La galerie de 30 mètres

Paris 1889 - Architecture, pavilions, gardens, urban furniture
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La galerie de 30 mètres

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Texte et illustrations de "La construction moderne - 25 mai 1889"

Entre le dôme central et la grande galerie des machines, s'étend une vaste galerie, dite galerie de trente mètres, sur laquelle viennent s’ouvrir, à droite et à gauche, les galeries qui contiennent les expositions diverses. L’entrée de chaque section se compose d’une porte monumentale, exécutée par l’architecte de la classe correspondante. Ces portes sont an nombre de quatorze, sept de chaque côté. Leur ensemble constitue une perspective architecturale et décorative très réussie.

Voici la nomenclature de ces portes, et les noms des architectes.

En partant du dôme central, à droite :
Cl. 24. Orfèvrerie, architecte, M. P. Lorain.
Cl. 20. Céramique, architecte, M. Deslignières.
Cl. 27. Meubles, architecte, M. Hermant.
Cl. 18. Tapisseries, décoration, architecte, M. Hermant.
Cl. 26. Horlogerie, architecte, M. Abel Chancel.
Cl. 25. Bronzes, architecte, M. Guérinot.
Cl. 41. Métallurgie, architecte, M. Schmidt.

De l’autre côté, en revenant vers le dôme :
Cl. 41. Mines, architecte, M. Guérinot.
Cl. 42. Exploitations forestières, architecte, M. Strauss.
Cl. 38. Armes portatives, architecte, M. Couvreux.
Cl. 32. Tissus, laines, architecte M. Courtois-Suffit.
Cl. 33. Soieries, architecte, M. Pascalon.
Cl. 36. Vêtements, architecte, M. E. Bertrand.
Cl. 37. Bijouterie, architecte, M. Rouyre.

Nous donnerons des vues de toutes ces portes soit en croquis, soit en planches hors texte.

Aujourd’hui, nous reproduisons la porte de la bijouterie et celle des exploitations forestières.

Au point de vue de la couleur, la première est ornée de panneaux couverts de dessins et d’arabesques bleus ou roses, tantôt superposant leurs couleurs, tantôt traités en camaïeu. Des pilastres imitent le marbre de couleur ; ils sont terminés par des chapiteaux couleur de bronze doré. Des cartouches et des écussons présentant les mêmes tons. Les titres et les indications se détachent sur un fond bleu.

Laporte de la classe 42 symbolise les travaux forestiers, la chasse, la pêche. Des troncs d’arbres forment colonnes. Les piliers et les panneaux delà porte présentent les tons des différents bois usuels. Bois foncé pour le soubassement, jaune clair pour les montants, acajou pour les bandeaux et le fronton, qui est également orné de motifs dorés. Des fourrures, des filets, des attributs divers sont placés devant un fond bleu.

Galerie de 30 mètres - Porte de la bijouterie - Architecte: M. Rouyre
Galerie de 30 mètres - Porte de la bijouterie - Architecte: M. Rouyre
Galerie de 30 mètres - Porte des exploitations forestières - Architecte: M. Strauss
Galerie de 30 mètres - Porte des exploitations forestières - Architecte: M. Strauss


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Texte et illustrations de "La construction moderne - 1 juin 1889"

Vers le milieu de la grande galerie est située la porte de l’horlogerie. Elle a été composée par M. Abel Chancel architecte de la section, et auteur de la nouvelle école d’horlogerie. Le ton de cette porte est uniformément gris mastic ; les heures se détachent sur un grand demi-cercle blanc qui cache en partie deux panneaux bleus parsemés d’étoiles. De nombreuses horloges décorent cette façade. Il n’y en a pas deux qui soient d’accord, ce qui tient probablement à la concurrence des exposants.

Galerie de 30 mètres - Porte de l'horlogerie - Architecte: M. Abel Chancel
Galerie de 30 mètres - Porte de l'horlogerie - Architecte: M. Abel Chancel

La porte des armes portatives, située de l’autre côté de la galerie, est peinte en jaune tirant sur le rose. Des panneaux peints de couleurs vives viennent réveiller ce ton uniforme, tandis que des hommes d’armes et des panoplies se détachent sur un fond bleu.

Galerie de 30 mètres - Porte des armes portatives - Architecte: M. Couvreux
Galerie de 30 mètres - Porte des armes portatives - Architecte: M. Couvreux
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Texte et illustrations de "La construction moderne - 8 juin 1889"


Les industries de la tapisserie et du meuble sont réparties dans deux galeries parallèles dont les portes monumentales, d’un très bel effet décoratif, sont l’œuvre de M. Achille Hermant.

Galerie de 30 mètres - Porte du meuble - Architecte: M. A. Hermant
Galerie de 30 mètres - Porte du meuble - Architecte: M. A. Hermant

La porte du Meuble est sobre de couleur, et sévère dans son ensemble. Le ton général est celui des bois foncés d’ameublement, vieux chêne, etc. Les bas reliefs et les statuettes présentent cette même coloration. Seules les inscriptions, assez nombreuses, sont dorées comme les chapiteaux des colonnes et des consoles. Les tentures sont d’un rouge foncé.

Galerie de 30 mètres - Porte de la soierie - Architecte: M. Pascalon
Galerie de 30 mètres - Porte de la soierie - Architecte: M. Pascalon

De l’autre côté de la galerie de trente mètres nous trouvons la porte de la Soierie. Elle est uniformément d’un ton mastic très
foncé que viennent rehausser des filets et des ornements d’or.

Galerie de 30 mètres - Porte de la céramique - Architecte: M. Deslignière
Galerie de 30 mètres - Porte de la céramique - Architecte: M. Deslignière

Un de nos croquis représente la porte de la céramique, par M. Deslignières. La majeure partie de la céramique employée est de la terre cuite présentant la coloration ordinaire de la terre cuite des statues. Les bas-reliefs sont blancs vernissés. Sur les tympans dorés se détachent des figures de couleur. Dans les niches sont des statuettes blanches ; des colonnes vertes et blanches flanquent ces niches, tandis que des bandeaux, des guirlandes, des fleurons présentent de vives colorations, jaunes, vertes, rouges qui donnent de l’éclat à l’ensemble.

