La Tour Eiffel à l'Exposition de Paris 1889

Paris 1889 - Architecture, pavilions, gardens, urban furniture
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worldfairs
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Re: La Tour Eiffel

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Texte et illustrations de "La construction moderne - 2 février 1889"

La hauteur de la tour est actuellement de 250 mètres; sa parfaite verticalité a été constatée par le service du contrôle des constructions métalliques.

Les différents systèmes d’ascenseurs qui seront employés pour arriver à la plate-forme supérieure sont en construction dans les ateliers; un certain nombre de pièces terminées ont déjà été expédiées an champ de Mars.

Du sol au premier étage, il y aura quatre ascenseurs, deux du système Roux et Combaluzier, et deux du système Otis pour aller du premier étage au second, ce seront les deux ascenseurs Otis qui continueront leur course; enfin pour atteindre le sommet de la tour on se servira d'un ascenseur Édoux qui fonctionnera entre le second étage et la plate-forme supérieure.

Ascenseur Houx et Combaluzier. — Nous avons dit que deux types de ce système iraient du sol au premier étage, dans les piles n° 2 et 4.

Ce système est constitué par une sorte de chaîne ayant pour longueur le double de la distance à parcourir; cette chaîne agira par compression, aussi est-elle composée d’une série de tiges d’acier de 1 mètre de longueur, articulées les unes au bout des autres sur un axe portant deux galets; la cabine est fixée sur cette chaîne qui est guidée par une double gaine en tôle, munie d’une rainure longitudinale pour laisser passer l’attache de la cabine. Dans l’intérieur des gaines sont fixés des rails en fer carré sur lesquels rouleront les galets.

Au niveau du sol et an premier étage sont deux grandes roues à empreintes sur lesquelles passe la chaîne ; la roue inférieure est seule motrice et elle entraîne la chaîne au moyen de collets fixés sur les diverses tiges. La roue motrice est mise en mouvement par l’intermédiaire d’un pignon à empreintes, mû par une chaîne de galle qui passe sur une poulie fixée sur la tète d’un piston plongeur hydraulique. Le cylindre eu tôle est placé horizontalement dans chacune des piles n° 2 et 4.

Le mécanisme de distribution est composé d’un servo-moteur et d’un distributeur à piston ; la manœuvre en sera faite, au moyen d’un câble, de l’intérieur de la cabine.

Pour faire équilibre au poids de la cabine, on fixera des contre-poids annulaires, en fonte, sur les tiges de la chaîne qui sont animées d’un mouvement inverse de celles portant la cabine.


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Re: La Tour Eiffel

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 9 février 1889"

Ascenseur Otis. — Les ascenseurs Otis, au nombre de deux, situés dans les piles n° 1 et 3 iront du sol au second étage, avec arrêt au premier étage.

Ce système se compose d’un cylindre hydraulique alésé eu fonte de 10m475 de longueur et de 0m915 de diamètre intérieur. Ce cylindre est disposé parallèlement au chemin de l’ascenseur, entre deux poutres métalliques de 40 mètres de longueur reliées à l’ossature de la tour. Dans le cylindre se meut un piston à deux tiges réunies entre elles à leur extrémité par un châssis portant six poulies. A la partie supérieure de la poutre double de 40 mètres est fixé un châssis semblable an précédent et qui porte également six poulies. Chaque poulie est à quatre gorges dans lesquelles passent quatre câbles en fil d’acier de 0m19 de diamètre. Ces câbles après avoir traversé les douze poulies sont guidés par des galets de roulement et vont passer sur des poulies de renvoi établies au-dessus du second plancher de la tour ; à l’extrémité de ces câbles est fixé le truck porteur de la, cabine muni de galets qui roulent sur des rails posés sur les poutres guides. Le truck est muni d’un frein parachute à mâchoires.

Comme l’inclinaison des poutres varie avec la hauteur, on a imaginé une disposition spéciale qui permet de maintenir horizontal le plancher de la cabine à mesure que le truck se déplace.

