La Rue de Prusse

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worldfairs
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La Rue de Prusse

Message par worldfairs » 03 nov. 2018 06:44 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Informations, renseignements, discussions, questions - La Rue de Prusse - ruedeprusse.jpg

Je suis bien quelque peu embarrassé pour commencer ma promenade â travers l’exposition prussienne. Si je m’en rapporte à nos collaborateurs, MM. Laurent-Lapp, Paul Bellet, Arnaud, j’entrerai comme eux par le promenoir, pour sortir par le Jardin central.

Il me semble, au contraire, qu’il y a tout avantage à marcher, — suivant l’histoire, suivant la philosophie, suivant le progrès,— de la Genèse des sciences, des arts, de l’industrie, à leur épanouissement. Je peux suivre ainsi pas à pas la marche progresse d’une nation, le développement de ses facultés, de ses aptitudes, de ses tendances, les transformations qu’a subies son caractère Et après avoir admiré dans la galerie de l’histoire du travail les armes, les engins de défense dont un peuple, à son origine, entourait sa faiblesse, je le vois à travers les siècles, assurant son indépendance, affirmant sa nationalité; et, dès lors, maître de lui-même, conscient de sa force, tour, er ses préoccupations vers les travaux que féconde la paix, et consacrer ses forces et son expérience à lutter non plus sur les champs de bataille, mais dans les grands concours universels où la victoire reste non pas au plus fort, mais au plus intelligent.

Quant à juger la Prusse, à ce point de vue, cela ne peut entrer dans mes intentions. Je ne fais œuvre ici ni de philosophe, ni d’économiste, ni mène de journaliste; je suis un simple promeneur, et, à ce titre, il me suffît de vous indiquer quelles doivent être les tendances des peuples modernes, leurs occupations, leurs travaux, et quels sont ceux de. la Prusse. Mais, en tirer une conclusion, je m’en garde, comme de la musique anglaise !

Quand on a pénétré dans l’exposition d’Autriche, d’Espagne, d’Italie, de France, par le Jardin central, c’est à dire par la splendide galerie de l'Histoire du travail, l’esprit a conservé un tel souvenir de cet admirable musée, qui est comme le livre d’or des siècles écoulés, que lorsqu’on aborde par le même côté l’exposition prussienne, l’œil cherche ces émaux, ces cristaux, ces faïences, ces armures, ces sculptures sur bois, ces porcelaines si finement peintes, ces ivoires, ces chefs-d’œuvre d’orfèvrerie qui sont à la fois notre gloire et l’enseignement des artistes modernes. Mais la Prusse n’a pas de passé qui lui soit personnel. Est-ce le Brandebourg, est-ce le Hohenzollern qui lui fourniront les éléments de sou musée rétrospectif? Elle pourrait peut-être mettre la Saxe à contribution— mais la Prusse se trouve — pour le passé— vis-à-vis de la Saxe, dans la même situation qu’un commerçant qui achète l’usine d’un inventeur failli. L’acheteur osera-t-il exposer les produits du génie, du travail, des recherches de son prédécesseur malheureux?

Les délicates créations contemporaines de la manufacture royale de Saxe appartiennent à la Prusse, mais les chefs-d’œuvre du passé? L’histoire n’est-elle pas là pour faire à chacun sa part de gloire et de grandeur?

Je laisse donc de coté le Musée rétrospectif, et j’entre dans la Prusse moderne. Ce qui frappe le plus dans l’espèce de vestibule qui précède la grande galerie connue sous le nom de rue de Prusse, c’est le luxe de reproduction de l’hôtel de ville de Berlin Pour moi qui ne peux en juger que par les nombreux plans qui représentent son palais, je conçois la plus haute idée de la municipalité berlinoise. Plan de l’Extérieur vu au nord, au sud, à l’est, à l’ouest; plan de l'Intérieur, vue de la grande salle, vue du grand escalier, du grand.... je ne sais quoi encore, le tout exécuté avec un soin irréprochable de détails. En somme, l’hôtel de ville de Berlin offre l’aspect d’une grande et belle caserne dont la partie centrale, ornée d’une porte monumentale, est de plus,— pourquoi? — surmontée d’une tour carrée, surmontée elle-même d’une flèche, et dont les angles s’arrondissent en tourelles. Figurez-vous la tour qui sépare Saint-Germain l’Auxerrois de la mairie voisine, posée sur la caserne Napoléon. L’horloge qui sert d’ornement à ces deux chefs-d’œuvre d’architecture complète la ressemblance. L’hôtel de ville de Berlin ressemble-t-il plutôt à une caserne qu’à un hôpital? il est permis d’en douter, au premier abord; mais un examen attentif lève tous les doutes, et l’on se prononce pour la caserne, quand on a vu le fossé qui entoure le monument. N’est-ce pas, du reste, le véritable siège du gouvernement d’un peuple guerrier? En jetant un regard sur son histoire, la Prusse retrouverait certaines heures où les remparts de sa capitale, les fossés de ses palais n’étaient pas de simples fantaisies d’architecte, de certaines heures où le roi Frédéric songeait à se retrancher derrière les formidables murailles de son château et à demander à leur solidité son salut et l’avenir de son pays. Pour un peuple belliqueux, ces terribles hasards doivent toujours être prévus. Et j’aime à voir la Prusse assez modeste pour prévoir les revers au milieu du triomphe.