Galerie de 30 mètres - Porte du bronze d'art - Architecte: M. Guérinot
Galerie de 30 mètres - Porte du bronze d'art - Architecte: M. Guérinot

La porte du bronze d’art présente une coloration jaune mat sur laquelle se détachent des colonnes en marbre rouge. Les bas-reliefs, les chapiteaux, les guirlandes sont en bronze doré.
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Texte et illustrations de "La construction moderne - 15 juin 1889"

Galerie de 30 mètres - Porte de la tapisserie - Architecte: M. A. Hermant
Galerie de 30 mètres - Porte de la tapisserie - Architecte: M. A. Hermant

La porte de la classe 18, tapisserie, est formée de panneaux imitant le marbre vert clair sur lesquels se détachent deux grands pilastres de marbre ronge. Les panneaux et bandeaux horizontaux sont également de marbre vert. Le fronton est au contraire de marbre rose. Les écussons, les chapitaux et autres ornements sont dorés.
Les tentures sont en velours rouge.

Galerie de 30 mètres - Porte des tissus - Architecte: M. Courtois-Suffit
Galerie de 30 mètres - Porte des tissus - Architecte: M. Courtois-Suffit

Le ton général de la porte de la classe 32 (tissus) est le jaune ou l’or. Il n’y a que les quatre colonnes qui soient de marbre violet veiné. Dans les panneaux se détachent sur fond or des ornements dont le ton général est le violet. Enfin deux peintures de Rochegrosse complètent la décoration.

Galerie de 30 mètres - Porte de la métallurgie - Architecte: M. Schmidt
Galerie de 30 mètres - Porte de la métallurgie - Architecte: M. Schmidt

Les industries métallurgiques sont réparties dans deux galeries qui se font face. L’une des portes est entièrement formée de pièces de fer brut ou d’éléments de machines. L’effet produit est très original. Les métaux sont tantôt noirs et mats, tantôt brillants et polis.

Galerie de 30 mètres - Porte de l'orfèvrerie - Architecte: M. P. Lorain
Galerie de 30 mètres - Porte de l'orfèvrerie - Architecte: M. P. Lorain

La porte de l’orfèvrerie est en marbre blanc veiné de violet. Sur cette couleur d’ensemble viennent ressortir des colonnes bleues ciselées d’ornements d’or, tous les autres ornements sont également d’or.
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Texte et illustrations de "La construction moderne - 6 juillet 1889"

Nos gravures représentent aujourd’hui les deux dernières des quatorze portes de la galerie de trente mètres. La porte de la classe 41 a été établie pour servir d’entrée à l’exposition des usines métallurgiques de la Loire. Des canons forment supports et motifs décoratifs. Des pièces de machines en pyramides ou en panoplies se dressent contre les piliers.

Beaucoup moins sévère est la porte du vêtement. Elle offre, il est vrai, peu de reliefs, mais elle est armée de peintures aux tons vifs, et de figures qui l’animent.

Galerie de 30 mètres - Porte du vêtement - Architecte: M.  E. Bertrand
Galerie de 30 mètres - Porte du vêtement - Architecte: M. E. Bertrand
Galerie de 30 mètres - Porte des mines - Architecte: M. Guérinot
Galerie de 30 mètres - Porte des mines - Architecte: M. Guérinot
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Texte et photo de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

LA SOIERIE LYONNAISE

La Soierie Lyonnaise
La Soierie Lyonnaise

Je suis impatient de vous dire quelle place triomphale tient ici l'industrie splendide qui a fait à notre ville de Lyon une renommée séculaire et universelle. Son succès me donne trop d’orgueil pour que je ne lui réserve pas la première place dans cette revue. Je m’y comptais comme dans une gloire de famille. Le petit palais où on l’a luxueusement logée se trouve, je ne sais comment, sans cesse sous mes pas. Grâce à la cloche de verre qui la recouvre il y fait, dans l’après-midi, une chaleur à asphyxier les vers à soie ; n’importe, c’est pour moi un séjour plein d’un charme dont je ne me lasse pas. Je ne manque jamais, quand je passe dans les environs, d'y faire une petite halte, ne fût-ce que pour me griser des interjections admiratives qu’elle arrache aux visiteurs, dans tous les idiomes du globe.

Laissez-moi d’abord féliciter la Chambre de commerce de Lyon et son habile architecte, M. Pascalon, sur la façon somptueuse, élégante et sobre à la fois, confortable en même temps, ce qui ne nuit à rien, dont elle en a fait l'installation. Si la température, à certaines heures du jour, y était moins cruelle, ce serait pour le public un séjour de délices. Se reposer sur des divans moelleux, avec ces belles choses sous le regard, sera pour les délicats un régal de choix, dès que le soleil sera devenu moins farouche. Pour le moment, je le confesse, il faut acheter ce plaisir au prix d’une transpiration qui en atténue la jouissance. On s’y éponge trop ; l’émerveillement ne peut faire moins que d’en souffrir.

Par un excellent sentiment de confraternité et de saine égalité, on a établi toutes les vitrines exactement sur le même modèle, avec la même ornementation et les mêmes motifs
décoratifs, comme s’il se fût agi des produits d'une même maison. Les vitrines ne diffèrent entre elles que par la surface horizontale occupée. Chacun, naturellement, s’y est appliqué à faire briller sa marchandise ; mais en bon compagnon, sans chercher à tirer discourtoisement la couverture de son côté. Là, comme partout, il y ad.es inégalités; tout le monde ne peut pas prétendre au premier rang; mais l’ensemble est si uniformément beau, si parfaitement harmonieux que les infériorités paraissent se noyer dans la splendeur de l’ensemble. Des degrés dans l’achevé ; mais pas une fausse note ; point de tapage ; personne n’y tire de coups de pistolet pour attirer indûment les yeux sur soi. C’est une simple émulation dans le beau, excluant toute supériorité de mauvais aloi. Partout, le dessin d’une correction immuable et d’une inépuisable richesse ; le coloris d’un éclat harmonieux, dont notre teinture Lyonnaise conserve jalousement le secret, et cette pureté de goût si solide que les extravagances de la mode n’ont pu jamais compromettre. Il était impossible de mieux synthétiser et de présenter au monde dans un ordre plus parfait la royale industrie Lyonnaise.

Quiconque a vu, ou verra ce spectacle superbe sera contraint de l’avouer, et j’ose le répéter tout haut, car je ne suis pour rien dans la victoire : ni les suisses, ni les italiens, ni les américains, ni les parisiens même qui, eux aussi l’ont tenté, ne sont de taille à lutter contre ce colosse. Commercialement,- peut-être; artistiquement, jamais.