Le mécanisme de distribution est composé d’un servo-moteur et d’un distributeur à piston ; la manœuvre se fera au moyen d’un câble de l’intérieur de la cabine. L’eau sous pression sera obtenue par des pompes à vapeur qui prendront l’eau dans un réservoir situé dans la pile n° 3 et la refouleront par une canalisation en fer dans deux réservoirs établis au second étage.

toureiffelascenseursfig4.jpg

Ascenseur Edoux. — Ce troisième type d’ascenseur fonctionnera entre le second étage et le sommet de la tour ; la distance qui sépare ces deux niveaux est de 160m40. A la moitié de cette distance, c’est-à-dire à 80m20 au-dessus du second étage, on a établi un plancher intermédiaire (fig. 4). Le système est composé de deux cabines A et B ayant toutes deux une course de 80m20 ; la cabine A va du plancher intermédiaire au sommet ; la cabine B va du second étage au plancher intermédiaire. On voit donc que le plancher intermédiaire sera l’endroit où les voyageurs montant et ceux descendant changeront de cabine ; ce transbordement se fera très rapidement, les cabines ayant chacune deux portes, l’une pour l’entrée, l’autre pour la sortie.

L’appareil est formé par deux pistons plongeurs de 80m20 de longueur se déplaçant dans deux cylindres en acier dont le fond sera au niveau du second étage. La cabine A est fixée sur un palonnier qui relie les têtes de ces deux pistons. La cabine B est suspendue à des câbles passant sur un système de poulies établies au sommet de la tour est fixé à la première cabine. On voit donc que la cabine A est seule actionnée directement et que la cabine B agit comme un contre-poids ordinaire.

Dans leur déplacement vertical les pistons et les câbles seront guidés et protégés par des gaines en fonte munies d’une rainure longitudinale pour laisser passer les attaches des cabines.

L'eau sous pression sera fournie par un réservoir établi au sommet de la tour; on refoulera l’eau dans ce réservoir au moyen de deux pompes à vapeur installées dans la pile n° 3. Après avoir agi dans les cylindres, l’eau retourne aux pompes en produisant pur l’aspiration une charge d’eau de 200 mètres environ.
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Re: La Tour Eiffel

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Texte et illustrations de "La construction moderne - 20 avril 1889"

La Tour de 300 mètres

Depuis quelques jours la France compte une gloire nouvelle : elle possède le plus haut monument du globe. L'Amérique n'a plus le monopole des phénomènes, et les citoyens de l’Union, qui avaient élevé l’obélisque de Washington dans l’espoir qu’il ne serait surpassé ni en hauteur, ni en élégance, sont bien forcés d’avouer leur défaite. Mais ils ne nous en gardent pas rancune ; on annonce leur venue en masse ; c’est un véritable exode qui n’a pour but que de venir contempler le clou de notre Exposition. Quand la tour n’aurait d’autre utilité que défaire passer les dollars de la poche de la République sœur dans la nôtre, ce serait déjà un résultat plein d’intérêt pour l’équilibre du budget, mais il faut espérer que le monument de M. Eiffel nous réserve d’autres surprises, et qu’on lui découvrira une foule d’applications plus importantes les unes que les autres. Cela confondra les détracteurs de cet honorable édifice et fera cesser les railleries qu’on ne lui a pas épargnées. Ce n’est pas que le résultat soit joli, joli, mais enfin on aurait pu trouver plus mal, et puis, avec l’habitude, on s’y fera. Constatons seulement que la Construction 'moderne n’a jamais été bien enthousiasmée du côté artistique du projet ; l’œuvre achevée ne vient pas modifier sensiblement cette première impression. Mais laissons-là le point de vue esthétique, et occupons-nous de la construction même qui présente un grand intérêt et est tout à l’honneur de l’industrie française et de M. Eiffel. Une récente ascension que nous avons faite à la tour va nous permettre d’entrer dans quelques détails à ce sujet.

Chacun connaît par la gravure la forme et l’aspect du monument. On sait qu’il repose sur quatre massifs de maçonnerie disposés aux angles d’un carré de cent mètres de côté. Nous avons longuement parlé de ces fondations et des difficultés qu’on a rencontrées pour deux des massifs établis sur des sable aquifères. Sur ces fondations sont établis quatre piliers métalliques qui supportent la première et la seconde plates-formes, où ils se
réunissent. Depuis la seconde plate-forme jusqu’au sommet, la tour est formée d’un faisceau unique. Chacun de ces piliers est composé de quatre arêtiers tubulaires réunis entre eux par des entretoises en treillis. Au delà du second étage les arêtiers ne sont plus tubulaires, mais ont la forme de cornières.
Tons les fers employés sont des fers du commerce, de dimensions courantes.

