Les Éponges

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worldfairs
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Les Éponges

Message par worldfairs » 03 nov. 2018 06:45 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

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S’il est un produit naturel qui peut piquer la curiosité du public, c’est bien celui ci : Qu’est-ce qu’une éponge ? Personne ne le sait encore, ni le savant, ni l’ignorant. D’où vient cette singulière production que l’art a, jusqu’à ce jour, été impuissant à imiter? Tout le monde ici répondra que l’éponge vient de la mer. Mais si, questionneur indiscret, vous demandez de quelle mer, ici le bon public n’est plus guidé que par les affiches et les étiquettes des exposants, et il apprend que l’éponge se pêche sur les côtes orientales de la Méditerranée, cette mer qui baigne une partie de notre littoral et dont bien des parties sont encore si peu connues et si peu fréquentées.

Quant aux îles Bahama, c’est une autre chose; la plupart des visiteurs ne les connaissent en aucune façon, et, si l’un des exposants n’avait eu le soin de mettre au-dessous : Antilles anglaises, il est, pour moi, bien certain que les neuf dixièmes des promeneurs, n’osant faire une question, eussent passé sans acquérir au moins cette notion de géographie. Ce? remarques ressortent pour nous du jeu de nos oreilles pendant une couple d’heures que nous sommes demeuré à étudier ces curieux produits à plusieurs reprises; et ce que nous avons entendu dire de naïvetés et d’inepties, devant ces vitrines, est inénarrable. Aussi avons-nous entrepris de bonne foi aujourd’hui d’instruire un peu le lecteur bénévole qui voudra nous suivre. »

Les éponges sont-elles des animaux, sont-elles des végétaux? Là est la question inconnue et — ce qu’il y a de plus curieux — qui a varié deux ou trois fois depuis l’antiquité. Ces êtres mystérieux ont été promenés d’une classe à l’autre, tantôt animaux, tantôt végétaux, suivant les idées dominantes, et aussi suivant l’avancement des observations. Les anciens — ceci est remarquable—regardaient les éponges comme des animaux et admettaient qu’elles étaient douées de sens, se fondant sur ce qu’elles semblaient fuir la main qui voulait les saisir et résister aux efforts tentés pour les arracher à leur élément. C’est en vertu de ces idées que Pline et Dioscoride crurent distinguer des éponges mâles et des éponges femelles et en faisaient des animaux doués d’un mouvement propre.

Que Pline et Dioscoride aient connu les éponges mâles et femelles, cela n’a rien de bien étonnant, puisqu’ils étaient beaucoup plus voisins que nous de la mer qui produit ces êtres; mais ce qui est extraordinaire, c’est que les savants modernes ne parlent que très-légèrement de cette question importante et n’ont pas cru devoir insister sur l’opinion qui a persisté chez les pêcheurs et les matelots des mers du Levant, que l’éponge mâle est indispensable, tout autant que l’éponge femelle, à la conservation de l’espèce, que jamais l’une ne va sans l’autre, que chaque variété — on devrait mieux dire chaque race — a un analogue en éponge mâle. Tout cela est bien obscur, mais bien réellement curieux. Nous y reviendrons tout à l’heure.

En remontant dans la suite des âges, nous trouvons le vieux Rondelet qui faisait de l’éponge un végétal. Tournefort et Linné partagèrent les mêmes idées. Peu à peu une réaction se fit et aujourd’hui, grâce aux remarquables travaux de Grant, l’éponge est redevenue un animal, un zoophyte—animal-plante — auquel on a donné le nom de porifera et fait occuper dans le règne animal la der nière place, car son animalité ne se révèle que par une sensibilité et une contractilité très-bornées. Jusqu’à nouvel ordre, l’éponge est donc un animal.

Mais arrive notre célèbre Pouchet, et le voilà qui doute et nous-mêmes, à sa suite, nous doutons, et bien d’autres douteront après nous ! « La vitalité des spongiaires, dit il, est tellement douteuse, que ce n’est réellement qu’en se fondant sur des indices rationnels qu’on les a classées dans le règne animal. D’organes on n’en aperçoit aucun. » Et plus loin : « Les éponges sont le plus bas terme de l’animalité, plus bas encore que la monade! Elles se présentent, il est vrai, à nos yeux, sous des formes fort distinctes, mais rien en elles ne nous révèle l’individualité de leurs architectes. Tous se confondent en une seule masse glaireuse dont les ondulations son: presque insensibles, tandis que la monade est parfaitement circonscrite et douée d’une vive locomotion. »

Quelle est donc l’organisation de ce singulier animal?