Je ne parle pas des allemands qui, après avoir inhumainement lapidé notre Exposition avec leurs sarcasmes, s’y sont néanmoins glissés par une fissure pour nous broyer sous le poids deleurs Beaux-Arts, et quels Beaux-Arts, Seigneur ! Je dirai plus tard, deux mots de cet écrasement. Par bonheur pour nous ils ont négligé d’exhiber leur soierie de Crefeld; c’eût été un autre Sedan. Ils ont eu pitié de notre faiblesse ; les soieries de Crefeld sont restées au logis. Merci, mon Dieu !

Grâce à cette magnanimité de l’industrie allemande, la fabrique Lyonnaise est demeurée sans rivale. Elle a montré, une fois de plus que, si quelques nations manufacturières plus éveillées que les autres ont pu suivre de loin ses traces, aucune n’a su encore la précéder. Elle a conservé la première place en tous les genres, les plus modestes comme les plus
opulents. Mais son plus brillant succès est dans le « façonné » qui plus particulièrement chatouille la fibre artistique. Les cinquante ou soixante vitrines qui forment son exposition collective sont tout un musée. On y voit l'art de peindre la fleur dans ce qu’il y a de plus profond et de plus éblouissant; c’est l’aquarelle dans son exquise pureté, embellie encore par l’étincellement du tissu. Toute une école d’artistes spéciaux du plus grand talent a travaillé à en créer les modèles, d’après la nature ; d’autres artistes, qui ennoblissent le titre d’ouvrier, ont tissé ces œuvres d’art avec une habileté incomparable. Quand l'on voit, assemblés à profusion sur un même point, de pareils échantillons on est, à la lettre, ébloui. Malheureusement il faut de rares occasions comme celle-ci pour les mettre en plein jour, au grand ébahissement de millions de gens qui, de leur vie, n’en ont tant vu.

Je ne veux mal dire, à cause des dames, ni du diamant, ni de la dentelle; je n’en pense pas moins que le diamant est un ornement fait pour les jolies femmes sauvages et la dentelle un ouvrage de patience souvent gracieux, quelquefois artistique dans ses grandes lignes, mais d’un art absolument conventionnel ; tandis que les tissus magnifiques dont je viens de parler, sont des œuvres du même ordre que les Gobelins et les Beauvais. Il se peut que le despote imbécile qu’on appelle « la mode » en décide autrement ; mais c’est un juge que je récuse.

Il paraît que le « façonné » n’est plus de mise en France; ceci n'est point à discuter; « on » n’en porte pas, cela suffit. Ce que je sais, c’est que, lorsqu’on vient de parcourir ces belles galeries de l’exposition lyonnaise, on est quasi attristé à la pensée que ces merveilles, une fois le mois de novembre venu, rentreront dans leurs étuis pour n'en plus sortir, sinon pour aller attifer des femmes d'une autre langue et d’une autre couleur que les nôtres. Et cela parce que la mode, en ses arrêts stupides, l'aura décidé ainsi. Elle a ordonné que le sexe élégant ne porterait chez nous que de « l’uni » ; elle lui a, durant quelques années, commandé de n’avoir que des robes de laine ; si l’an prochain elle lui impose de se vêtir de plumes d'oiseaux ou de toiles d’araignées, il faudra bien que nous en passions par là. Dans cette lutte inégale entre le bon goût et l’intérêt de la couturière, c’est toujours celui-ci qui l’emportera.

Lesquels citer parmi les cent noms qui forment cette admirable collectivité, résumé quintessencié du grand art lyonnais ? Outre que ma médiocre compétence dans la matière m’interdit de leur assigner des rangs de mérite, les bornes de ces lettres ne permettraient pas d’écrire tous ceux qui en sont dignes. Il y a parmi eux des degrés, sans doute, d’inévitables différences de talent et de renommée ; mais le moindre d’entre eux est encore éminent ; surtout si on le compare à ceux de ses compétiteurs des nationalités circonvoisines.

Je n'oserais donc, étant profane, prononcer sur ce prestigieux ensemble des jugements qui n’appartiennent qu’aux spécialistes; seulement je demeure saisi devant l'élévation et la pureté de son caractère artistique. Là-dessus je puis parler avec plus d’assurance. Il y a dans les vitrines de MM. Permezel, Mathevon et Bouvard, Schulze, Audibert, Lamy et Giraud, Brunet-Lecomte, Poncet, Bresson-Agnès, Bérard et Ferrand, A. Gourd, Tresca-Beraud, et de dix autres encore, des tableaux de fleurs de premier ordre. Quelques-uns ont imité avec une habileté rare ces vieilles étoffes à ramage que portaient, avec la poudre, nos arrière-grand-mères et qui se paient aujourd’hui leurs poids de billets de banque. Je vois dans les étalages de MM. Chatel et Tassinari, Emery, Piotet et Roque, un autre genre de rajeunissement, celui des étoffes d’ameublement du XVIIIe siècle; on ne saurait pousser plus loin l'art d’imiter en perfectionnant.

Les étoffes simples et unies ne sont pas moins parfaites. Il n’y a qu’à voir les moires de M. Poncet, de MM. Thomasset et Gerin ; les satins de MM. Gindre et Cie et de M. Brosset-Heckel ; les tissus de fantaisie de MM. Champagne, Caquet-Vauzelle, Trapadoux ; les impeccables soieries noires des Petits-fils de C.-J. Bonnet, et tant d'autres produits superbes dont je ne pourrais citer les auteurs sans donner à ce chapitre les dimensions d’un catalogue, pour comprendre que la fabrique lyonnaise est bien toujours le chef de file de la soierie des deux mondes, aussi bien dans les riches étoffes de grande toilette et d’ameublement princier que dans l’étoffe démocratique, dans les tissus à 5o centimes comme dans ceux à 500fr. le mètre.

Enfin, comme accessoire magistral de cette grandiose industrie, il faut signaler la spécialité que s’est faite M. Henry dans les riches étoffes mixtes où l’or et l’argent apportent
leurs chatoiements. M. Henry a exposé des imitations des vieux tissus pour ornements sacrés qui sont des chefs-d'œuvres de restitution archaïque ; son œuvre est à la fois celle d’un savant et d’un artiste.