L’ossature est bien simple comme on le voit, mais par suite de la courbure de la tour, et de l’obliquité des piliers, chacun des tronçons de ces arrêtiers est unique en son genre; il a fallu les calculer tous séparément, ainsi que leurs assemblages. Toutes ces pièces étaient exécutées à l’usine de Levallois-Perret et assemblées les unes aux autres au moyen de broches. Elles arrivaient sur le chantier tontes prêtes pour le montage; on n’avait plus que les rivets à placer.

Le montage s’est accompli dans des conditions de simplicité très remarquables. Les arêtiers de chaque pilier sont fortement ancrés dans la maçonnerie. Cela a permis de monter en porte-à-faux jusqu’à une hauteur d’une quarantaine de mètres environ. Ou a alors étayé par un boisage et on a continué à partir du point supporté, avec un nouveau porte-à-faux jusqu’au premier étage.

Pendant ce temps on élevait entre les quatre pieds un échafaud terminé par un vaste plancher sur lequel on établissait les quatre poutres en treillis qui relient les pieds entre eux et supportent la première galerie. (Voyez planche 18, 3e année.) On a opéré de même pour le second étage. Au delà il n’y a plus de porte-à-faux, on n’a pas eu besoin d’étayer.

Le levage et le bardage s’exécutaient de la manière suivante. Dans chaque pilier sont disposées deux longrines qui doivent supporter le chemin de roulement des ascenseurs. Sur ces longrines était fixée à l’aide de griffes une grue qui levait les matériaux et venait les présenter juste à la place voulue pour l’ajustage. Lorsque le pilier avait ainsi monté d’une dizaine de mètres, et que les longrines étaient placées, on déplaçait la grue, ou l’élevait sur le chemin nouvellement construit, et on recommençait le montage. En fait d’échafaudage, il n’y avait qu’un plancher en bois pour supporter les ouvriers.
Dans ces conditions le travail a été mené très régulièrement ; et avec une grande rapidité. Les travaux de fondation ont été commencés au printemps de 1887, et il y a une quinzaine de jours la cote 300 était atteinte et la tour terminée, tout au moins en ce qui concerne le gros œuvre.

L’ensemble paraît extrêmement léger, on peut même dire grêle. On croirait voir un réseau de filigrane qu’un choc un peu violent tordrait ou casserait. Mais ce n’est là qu’une apparence ; la solidité est absolue, et cette maigreur possède au contraire deux avantages. Le fer employé est réduit au minimum utile, ainsi que la surface offerte au vent.

Pour donner une idée de la faible quantité de matière employée, disons qu’une section faite à la naissance des quatre piliers fournirait une surface métallique coupée qui ne serait que de trois mètres carrés, alors que la base de la tour comprend quinze mille mètres superficiels.

Pour régler la verticalité au fur et à mesure de la construction ou avait disposé sous chaque arrêtier des supports en acier pouvant fonctionner comme boites à sables, ou à l'aide de presses hydrauliques. On en a fait usage à deux reprises différentes, et la tour une fois terminée, une commission officielle en a constaté la parfaite verticalité.

Pour décorer cette carcasse métallique, on a relié les piliers par quatre arcs en fur qui ont l’air de supporter le premier étage, mais qui sont au contraire supportés par lui. Puis la galerie de la plate forme a été ornée de caissons et d’arcatures couvertes de peintures, de mosaïques, de vitraux. Un détail curieux ; ces aventures sont eu bois. Or le bois employé a été introduit sur le chantier, peint soigneusement au minium, avec toute l'apparence de pièces de fer. Il n’est pourtant pas déshonorant d’employer quelques morceaux de bois dans une tour eu fer de six mille tonnes.

On montera à la tour à l'aide d’ascenseurs. Jusqu’au second étage, ces ascenseurs seront en quelque sorte des chemins de fer funiculaires glissant dans les piliers courbes. Du second au troisième. on emploiera un ascenseur hydraulique à course verticale, avec un relai à moitié hauteur, à un étage que l’on appelle le plancher intermédiaire. Il a fallu en effet fractionner l’ascension, car on n’a pas voulu faire un piston plongeant de 160 mètres de hauteur.

