à meilleur marché que les toiles françaises. Il est vrai de dire qu’elles n’avaient ni l’éclat de la couleur, ni la beauté du dessin de ces dernières. Il fallait donc lutter contre un rival puissant, qui disposait de capitaux énormes et d’outils supérieurs.

La première machine à vapeur fut établie en Alsace par MM. Dollfus-Mieg, vers 1812. On s’affranchissait du coup de tous les moteurs hydrauliques et de leurs nombreux inconvénients; mais les nouvelles machines demandaient de la houille, et bientôt les houillères de Champagney et de Ronchamp ne purent plus fournir assez de combustible. On alla chercher en Prusse et en Belgique, le charbon de terre. Les frais devinrent énormes. Aussi le projet d’avoir un canal entre le Rhône et le Rhin fut-il accueilli avec enthousiasme. Ce canal devint navigable à partir de 1820, et amena en Alsace non-seulement les houilles de Sarrebruck, mais aussi celles de la Bourgogne et de Saint-Étienne et les bois du Jura. L’industrie, à partir de ce moment, était assurée de ne plus chômer faute de combustible. Il était temps, car aux indienneries s’étaient joints et les filatures et les tissages mécaniques. Les roues de lavage, le chauffage à la vapeur des cuves de teinture, et les machines à imprimer à deux couleurs, importées d’Angleterre, parurent vers 1820. L’Alsace dut faire des prodiges d’activité pour trouver de nouveaux débouchés, car l’Angleterre avait, après la chute de Napoléon, repris place dans les marchés de l’Europe. Des maisons de commission américaines vinrent en aide aux transactions proposées par les industriels de Mulhouse, et grâce à leur énergique concours, les vingt-deux fabriques de l’Alsace purent exécuter en 1827 plus de 500 000 pièces de 29 à 30 aunes, ce qui représentait un revenu de 20 millions.

Depuis ce jour l’industrie des indiennes n’a fait que progresser, et sauf les crises trop longues certainement, mais passagères heureusement, causées par la guerre d’Amérique, Mulhouse a soutenu son rang de façon à être avec la soierie de Lyon, la rouennerie de la Normandie et les draps d’Elbeuf, une des industries les plus productives de la France. Les hommes qui l’ont dirigée ont peut-être fait leur fortune, mais cette fortune ne saurait être envisagée que comme une mince récompense de leurs travaux, de leurs veilles, de leur dévouement, de leur abnégation pour le bien commun, et comme un faible dédommagement des risques nombreux et incessants qu’ils ont courus.

La France doit accorder à l’Angleterre le mérite d’avoir inventé toutes les machines de filature, de tissage et d’impression, dont on se sert actuellement; mais à la France revient la gloire des merveilleuses découvertes chimiques qui ont fait révolution dans l’industrie. La machine à huit et même à seize couleurs est anglaise, mais toutes les magnifiques couleurs, qu’on extrait de la houille, ont été trouvées et employées pour la première fois en France. Le rôle de l’industrie alsacienne, encore aujourd’hui, est de produire de belles étoffes, qui n’eut pas la prétention de rivaliser avec celles d’Angleterre pour la modicité du prix, mais qui leur sont bien supérieures par la richesse des couleurs et la beauté des dessins.

En 1855 encore, le matériel des industriels français laissait beaucoup à désirer; ils ne voulaient pas emprunter à une nation rivale tous les perfectionnements introduits par elle dans les machines; mais ils s’aperçurent bientôt que leur amour-propre était mal placé, et qu’il valait mieux se servir des armes de leur adversaire pour triompher plus aisément sur un terrain où, dès lors, ils devenaient maîtres.