Les exposants de matières premières ont, eux aussi, collaboré d’une façon superbe à la commune victoire, quoiqu'avec un éclat moins accessible au vulgaire. Les Blanchon, les Armandy, les Payen, les Palluat, les Testenoire ont montré des soies grèges et ouvrées dont la beauté, si elle est atteinte, ne sera sûrement pas dépassée.Quant à la teinture, nul n’ignore que c’est un art lyonnais dont la perfection n’admet plus de compétition. Quand on a parlé des ateliers Gillet, Bonnet, Ramel, Savignyet Marnas, il ne peut plus être question de concours. Si quelqu’un en doutait encore, l’Exposition de 1S89 a levé, je pense, toutes les incertitudes.

Ce que malheureusement, la Chambre de commerce n’a pas pu exposer, ce dont cependant la fabrique lyonnaise eût tiré plus grande gloire encore, c’est la technique de son industrie ; c’est son outillage incessamment amélioré ; c’est sa main-d'œuvre modèle ; ce sont ses milliers de métiers battant en liberté dans la salutaire atmosphère du foyer domestique; c’est ce travail intelligent et moralisateur accompli en pleine famille, sainement, pacifiquement, lorsque la politique sociale sociale n’y vient pas fourrer ses doigts venimeux. Ce sont aussi ses écoles spéciales de dessin et de tissage, ses filatures perfectionnées, ses teintureries savantes, les premières du monde ; c'est sa précieuse pratique, fruit de tant de recherches et de si longues études ; c’est, enfin, cette chose impondérable, indéfinissable, cette âme, ce je ne sais quoi de deviné seulement, qu’on appelle le génie et qui a fait à la soierie lyonnaise une couronne dont les révolutions ne la déposséderont pas.

On a pu, dans certains centres étrangers, à Zurich, à Milan, à Crefeld, créer à son image, grâce au bas prix delà main-d’œuvre, grâce à la multiplication des engins mécaniques, grâce aussi à certaines aptitudes pour « l’adaptation », imiter avec quelque habileté ses procédés et son outillage. On a débauché ses ouvriers, qui sont allés perdre leur talent dans les pays où l’artiste n’est plus qu'un artisan. A Crefeld, par exemple, où l’on fait métier de copier notre marchandise et de contrefaire nos marques, on est parvenu ainsi, dans une certaine mesure, à nous créer une concurrence portant principalement sur le prix, et, peut-être, nous a-t-on commercialement fait quelque tort. Mais là se borne et se bornera le dommage. Il est bien défendu à la lourde esthétique allemande d’atteindre jamais au goût exquis, à l’art suprême qui font l’universelle renommée de notre fabrique et ne peuvent naître et croître que sur la terre française.

Nos voisins d’outre-Rhin croient que l’on peut caporaliser une industrie artistique comme une landwehr ; ils s’imaginent peut-être qu’en l'enserrant dans la grande manufacture à mécanique, on peut la faire marcher automatiquement, à la manière d’un régiment prussien. Ils se trompent. L’étincelle ne s’allume que dans certaines conditions et chez certains peuples. Les Allemands sont libres de venir nous prendre nos inventions, et de les copier pour nous en renvoyer, à vil prix, la contrefaçon ; il ne faut pas même leur en vouloir; c’est leur genre de commerce. Mais ils doivent s’en tenir là. Copier est une chose; créer en est une autre. L’art créateur ne s’emporte pas à Berlin, comme une pendule ; le grand ressort se casse en passant la frontière.

Ce qui ne peut s’exposer non plus, c'est la bienfaisante action produite sur la population ouvrière par la dispersion de la fabrique, de plus en plus disséminée dans les campagnes. Jadis, celui-là seul pouvait se dire tisseur qui travaillait dans une des cases de ces maisons à huit étages qui font de la Croix-Rousse un quartier si profondément original. Maintenant ces bouges se dépeuplent, et l’industrie lyonnaise se répand dans les départements limitrophes, au grand bénéfice de la santé et du bien-être des ouvriers, au grand déplaisir des entrepreneurs de démolition sociale, dont la clientèle ordinaire, en s'éparpillant, échappe à leur discipline. Je ne dis pas qu’elle soit pour cela gagnée à la cause conservatrice, qui est la sienne plus encore que la nôtre ; mais dans les montagnes de l’Isère, de la Savoie et de l’Ardèche, l’air est plus pur, la haine plus malaisée à cultiver. Ce lent exode est l’œuvre de la fabrique lyonnaise ; il constitue un progrès d’un intérêt immense.

En ce moment surtout, où une politique insensée pousse les déclassés de la campagne à venir mourir de faim dans les villes, il faut féliciter les initiatives privées qui s’efforcent d’enrayer ce mouvement dangereux. Dans cette merveilleuse exposition collective de la soierie lyonnaise, il y a, comme disait Bastiat, « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ». Si ce « qu’on voit » est d’une grande beauté, « ce qu’on ne voit pas » est d’une grande sagesse. Elle mérite donc doublement son magnifique succès.
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Bronzes d'Art - L'Orfévrerie

Message par worldfairs »

Texte de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

Nous n’avons pas le bonheur, je le reconnais, de posséder le plus gros canon d’Europe ; c’est une infériorité dont je me console facilement. Il est bien possible aussi que l’on puisse nous contester la première place dans les industries extractives ou dans la construction des machines à coudre ; mais il serait imprudent à n’importe quelle nation étrangère de se mesurer avec nous sur le terrain des Beaux-Arts.

Aucune, du reste, ne paraît y songer ; sauf, peut-être, les petits-fils de Michel-Ange, qui croient tenir de cette filiation auguste le droit de s’estimer les premiers sculpteurs du monde. Rien qu'à voir leur avalanche de bonshommes de marbre, taillés dans le carrare éblouissant, comme les tourneurs font des bilboquets, on devine que ces manufacturiers sont venus chez nous pour nous étouffer sous le poids de leur génie, et vous les verriez sûrement sourire si vous aviez seulement l’air de penser qu’ils n’y sont point parvenus. Les artistes, même les plus considérables, des autres nationalités, Autrichiens, Danois, voire Allemands, sont plus modestes; ils ont assez de talent pour pouvoir s’incliner sans honte devant la splendeur de l’Ecole française.

Cette supériorité, acceptée de bonne grâce par de beaucoup plus forts que les tailleurs de pierre italiens, elle s’étend naturellement sur tous les dérivés de la sculpture. L’étroite connexité qui lie le bronze d’art ou l’orfèvrerie à la statuaire nous fait sans rivaux, aussi bien dans ceux-là que dans celle-ci. Il n’y a aucune outrecuidance à écrire ici ce qui, partout en cette Exposition, crève les yeux. Une demi-heure passée au Champ-de-Mars suffirait pour en convaincre le plus incrédule.