Examinons-le d’abord sortant de l’eau, au moment où le plongeur le rapporte. Les éponges sont alors revêtues complètement d’une peau noirâtre blanchissant vers la base, adhérant parfaitement à toute la surface et isolant ainsi l’animal dans l’eau de la mer. Cette enveloppe porte de grandes ouvertures rondes correspondant aux grands canaux de l’éponge, et tous les pores de celle-ci, alors qu'elle est vivante, sont remplis d’une matière mucilagineuse blanchâtre ressemblant à du lait. Aussitôt que l’éponge est hors de l’eau, la température élevée de l'air, comparée à celle du fond de la mer, provoque une fermentation active : l’éponge qui, sortant de l’eau, ressemblait par sa fermeté à un morceau de chair, s’amollit, le lait perce l’enveloppe noirâtre, et, en foulant le tout aux pieds sur les rochers ou le sable, on débarrasse l’éponge commerciale de ses impuretés, et elle demeure alors propre au commerce. C’est-à-dire que ce qui nous sert est, à proprement parler, le squelette fibreux de ce singulier animal.

Ce que nous venons de décrire ne s’adresse qu’aux éponges femelles. Les mâles, eux, sont revêtus de la même peau noire, sont remplis du même lait, mais demeurent rigides et ne s’adoucissent point sous la fermentation; aussi les pêcheurs se gardent-ils bien d’en remonter, à moins de recommandations spéciales pour les collections. Le fond de la mer— me disait M. Coulombel, qui, chaque année, passe quatre mois à Rhodes au milieu de ses pêcheurs, et qui, lui-même, est descendu au fond de l’eau pour voir par ses yeux dans les essais qu’on a faits des cloches à plongeur— le fond de la mer est pavé d’éponges, mais la plus grande partie sont des éponges mâles. Il faut que les plongeurs tâtent l’éponge qu’ils soupçonnent être une femelle bonne à la vente : si elle cède sous la pression de la main, ils l’arrachent; si elle résiste, ils la regardent comme mâle et la laissent. Que sont en réalité ces mâles dont la structure fibreuse rappelle celle d’un nid d’oiseau à fibres factices et bien serrées? Sont-ce des éponges non mâles ou des éponges déjà ossifiées complètement? Car la séparation des deux sexes est bien difficile à admettre sur cet échelon de la vie animale. Cependant la nature a tant de secrets que rien que pour faire enrager une fois de plus les savants, elle leur aurait bien tendu ce traquenard.

Tous les essais faits jusqu’à ce jour pour la reproduction des éponges du commerce sur nos côtes ont échoué, non pas que nous manquions de spongiaires, non-seulement dans la Méditerranée, mais encore dans la Manche et dans l’Océan. De nombreuses espèces sont souvent jetées sur nos grèves par les tempêtes ou ramenées par les dragues, le chalut et les autres filets qui raclent le fond. Il y a, parmi les spongiaires, des espèces que l’on pourrait appeler à demi-bonnes, car elles semblent arrêtées à mi-chemin entre l’éponge calcaire, véritable polypier, et l’éponge commune commerciale : mais nous n’allons pas plus loin. Des expériences de transplantation ont été entreprises sous les auspices de la Société d'acclimatation et l’on a ramené du Levant quelques éponges vivantes sur nos côtes méditerranéennes : elles ont bien réussi; mais les filets, etc., les ont détruites. Cependant, tel qu’il a été fait, l’essai est utile en ce sens qu’il a démontré la certitude de la réussite lorsqu’on voudra disposer des capitaux nécessaires pour faire la chose en grand et exercer autour des nouveaux bancs une surveillance efficace.

Les appareils à plongeurs n’ont pas réussi non plus, dans le pays normal de la pêche des éponges; peut-être, hâtons-nous de le dire, parce qu’ils ont été mal employés. Car si, au moyen de la simple pierre qu’ils nomment scandali, les plongeurs nus peuvent descendre à 50 et 60 mètres, nous ne voyons aucun inconvénient à ce que ces mêmes plongeurs, munis d’une boîte à air et suffisamment lestés, descendent à la même profondeur, et si, au lieu de se hâter pendant 2 minutes, ce qui est énorme comme temps pour eux, ils avaient 15, 20 et 25 minutes devant eux, ils feraient un meilleur choix, enlèveraient les belles sortes sans les endommager et procéderaient à un choix qui pourrait devenir une véritable culture, une sorte d’aménagement.