La commission d’admission de la classe 27 a signalé, parmi les progrès réalisés depuis douze ans, le perfectionnement des machines préparatoires pour la filature, telles que batteurs, cardes, étirages et bancs à broches, servant à nettoyer le coton et à en rendre les fibres parallèles, puis aussi la substitution aux anciens métiers à filer, de£ métiers complètement automatiques, dits selfacting. Pour le tissage, on a également constaté l’emploi presque général des moyens mécaniques pour la fabrication des tissus serrés, la création des métiers à grande vitesse pouvant fabriquer les tissus les plus forts comme les plus légers, et l’emploi des machines encolleuses perfectionnées, dites sizing-machines. Dans le Haut-Rhin, sur 50 000 métiers à tisser, 9000 au plus travaillent à la main. Le tissage à bras se maintient, au contraire, pour la fabrication des articles dont le dessin exige une grande variété et pour lesquels l’irrégularité même du travail manuel est un charme de plus. Pour l’impression, on a loué l’introduction de machines qui, recevant dans leurs cylindres un tissu blanc, le rendent imprimé en dix ou douze couleurs.

On voit que, pour imprimer sur étoffes, il faut mettre en mouvement un monde de travailleurs. Les arts et les sciences sont appelés à contribuer au succès général. Il y a plus. L’industriel avec des aptitudes commerciales toutes spéciales doit s’occuper de la vente de sa fabrication. La mode change à chaque instant et le caprice du public accepte aujourd’hui ce qu’il repoussera demain. Il faut compter avec lui, et il faut ajouter encore, que plus un produit fabriqué a reçu de main-d’œuvre, plus son placement par quantités considérables est difficile. Le produit est spécialisé et, par cela même, éloigné de la masse des consommateurs. Il y aurait des volumes à écrire sur cette industrie difficile et chanceuse, qui nécessite des efforts constants et une surveillance infatigable; mais la place nous manque, et la crainte de devenir trop technique nous fait abandonner le projet de suivre le coton dans ses diverses transformations.

La première fois en 1806 les toiles peintes d'Alsace figurent à une exposition. MM. Dollfus-Mieg et Cie reçurent déjà à cette époque une médaillé d'argent.

A plus de soixante ans de distance, la même industrie se retrouve bien autrement forte, bien autrement aguerrie à une Exposition universelle. Les produits sont réunis dans un immense salon et fraternellement mélanges sans distinction de vitrine ou de case.

Hors concours étaient M. N. Schlumberger de Guebwiller et M. Dollfus-Mieg de Mulhouse. Cette dernière maison a exposé un immense choix d’étoffes pour robes en organdi, en piqué et en cretonne. L’élégance des dessins, l’harmonie des couleurs mettent ses produits en première ligne. Dans cette fabrique a été essayée avec un certain succès l’application de la photographie à l’illustration des étoffes. Des tableaux de Watteau, de Roucher, de Lancret sont reproduits sur les étoffes avec beaucoup de soin et, sans avoir une valeur artistique réelle, produisent un effet charmant.

Parmi les médailles d’or nous citerons MM. Seinbach-Koechlin de Mulhouse pour leurs châles et leurs robes de chambre qui imitent le cachemire, et pour leurs étoffes-meubles d’une composition et d’une exécution parfaites; MM. Gros, Roman et Marozeau de Wesserling, pour l’ensemble de leurs produits; MM. Koechlin frères pour leurs organdis et leurs percales; MM. Thierry-Mieg de Mulhouse pour leurs châles, leurs portières et leurs impressions genre cachemire ; M. Scheurer-Roth à Thann, pour ses tissus imprimés et pour ses spécimens, d’un nouveau produit qui fera révolution dans l’impression des étoffes, la laque de garance.

MM. Schlumberger jeune, Wriès-Reber et Paraf-Javal (médailles d’argent) complètent cet ensemble qui fait honneur à cette ruche industrieuse.

Il était indispensable, pour donner une nouvelle vie, une nouvelle activité à une industrie qui a un rang important dans notre pays, qui donne lieu à une production annuelle d’une valeur d’au moins soixante millions de francs, et dont les trois quarts environ sont exportés, de la mettre en position de lutter aussi avantageusement que possible, avec la concurrence étrangère.