Le bronze d'art est devenu l’un des besoins impérieux de la vie. Depuis, surtout, que la mode a banni la pendule des cheminées de bonne compagnie, un salon serait disqualifié s’il ne comptait, parmi ses bibelots de première nécessité, un bronze du bon faiseur.

Les procédés modernes de réduction ont atteint, d’ailleurs, une telle perfection et mis, avec tant d’à-propos, les chefs-d’œuvre de tous les âges à la portée de toutes les bourses, que le bronze d’art est aujourd’hui d’un débit commercial assuré. Aussi tient-il, à l’Exposition, une place de première grandeur, et le lecteur me pardonnera de dire, une fois de plus, que la section française y est sans égale.

La maison Barbedienne, comme toujours, y tient le haut du pavé. Elle s’y est édifié un luxueux petit palais qu’elle a meublé, bien entendu, avec le dessus du panier de sa production. Antiquité, Renaissance, art contemporain, tout y est représenté à profusion. C’est la froide et impassible beauté des Vénus grecques; les œuvres de la décadence superbe qui nous a laissé le Laocoon ; la puissante et farouche manière de Buonarotti ; c’est l’école si vivante, si élégante et si diverse de la statuaire française contemporaine; les créations des Guillaume, des Chapu, des Paul Dubois, des Saint-Marceaux et de tant d’autres jeunes que chaque Salon annuel voit se révéler pour la gloire de l’art national. C’est, surtout, le groupe admirable de Mercié , ce Gloria victis, sublime lamentation patriotique, qui serait la plus grande inspiration sculpturale du siècle si le bas-relief de Rude n’existait pas. On l’a mis, comme c’était son droit, à la place d'honneur ; les ailes déployées de son Génie dominant de haut tout ce petit peuple de chefs-d’œuvre. Je voudrais savoir quelle est la nation d’Europe, ou d’Italie, qui eût pu nous apporter un ouvrage d’une pareille beauté.

J’ai nommé M. Barbedienne parce que c’est manifestement le premier et le plus complet des fabricants de bronze de ce temps-ci. Je n’ai ni le loisir ni la place de citer les autres, qui le mériteraient tous cependant et qui combattent à côté de lui le bon combat pour l’honneur de l’art français. Chacun d’eux a ses modèles préférés, exécutés tous avec un respect infini de l’original et une étonnante perfection des détails. Avant l'invention du procédé Collas, les gourmets de bronzes d’art devaient se contenter, pour tout régal, de quelques antiques péniblement rapetissés à la taille des appartements modernes et de quelques réductions d’œuvres actuelles obtenues à grands frais, comme la Jeanne-d’Arc bourgeoise de la princesse iMarie d’Orléans, ou encore les jolies poupées en baudruche dont Pradier a infesté le milieu de ce siècle. Grâce aux moyens industriels nouveaux, la magnifique production de la statuaire contemporaine a pu être réduite à toutes les dimensions ; elle est devenue monnaie courante pour les présents d’anniversaires ou de nouvelle année. Elle a remplacé (le ciel en soit béni !) les horribles objets venus de l’extrême-Orient, ou du faubourg Saint-Denis, et connus sous le nom de « bronzes du Japon ». N’eût-elle eu pour effet que d’avoir diminué la vogue de cette abominable marchandise, il faudrait encore la glorifier.

Je dois ajouter cependant que, si la convention du grotesque et du repoussant est admise, l’exposition des bronzes japonais est, après les bronzes français, ce qu’il y a au Champ-de-Mars de plus remarquable dans cette spécialité. La laideur des sujets n’empêche pas l’exécution d’en être prodigieusement habile et les ciselures d’une délicatesse sans pareille. Ceux qui aiment cette chère-là (il y a des goûts si dépravés !) feront chez les Japonais du Champ-de-Mars des festins de Lucullus.

Je ne sais comment m'y prendre pour répéter sans devenir monotone que, dans l’orfèvrerie encore, la France n’a pas de pairs. L’Angleterre a pourtant fait un certain déploiement de surtouts de table d’une belle prestance et d’une exécution magistrale. J’y vois notamment des applications d’or sur argent, travaillées de main de maître. Mais c’est solennel comme ‘Parliament-House et lourd comme un brouillard de Londres. Les auteurs de ces imposants édifices manquent évidemment de diable au corps. On n’y sent rien qui palpite, rien d’élancé, rien de joyeux; le grave et puissant faiseur d'iron-works s’y retrouve toujours en quelque coin.

J’ai la plus sincère estime pour la libre Amérique et j’applaudis à ses efforts, sans cesse renouvelés, toujours infructueux, pour acquérir cette étincelle du génie artistique que, malheureusement pour elle on ne se procure pas avec des dollars. Son orfèvrerie a juste la poésie et la légèreté de la locomotive.

La Russie, elle du moins, ne va pas s’inspirer des esthétiques étrangères. Elle s’en tient à ses formes traditionnelles, simples, naïves, semi-orientales, sans autre ornementation que des ciselures et des niellures d’un dessin gracieux et profondément original. C’est harmonieux et charmant ; mais l’art de la statuaire n’y prend aucune part. Son verre n’est pas grand ; il lui suffit d’être seule à boire dans son verre.

Par bonheur, aucune loi ne m’oblige à parler de l’orfèvrerie italienne. Je serais obligé d’avouer que, sauf ce qu’elle copie sur les modèles de ses ancêtres, le reste est d’une nullité qui laisse peu à désirer. Vous comprenez que ce ne sont pas des choses à dire à une nation amie, que nous avons tant de fois obligée et qui nous donne chaque jour tant de preuves de sa tendresse et de sa gratitude. J’aime donc mieux me taire.

Rien à ajouter de particulier sur les autres orfèvreries européennes, dont les mérites se tiennent dans une moyenne estimable. J’aurais dit volontiers quelques mots de la vaisselle plate de l’Annam et du Cambodge, où l’on voit quantité de curieux modèles d’un sentiment légèrement sauvage, ingénieusement, parfois gracieusement fouillés au burin, mais dont la description nous mènerait trop loin. En général, les nations civilisées, ou se disant telles, se battent les flancs pour, nous imiter et se passer de nous. Nous imiter, elles y parviennent, plus ou moins heureusement; se passer de nous, c’est une autre affaire. Chaque pays peut bien faire lui-même ses meubles tisser et coudre ses vêtements, construire ses machines à vapeur et fabriquer son vin de Champagne ; mais créer son orfèvrerie artistique sans nous emprunter rien, cela lui est défendu. Le goût qu’il faut pour cette besogne est une plante qui ne pousse qu’en terre française.