Je salue en passant devant la galerie des Beaux-Arts, à droite, la Mort de Philippe II, d’Espagne, de M. Ferdinand Keller, une belle page d’histoire, peinte et composée avec un grand talent, à gauche, la Dispute entre Luther et le docteur Eck, à Leipzig, de M. Jules Hubner, professeur à Dresde, une des toiles les plus remarquables du Salon prussien.

Cet hommage rapide rendu à deux artistes éminents, j’arrive au IIe groupe, le matériel des arts libéraux, et j'entre réellement dans l’exposition industrielle. Cette salle est consacrée à la librairie et à la papeterie de luxe. Je vous recommande les albums et les livres à illustrations de la maison Brockhaus de Leipzig. Nommer Brockhaus devant des Prussiens. c’est parler de Mame ou de Claye devant des Français. Autour de la salle, les maisons Schaefer, Ebart, Hoesch, Schœller, etc., exposent de ravissantes fantaisies, des papiers d’une finesse incomparable, des papiers découpés à l’emporte-pièce pour éventails, etc. Au milieu se dresse un groupe en fonte bronzée par la galvanoplastie, exposé par M. Gladenbeck, de Berlin. Ce groupe, qui représente un chasseur à cheval luttant contre un lion à demi terrassé, pèche par les proportions. L’homme et le cheval sont réussis. Mais le lion est trop petit. C’est un simple lionceau, et l’absence de danger enlève forcément de l’intérêt à la scène. J’ajoute, et c’est justice, que le groupe ne manque ni de mouvement, ni de hardiesse, que, sauf le reproche que je viens de faire, la composition en est bonne, et que la fonte fait le plus grand honneur à l’habileté de M. Gladenbeck.

Au surplus, quelques pas suffisent pour nous mettre en présence des concurrents assez nombreux de cet exposant. LeB grandes fonderies de Prusse ont réuni dans les salles 13, 15 et 18, les chefs-d’œuvre de leur industrie. On sait que la métallurgie occupe dans le mouvement industriel prussien une place considérable. Je citerai parmi les exposants principaux, le comte Othon de Stolberg-Wernigerode qui a obtenu une médaille d’or pour une très-belle porte en fonte bronzée. Chaque panneau est découpé à jour, et présente une série de dessins et d’arabesques d’un goût excellent. Deux statuettes élégantes ornent les vantaux. Autour de cette œuvre importante, le comte de Stolberg expose des plats, des vases, des coupes, des plateaux, des armures d’après Cellini, exécutés avec beaucoup de finesse. Le relief est vif, et le modèle est très-pur.

Je dois signaler encore M. Lanchammer qui a bien mérité la médaille d’or qui lui a été décernée pour la pièce sculptée, ornée de statuettes et de bas-reliefs, qui fait face à la porte de M. de Stolberg.

Dans les salles réservées à l’ameublement, je remarque un assez joli lustre en cristal craquelé, à feuillages très-délicats. Ce lustre, qui a obtenu une médaille de bronze, racheté un peu les louides imitations de Bohême qui se prélassent aux trois autres coins de la même salle. Il faut voir, en passant, les rubis, les grenats et les coraux de M. Goldschmidt, de Francfort. Les montures sont légères, et les pierres taillées de façon à conserver toute leur valeur. Les tapis des Schœller, Leisler, Roskamp, Karl Breiding, attirent les regards par la richesse de leurs couleurs, la finesse de leurs tissus, et conduisent tout doucement à la salle 23 où la manufacture royale de Saxe (établie à Meissen), expose ses merveilles. On se croirait volontiers revenu en plein dix-huitième siècle. Avec un peu de mémoire, l’esprit reconstitue cette jolie halte de l’art à travers les âges. Voici tous les personnages de ce monde fantastique et gracieux, que Watteau, Boucher, Laneret, Clodion, la Saxe, Sèvres, les Gobelins, avaient inventé et qui vivait sur la toile, en sculpture, dans la porcelaine, sur les belles tapisseries. Voici les bergers en veste et en culotte de soie, tenant une houlette tout enguirlandée de faveurs roses, et jetant un regard langoureux sur une bergère en robe de taffetas aurore, et dont les mains blanches et délicates se perdent dans la jolie toison d’un de ces agneaux que devait chanter Mme Deshoulières. Plus loin, c’est un jardinier galant, qui offre à le plus coquette des fermières un panier de fruits et de fleurs, peints par les plus fins pinceaux de Meissen. Tout ce joli monde de fantaisie et de convention est déjà bien loin. Il semble, pour les esprits pratiques de 1867, mort avec les poésies de Dorât et de Gentil-Bernard ! Mais ne revit-il pas tout entier dans ces mignonnes porcelaines, dans ces charmantes créations en biscuit, dans ces vases, dans ces bouquets de fleurs, dans toute cette protestation contre l’utile et le solide?