Pendant la guerre d’Amérique, l’Alsace dut avoir recours au coton des Indes. Aujourd’hui, on peut estimer à près de 150 les cotons divers qui arrivent sur les marchés. L’Algérie en fournit d’assez beaux; l’Égypte donne des jumels qui suffisent pour les numéros mi-fins; Naples, la Syrie, les Indes, le Brésil et surtout la Louisiane, envoient des courtes soies ; les dernières venues sont parties de l’Australie. « 5000 lieues, dit M. Turgan dans son excellent ouvrage sur les Grandes usines de France, séparent le champ de culture de l’atelier de filature, et comme l’Australie, elle aussi, achète en Alsace des étoffes imprimées, le brin de coton aura fait ses 10 000 lieues pour passer de l’arbrisseau Gossypium sur les épaules de la femme du convict qui l’a planté. »

Autrefois, avec le système complètement prohibitif, il arrivait par moments que les tissus écrus de Mulhouse, qui n’avaient pas à lutter avec la concurrence étrangère, coûtaient jusqu’à 25 ou 30 % de plus que les tissus similaires anglais ou suisses. Aucune exportation importante n’était donc possible.

Avec le nouveau régime douanier, l’écart ne peut plus dépasser, 12 à 15% pour la majeure partie des tissus employés. Le décret qui a permis l’introduction, sans droits, de tissus étrangers, à charge de réexportation après impression, a été très-avantageux aux filatures et aux tissus de l’Est. La production totale des fabriques du Haut-Rhin, qui, avant ce décret, ne dépassait pas cinq cent mille pièces de cent mètres, a beaucoup augmenté, et cela malgré les prix élevés des cotons. Un grand nombre de filatures nouvelles se sont établies ; Mulhouse, depuis trois ou quatre ans, en a construit plus que pendant les trente années qui ont précédé. L’augmentation pour la fabrication annuelle est d’au moins cent quatre-vingts à deux cent mille pièces, dans lesquelles quatre-vingt mille en moyenne sont des tissus étrangers. Le surcroît de consommation de cent mille pièces françaises n’aurait certainement pas eu lieu sans la vie nouvelle qu'a donnée à notre industrie la mesure si nécessaire et si utile à toutes les branches de l’industrie cotonnière. Si les tissus français seuls avaient dû alimenter les grands débouchés, il serait fréquemment arrivé qu’on n’aurait pu faire face à toutes les demandes.

En résumé, la situation est celle-ci. Depuis cinq ans, à prix égal, la préférence est donnée aux produits français, qui se distinguent surtout par le goût et la perfection de la fabrication. Notre vente en Angleterre a doublé, tandis que les fabricants anglais n’ont pas su vendre en France, en tissus imprimés, la centième partie de ce que nos industriels vendent chez eux.

Si, pour le moment, l’indiennerie souffre et passe par une crise fâcheuse, cela tient à des causes générales que nous n’avons pas à développer. Les marchés étrangers sont encombrés, mais la confiance manque, et l’écoulement des produits ne se fait pas.

Un mot sur les ouvriers avant de finir. Mulhouse est une des premières villes où l’esprit d’association ait obtenu ses meilleurs résultats et ait pu prouver ses avantages incontestables. Nulle part, pas même en Angleterre, où l’éducation professionnelle est cependant si étendue, l’enseignement mutuel n’est aussi dominant que parmi les populations industrielles de l’Alsace. M. Jules Simon, après avoir passé en revue tous les centres manufacturiers de la France, a dû donner la palme à Mulhouse pour le bien-être de la classe ouvrière, sa moralité, sa santé, son ardeur au travail, son bon sens naturel. Les femmes et les enfants trouvent dans celte industrie des travaux appropriés à leur force, et leur petit salaire vient augmenter le bien-être de la famille. Par les vastes salles bien aérées des fabriques de Mulhouse dont les conditions hygiéniques sont excellentes, par les écoles et par les institutions philanthropiques répandues à foison, les chefs des maisons si honorables de l’Alsace ont prouvé qu’ils comprennent tout ce qu’ils doivent à leurs plus humbles collaborateurs.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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