C’est une journée entière qu’il faudrait donner aux galeries où les Odiot, les Christofle, les Froment-Meurice, tous nos habiles pétrisseurs d'or et d’argent ont étalé les plus éblouissantes de leurs œuvres. J’y vois, par centaines et centaines, des surtouts de grand gala, des aiguières, des coupes, des plats, de simples assiettes, jusqu’aux plus vulgaires accessoires de l’outillage de la table, modelés, ciselés, fouillés à faire jaunir de jalousie dans sa tombe Benvenuto Cellini, leur grand ancêtre. Si la Renaissance italienne, cette lueur fulgurante de l’art, après avoir illuminé le XVIe siècle, s'est si profondément éteinte dans le pays où elle est née, quelqu’un sans doute en a conservé secrètement l’étincelle et lui a fait passer les Alpes. Les fabricants italiens s’épuisent depuis trois siècles à souffler sur le feu sacré ; ils y perdent leur haleine. C’est chez nous qu’il s’est rallumé.

Le clou de cette magnifique exposition de l’orfèvrerie française (on ne saurait croire combien il y a de clous par ici), c’est l’un des nôtres, c’est un Lyonnais qui l’a planté.

On devine que je veux parler de l’artiste éminent et original qui s’appelle Armand-Caillat. M. Armand-Calliat a fait de l’orfèvrerie religieuse non-seulement une oeuvre artistique, mais aussi une véritable science. Avec l’aide des vestiges recueillis dans les obscurités du Moyen-Age, il a su se créer une esthétique à lui, qui n’appartient à personne, pas même à l’archaïsme dont elle procède. Il s’est inspiré de l’art nébuleux du XIIe siècle, en se gardant bien de s’en faire l’esclave. Il en a conservé la naïveté de style et le thème rudimentaire, mais il en a épuré, humanisé les formes. Il a mis de la chair et du sang sous la peau des personnages efflanqués qui peuplaient les chapiteaux et les reliquaires des vieilles basiliques ; il a restitué une vraisemblance à la flore fantastique qui leur fournissait des des motifs de décoration. Il a pensé que, pour se prêter à l'ornementation religieuse, les scènes bibliques et évangéliques n’étaient pas tenues de tomber dans la caricature. Il a jugé enfin que c’était faire preuve d’un petit esprit que d’enfermer l’art religieux dans un non possumus sans issues.

Aussi, sans abandonner les formes traditionnelles, s’est-il appliqué à les rendre acceptables. C’est ce qui donne à l’exposition de M. Armand-Calliat, en même temps que l’attrait d’une orfèvrerie hautement artistique, celui d’une science profondément intéressante, retrouvée et rajeunie.

La méthode de composition deM. Armand-Calliat consiste à animer, on pourrait dire à égayer les objets qu’il crée, en y mêlant un poème, une histoire ou une légende en rapport avec leur origine ou leur destination. S’agit-il d’une crosse d’évêque ? il y enroulera, pêle-mêle avec les volutes des végétations conventionnelles, la théorie touchante du Bon Pasteur et de ses moutons éparpillés dans un désordre voulu et charmant. A-t-il à créer un ostensoir colossal pour la Compagnie de Jésus ? c'est la monographie entière du célèbre Institut qu’il y raconte, du haut en bas, avec un mouvement de personnages, une variété d’attributs, une prodigalité habilement pondérée d’ornements symboliques, qui en font, au point de vue de la composition, une oeuvre d’une perfection achevée.

Reliquaires, calices, ciboires, vases sacrés de toutes formes et de toutes tailles, châsses monumentales et médaillons gros comme le pouce, tout y est rendu avec la même conscience, le même goût irréprochable et le même bonheur d’expression ; tout y est fouillé, repoussé, ciselé, émaillé dans l’or et l’argent, avec le même soin et la même éblouissante richesse d’ornementation. L’or, l’argent, la perle, le brillant, toutes les pierres précieuses de l'arc-en-ciel, y sont prodigués à pleines mains sans diminuer la sobriété des ouvrages, où les gemmes et les métaux précieux ne sont que les humbles accessoires de l’œuvre de l'artiste.

Les vitrines de M. Armand-Calliat, où grâce à de nombreuses bonnes volontés, il a pu réunir ses plus belles productions, déjà dispersées dans toutes les parties du monde, font grande figure à l’exposition et sont fort admirées, même des profanes. J’aime à terminer cette lettre sur le triomphe d'un Lyonnais, en qui tous les fabricants d’orfèvrerie religieuse, même les Parisiens du quartier Saint-Sulpice, sont obligés de saluer leur maître.
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Texte et photo de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

La galerie de 30 mètres<br />(Vue prise de l'intérieur du Dôme Central)
La galerie de 30 mètres
(Vue prise de l'intérieur du Dôme Central)

Le rideau est tombé sur l’inoubliable fête des yeux et de l’esprit. Le rayonnement radieux a fait place tout à coup à l’ombre profonde. Cet enivrement de six mois, duquel, pour ma part, je n'ai pas plus cherché à me défendre que le dernier des badauds, il me semble aujourd’hui qu’il a duré huit jours. Ceux des Parisiens qui ne sont ni hôteliers, ni restaurateurs, ni cochers de fiacre, ni entrepreneurs de plaisirs publics poussent de longs soupirs de soulagement en disant : « Enfin ! » Les provinciaux comme moi qui se sont faits presque Parisiens pour la circonstance ne peuvent s’empêcher de s’écrier : « Déjà ! »

J’avais assisté à la naissance ; j’ai tenu à assister à l’ensevelissement. Les deux cérémonies ont brillé par les mêmes effroyables bousculades et, sous ce point de vue spécial, la seconde a encore surpassé la première. A six heures du soir, malgré mon désir enfantin d’entendre le coup de canon suprême, j'ai lâché pied devant le torrent. Ce qu’il a dû se casser de bras et s’écraser d’enfants à la mamelle dans cette journée de liesse, je suis sûr qu’on n’osera jamais l'avouer.