La Saxe est restée fidèle à son passé, à ses traditions; mais ne faut-il pas voir dans ce respect d’un style un peu suranné un reproche muet aux artistes modernes? Au siècle dernier, nos premiers peintres, nos premiers dessinateurs se faisaient gloire de donner aux grandes manufactures leurs dessins et leurs compositions. Mais un artiste u aujourd’hui ne trouve-t-il pas au-dessous de lai de faire ce que Lancret, Van Loo, Boucher, trouvaient fort naturel?

En face de l’Exposition de Saxe, le comte Shaffgolsche expose des verreries qui méritent l’attention des amateurs. Je signalerai, entre autres pièces très-réussies, une couple de vases ornés de bouquets de fleurs d’un éclat et d’un coloris remarquables.

Mais l’Exposition n’est-elle pas le pays des contrastes ? Je sors, l’œil encore ébloui du miroitement des cristaux et des porcelaines, et je me trouve dans une salle sombre aux ornements sévères. Au milieu, sur un piédestal sombre, un groupe en bronze, deux lutteurs. Aux angles de hautes vitrines où les Devisme et les Lepage de la Prusse exposent les carabines, les fusils, les cartouches, les pistolets, tout ce qui constitue chez un peuple civilisé, l’art de préparer la paix (si vis pacem....). Oh! tout y est, jusqu’aux plus récentes inventions , jusqu’aux derniers perfectionnements du fusil à aiguille, mais la Prusse une nation belliqueuse, et il faut lui pardonner de chercher la grandeur dans les progrès de l’artillerie plutôt que dans le développement du bien-être et de la fortune publique.

La richesse minérale de son sol devrait cependant éveiller l’attention de ses gouvernants, et leur faire voir dans ces dons précieux de la nature le vrai moyen de lutter avec les premières nations de l’Europe. La Prusse posséde en effet des mines fécondes de fer, de cuivre, d’étain, de plomb, d’alun, de salpêtre, de kaolin, de jaspe, d’onyx, d’ambre jaune, et l’on peut admirer au Champ de Mars d’assez beaux échantillons de ces différents produits. Mais quoi? Les rêves de conquêtes et d’agrandissement sont-ils bien favorables aux travaux lents et pacifiques, aux exploitations longues qui pourraient, en quelques années, tripler la richesse actuelle de la Prusse? Cependant, quelques usines importantes se créent. Des établissements habilement dirigés semblent indiquer une tendance vers les grandes exploitations industrielles. La métallurgie, la minéralogie, les préparations chimiques sont représentées au Champ de Mars par MM. Hubner, Gruneberg, qui ont obtenu des médailles d’or, M. Ziervogel qui a reçu une médaille d’argent pour les sels de soude et de chaux destinés aux engrais, M. Leye, auquel le jury a accordé une médaille de bronze pour ses vernis et ses matières colorantes.

Ici se termine mon domaine. Un pas de plus et j’aborde la galerie des machines, où M. Victor Meunier règne en maître.

Dans l’axe de la rue de Prusse, je ne vois guère que des établissements appartenant à l’Autriche, mai s en appuyant un peu à gauche, je rencontre ce fameux pavillon oriental dont . je renonce décidément à comprendre la raison d’être.

S’il me fallait baser une opinion sur le pays de M. de Bismark, après une promenade à travers la rue de Prusse, je serais fort empêché. Ce qui m’a le plus frappé, c’est, je l’avoue, la porcelaine de Saxe, les fusils de Berlin, et les productions minérales du Sassfurt. D’agriculture, d’industrie, de tissage, de laine, de soie, de fil, de coton, il n’en est pas question. L’instruction primaire est extrêmement développée dans les États du nord. Mais pourquoi n’apprendre à lire aux Prussiens que pour leur faciliter l’étude du port d’armes et des devoirs du soldat? En France, l’instruction n’a pas encore atteint le même niveau, malheureusement, ce qui n’empêche pas nos nombreuses branches d ’industries et notre agriculture de tenir, malgré des difficultés sans cesse renaissantes, un rang dont la Prusse est bien éloignée.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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