Ce serait, en effet, une erreur de croire que chaque parage donne exclusivement naissance à une espèce déterminée d’éponges : cela n’est vrai que pour les grandes divisions. Ainsi personne ne confondra, alors qu’il les aura un instant comparées, les Bahamas avec les Levantines; mais, dans la mer de Rhodes, par exemple, l’éponge commune pousse toujours avec l’éponge fine. La même pierre porte les deux à côté l'une de l’autre. La question de profondeur influe cependant. Ainsi par 160, 120 pieds, on ne pêche que les grosses communes, énormes, qu’emploient la marine impériale, les manufactures déglacés, etc. Entre 20 et 60 mètres, on trouve alors les fines et en même temps les communes mélangées avec elles.

Rien n’est simple et primitif comme cette pêche : deux des exposants, MM. Coulombel et Devisme, ont pris soin de nous montrer un modèle réduit du bateau appelé scaphi dont les pêcheurs arabes se servent. Les pieds sur leur pierre scandali, la corde qui la tient dans la main, un sac de filet sur la poitrine, ils se laissent rapidement descendre à l’eau. Arrivés au fond, ils arrachent tout ce qu’ils trouvent autour d’eux, à leur portée. Les bons plongeurs restent ainsi jusqu’à quatre minutes sous l’eau; ils reviennent à leur pierre, montent dessus, prennent la corde dans leurs mains, et, sur un signal, les pêcheurs demeurés dans le scaphi les hissent le plus rapidement possible. Plus la température de l’eau est élevée, plus ils peuvent descendre profondément. Rarement il arrive des accidents. Cependant, si un plongeur perd sa pierre de vue et ne peut plus la retrouverai lui est impossible de remonter, ayant à vaincre une pression de trois ou quatre atmosphères. Il serait alors perdu si ses camarades ne se jetaient à son secours au moyen de leurs pierres qui les entraînent au fond et permettent de les remonter ainsi que le malheureux asphyxié. Ce cas se présente fort rarement, mais il n’est pas sans exemple.

Les qualités communes d’éponges qui poussent à une petite profondeur sont pêchées au moyen d’une sorte de crochet en fer à trois dents, emmanché au bout d’une longue perche. Il faut beaucoup d’adresse et une mer très-calme pour bien distinguer au fond les éponges, les saisir à la racine pour les arracher sans les déchirer, ce qui leur enlève toute valeur. C’est le moyen qu’emploient les Arabes, les Turcs et les Siciliens que l’on fait venir spécialement pour cette pêche sur les côtes de la régence de Tunis et autour des îles Kerkénia et Gerba, et produit les éponges dites gerbis. Ce sont des communes, mais d’une qualité excessivement solide. Ces éponges poussent sous d’énormes herbes très-serrées qui tapissent le fond de la mer. On est obligé d’attendre que les tempêtes de l’automne aient emporté toute cette végétation, pour faire la pêche qui s’étend alors à tout l’hiver.

Puisque nous venons de parler d’un lieu de pêche, disons quelques mots des autres principaux. Tout le monde connaît les éponges fines que l’on appelle éponges de toilette et dont la texture rappelle un velours de laine fine. Elles sont pêchées sur la côte de Syrie, à partir de Saidar, l’ancienne Tyr, Beyrouth, Batroun, jusqu’au cap Madonne, Tripoli, l’île de Rhodes, Latakié, le golfe d'Alexandrette et Chypre. En remontant au nord, on les trouve encore sur les côtes de toutes les sporades de l’archipel ottoman, sur la côte à’Anatolie et celle de Caramanie (Turquie d’Asie) ; enfin, en descendant au sud, on la pêche également »sur les côtes de Barbarie (Afrique) à Bombas et Mandrouka, dans le golfe de Benghazy.

Terminons par quelques mots sur les éponges dites Havane ou Bahama et qui proviennent de l’archipel de Bahama, nouvelle providence dans les Antilles anglaises. Elles sont toutes pêchées au crochet comme les gerbis et comprennent cinq qualités principales. La meilleure, le globe, est presque aussi fine que les éponges syriennes; mais la forme est toujours facile à distinguer dans toutes ces éponges. Toutes les syriennes fines ont la forme d’un nid à oscilles grandes au centre : toutes les Bahama, fines ou ordinaires, sont globuleuses, en pomme de pin et sans oscules agglomérées au centre. Il est impossible de s’y tromper. La qualité Sheepwool vient après : c’est une fine commune; puis le Velvet ordinaire. A partir de là, le Gras, le Hardhead sont les plus communes et les plus mauvaises des éponges : elles ressemblent plus à du gazon qu’à autre chose, et leur texture ne peut les rendre utiles que pour les travaux les plus grossiers. Elles sont recherchées par les peintrès pour les eaux secondes, pour le lavage des parquets, etc
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