Le lendemain de la fermeture, j’ai voulu retourner au théâtre fermé de cette incomparable féerie ; je n’ai jamais ni aperçu, ni imaginé de plus hideux spectacle. Le cadavre d’une femme idéalement belle, revue dans la pleine décomposition du cercueil, ne produirait pas une plus repoussante impression. A la place où, hier encore, étincelaient les splendeurs qui ont fait accourir le monde entier, l'horrible chaos du déménagement glacial et triste.

Un désordre sans nom, un tapage inénarrable. Les allées du parc défoncées, fangeuses, éculées comme les vieilles hardes dont on ne doit plus se servir et qu'on a jetées dans la caisse aux ordures. Les gazons piétinés, pelés, jonchés de journaux graisseux et de tous les détritus abandonnés par les dîneurs d’hier. Les parquets des galeries, eux-mêmes, souillés des restes de l’orgie de charcuterie de la veille, sans que personne eût cette fois, du balai ou du plumeau, cherché à réparer ces écœurants outrages. A chaque pas, dedans comme dehors, les traces nauséabondes du passage de quatre cent mille visiteurs sans préjugés. Puis, les vitrines à moitié vides brutalisées par les démolisseurs, les caisses d’emballage béantes, les tapis levés à grand fracas et dispersant sur les œuvres d’art le monstrueux matelas de poussière accumulé sous eux durant un semestre par le piétinement de vingt-six millions de promeneurs; puis les portefaix, les tapissiers, les menuisiers, les mécaniciens grouillant, criant, frappant, détruisant comme par rage ; puis les tombereaux et les camions par centaines, se heurtant, s’accrochant, s’embourbant dans les flaques noirâtres au milieu d’un concert de tous les jurons connus. Et, au travers de ce
chaos, quelques milliers de retardataires naïfs, venus pour contempler les derniers rayons de ce prodigieux soleil couché, et ballottés dans ce tohu-bohu comme autant de souris secouées dans leurs ratières. J’ai fini par me sauver, ahuri moi-même, n’osant dire « au revoir » à ces splendeurs évanouies, partagé entre le désir de retrouver un jour ces trésors trop vite disparus et l’espérance que mon pays en a enfin fini avec ces manifestations superbes autant qu’insensées, dans lesquelles il s’évertue, en prodigue, à jeter par les fenêtres, au profit de ses rivaux et de ses ennemis, la monnaie de son génie.

Un peuple, si riche soit-il d’habileté et d’intelligence, ne se livre pas tous les dix ou douze ans à de pareilles débauches sans risque de s’y ruiner. La gloire qu’il y ramasse se paye tôt ou tard plus cher qu’il ne l’imagine. Quand il a fait la roue tout son content, comme un paon vaniteux, devant le monde entier accouru à son appel, il peut compter les plumes de sa queue; s’il ne s’en aperçoit tout de suite, il verra plus tard ce que ses admirateurs en ont emporté, par mégarde, en s’en allant. Il a, durant la moitié d’une année, instruit et diverti ses concurrents ou ses adversaires ; lui, il s’est épuisé et appauvri. Car je ne tiens pas pour richesse acquise le milliard que les aubergistes, gargotiers de luxe, camelots de tous les étages et autres industriels interlopes se sont partagé. Il y a certainement par milliers, des Parisiens qui, engraissés par cette aubaine inespérée, vont se retirer des affaires et vivre de nos rentes; mais le commerce de la France aura-t-il au moins sa part de cette invraisemblable prospérité ? J’ai grand peur d’être obligé d’en douter.

Ces réflexions moroses sont, je pense, le résultat de la visite pénible faite à l’Exposition-morte. L’impression rapportée de son convoi funèbre n’a pu encore se dissiper et suffit pour expliquer ce petit accès de mélancolie. Mais il faut savoir être philosophe. Je montrerai que je le suis quand il faut, en continuant pendant quelques semaine encore, à l’aide de mes notes et à la lueur des souvenirs soigneusement recueillis, ces lettres familières et capricieuses. Pour être écrites maintenant à l’abri des enthousiasmes de la première heure, elles n’en seront peut-être que plus pondérées et moins exposées aux exagérations que ce prestigieux spectacle imposait presque.

Le propre des expositions de meubles, en général, et de celle-ci particulièrement, c’est de mettre en lumière les produits surtout dont l’usage est interdit à quiconque n’est pas peu ou prou, millionnaire. Il semble, à les voir, que le fastueux et l'inutile soient devenus la seule visée des producteurs et que le plus méritant doive être pris parmi ceux dont l’œuvre est inaccessible aux bourses moyennes, même à celles qui sont bien au-dessus de la moyenne.

Je conviens qu’aujourd’hui les millionnaires sont aussi nombreux que les pavés des rues ; mais, enfin, il y a un certain nombre de gens qui ne le sont pas encore et pour lesquels les ébénistes pourraient travailler sans déchoir. Ni vous, ni moi, ni probablement aucun de ceux qui me lisent, nous ne dormirons jamais dans un lit comme celui qu’on a vu exposé dans la Galerie de trente mètres. Je n’ai même, sans la connaître, qu’une opinion médiocre de la personne pour laquelle a été construit cet édifice extravagant, la même sans doute, pour qui ont été créés les corsets dont je parlais l’autre jour. Je persiste à croire néanmoins que les Expositions universelles ne sont pas faites uniquement pour nous donner à admirer de telles insanités, lis sont comme cela une demi-douzaine de tapissiers qui se sont torturé la cervelle pour entasser sur ce meuble de première nécessité tout ce que peut fournir le luxe le plus absurde, parfois le plus indécent ; s'ils ne l’ont pas encore enrichi de pierreries, ce n'est qu'une question de temps ; on nous montrera probablement cela en 1900: un lit décoré comme un ostensoir.

Je me hâte de reconnaître que, même dans ces déportements, le goût français ne perd jamais entièrement ses droits. Si l’ensemble est d’une richesse absolument déplacée, les détails présentent des perfections qui ne savent naître que chez nous. Il y a, là-dedans, des étoffes d’une beauté accomplie, des peintures et des- ciselures d’artistes que l’on regrette vraiment de voir fourvoyées dans cette ornementation ultra-tapageuse.

Nous avons cependant le devoir de conserver devant l’Europe la réputation immaculée acquise par des générations d’artisans sans rivaux ; il est douloureux de la voir mettre en péril par de semblables aberrations. Cette renommée, nous la gardons entière partout où nos fabricants consentent à ne pas verser dans le luxe à outrance, à chercher au contraire, dans la pureté et dans l’élégance de la forme, des succès de bon aloi, au lieu de les demander à l’insolente opulence de la matière première. Aussi, je le dis sans fausse modestie, dans le bois sculpté nous sommes simplement inimitables. Buffets, armoires, bibliothèques, cabinets, meubles de salle à manger, tout ce qui est sage et sobre nous met avant les premiers. Nous ouvrons le chemin ; quiconque ne nous y suit pas s’égare. Citer des noms n'avancerait à rien. Tout ce qu’il convient de dire, c’est que, à part les excentricités citées plus haut, l'œuvre de la collectivité des fabricants de meubles français reste inimitable.

Comme toujours, il y en a de toutes les paroisses et pour tous les goûts. Cependant je constate à regret une sorte de prédilection pour l’insupportable style Louis XV. Je le confesse tout de suite, le Pompadour et le rococo me sont odieux, et je ne leur en veux pas seulement de leur tournure monotonement prétentieuse et précieuse, je ne leur pardonne pas d'avoir amené, par leurs déportements, la réaction du genre Louis XVI et, par induction, celle, mille fois plus calamiteuse du style premier empire. Oh ! les sphynx ! les lions ! les chimères ! les serpents qui se mordent la queue ! Oh ! les femmes en péplum et les hommes en casques ! les Bélisaires, les Pélopidas et les Epaminondas !
Au temps de ma première jeunesse on voyait encore de tout cela sur les pendules. J’aperçois même à l'heure qu’il est, à travers les brumes d’un passé lointain déjà, un canapé en forme de lyre avec des bras figurant deux cornes d’abondance, dont la vue trop prolongée faillit atrophier mon intelligence d’enfant. Il paraît, je n’ose le répéter tant la vérité me paraîtrait affligeante, que la mode cherche à nous imposer de nouveau ce goût abominable. Il devient de bon goût de rechercher ces choses difformes et de les payer leur poids d’or. Cela fait pendant à l’amour dépravé survenu à tant de gens, des plus estimables cependant, pour les assiettes de faïence dont c’est aujourd’hui l’usage d’enlaidir les murs des salles à manger.

Par bonheur, ces diverses passions malsaines n'ont pu prévaloir contre le modèle des styles, l'inattaquable et l’incomparable : le style renaissance. Il règne à cette Exposition en maître conscient de son mérite et sûr de sa puissance ; il plane de haut au-dessus des petites velléités insurrectionnelles dont je viens de parler. Avec ses formes pures et sobres, sa flore gracieuse, son architecture élégante, ses reliefs empruntés à la grande époque, les bons faiseurs ont créé de véritables chefs-d’œuvre sans avoir eu besoin de recourir aux matériaux de luxe. Le renaissance se prête mal à la folichonnerie ; ce n’est point à lui qu’il faut demander des meubles de féerie ou des lits de courtisane. Il n’a que faire des métaux précieux et des étoffes à mille francs le mètre. Un bloc de vieux chêne, parfois quelques plaques de marbres rares en incrustations ; il n’en demande pas davantage pour être exquis. Je ne puis citer les auteurs; leurs noms m’échappent ; l’impression seule des perfections de l’œuvre m’est restée, avec la satisfaction patriotique de pouvoir constater que nul, parmi nos hôtes de ces six mois, ne peut prétendre même en approcher.

On devine bien que, dans cette rapide vue d’ensemble sur les galeries du mobilier, je ne vais pas disserter à propos des mérites de chaque exposition étrangère. Je ne serai que juste, cependant, en reconnaissant ici que, si personne ne peut nous disputer la suprématie ail point de vues purement esthétique, nous devons équitablement renoncer à celle de la commodité et du confortable. Sur ce chapitre, les Anglais restent nos maîtres, et je ne voudrais pas jurer qu’ils soient les seuls. J’ai toujours été grand admirateur de leur literie. Quincaillerie tant que l'on voudra, et d’un « utilitarisme » presque agaçant; mais il n’y a encore que ces gens-là qui sachent bien se coucher. Quel à-propos dans la forme! quels scrupules de propreté, quel religieux respect de l’hygiène ! Certes, tout ce cuivre, luisant comme une batterie de cuisine écurée à neuf, ne laisse pas dans l’esprit des sensations hautement artistiques ; mais comme on y doit bien dormir quand la bougie est éteinte !

On est surpris vraiment de la stérilité des pays étrangers en matière de mobilier. A l’exception des Orientaux qui ont leurs formes traditionnelles et s’y tiennent, à part aussi peut-être la Russie qui ne se laisse entamer que lentement par le flot du modernisme, chacun se bat les flancs pour se créer un critérium personnel, et n'y parvient guère. Il faut revenir dans les chemins battus par nous ou tomber dans le capitonné, ce qui est le dernier symptôme de l’impuissance. Les Italiens, eux aussi, font du renaissance ; aies voir s’y carrer sans vergogne, on dirait qu’ils l’ont inventé. Ils y taillent le bois, comme ils taillent le marbre, en habiles ouvriers, mais en pitoyables artistes. L’Autriche est éclectique ; sa verroterie l’entraîne visiblement vers le clinquant. Les Amériques du Sud qui, cette fois, se sont tant prodiguées, se plaisent dans le Pompadour le plus rutilant, lequel, d’ailleurs, convient admirablement à leur opulence de parvenus. Nous pourrions le leur céder tout entier pour rien ; le bénéfice serait encore pour nous.

Mais le mobilier des petites bourses, le mobilier populaire? le mobilier des neuf-dixièmes d’entre nous? Je l’ai cherché vainement dans tous les coins. J’en ai bien vu quelques traces, à titre de curiosité ethnologique, dans les galeries de l’Histoire du travail; mais l’échantillon m’a paru insuffisant. C’est, à mon avis, l'imperfection maîtresse de cette Exposition sans pareille ; les nababs seuls y trouvent chaussure à leur pied. Dans un pays qui se croit égalitaire et dans une Exposition faite pour célébrer la prise de la Bastille, cela manque de souffle démocratique. Un peu moins de lits de quatre-vingt mille francs et un peu plus de mobiliers à mille écus, c’eût été peut-être moins fastueux, mais à coup sûr mieux proportionné et plus utile.
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