Actuellement on monte à la tour par des escaliers. Du sol jusqu’au premier étage l’escalier est à volées droites avec paliers de retour. On peut y passer deux personnes de front. C’est en pénétrant dans l’intérieur des piliers qu’on commence à se rendre compte de l’immensité de la construction. C’est surtout en approchant du premier étage que cette impression devient très vive. On passe à travers un dédale de poutres, de croisillons, de treillis, que la perspective transforme en un enchevêtrement désordonné qui donne la sensation d’une gigantesque toile d’araignée ou d’un immense filet dans le réseau duquel on serait prisonnier. Ces poutres colossales supportent une plate-forme, une place publique pourrait-on dire, capable de contenir la population d’un gros bourg.

C’est une véritable ville que l’on trouve à cette hauteur de soixante-dix mètres; des restaurants, des maisons entières y sont établis.
Au milieu, le vide, car la galerie ne règne que sur les côtés. En se penchant on aperçoit les piliers obliques qui fuient et Semblent se dérober dans une perspective étrange. La vue s’étend sur toute l’exposition et Paris s’aperçoit dans son étendue.

Au delà du premier étage les escaliers sont à vis. Ils sont très étroits et le croisement est difficile. A mesure qu’on s’élève, le panorama se développe. Ou aperçoit d'abord les collines qui entourent Paris, puis la vue plonge par derrière, jusqu’à une distance de 70 kilomètres environ. Le Bois de Boulogne semble an pied de la tour. Derrière l’hippodrome de Longchamps, la Seine apparaît et déroule sa ligne blanche jusqu’à Saint-Denis.

La seconde plate-forme a une trentaine de mètres de côté. Là commence une interminable vis qui n’a pour palier que le plancher intermédiaire, à 200 mètres.

On arrive enfin à la dernière plate-forme, située à 280 mètres au-dessus du sol. Elle a une quinzaine de mètres de côté. C’est là que s'arrêtera le public. Paris et les environs se détachent comme sur un plan; on se croirait en ballon, avec le vent en plus, car à cette hauteur il souffle une brise terrible, mais beaucoup moins forte cependant qu’aux niveaux du second étage et du plancher intermédiaire. Lorsqu’on regarde au pied delà tour, ou en croirait les parois presque verticales. L'empâtement est en effet considérable à la base seulement, et on eu est tellement loin, qu’on ne lui attribue qu’une valeur d'un ou deux mètres, alors qu’il a plus de cinquante mètres.

Le public n’ira pas au delà de cette plate-forme, mais la tour ne se termine pas là. Au-dessus de cette galerie qui est plafonnée se trouvent des salles qui pourront servir à des expériences et des études scientifiques.

Puis vient le campanile formé de quatre arceaux à treillis qui supportent la lanterne dans laquelle se trouvera un feu de première classe. On y arrive actuellement en montant par des échelons dans un tube de 60 centimètres de diamètre; puis à l'aide d'échelles, on atteint la plate-forme supérieure, de 1m40 de diamètre, et située à 300 mètres au-dessus du sol. On est là, absolument isolé dans l’espace, n’ayant an-dessus de soi que le drapeau qui déferle à grand bruit. Les fanatiques en détachent même de petits morceaux, comme souvenir, car tout le monde ne pourra pas se vanter d’avoir atteint cet extrême sommet.

On se glisse de nouveau dans le tube, pour rejoindre la plateforme et de là, on redescend les dix-huit cents marches qui ramènent au sol.

Cette hauteur de 300 mètres n’est extraordinaire qu'en raison des difficultés de construction d’un monument de cette taille. Mais en réalité cette altitude est fort peu de chose comparée à la hauteur des montagnes. En 1878, les Parisiens et leurs hôtes, jouissaient même d’un panorama plus étend a avec les ascensions du ballon Giffard qui montait à 600 mètres.

Pour fixer les idées sur les dimensions et la masse de la tour nous donnerons quelques détails que nous empruntons à une notice parue dans le Magasin pittoresque. Cela fera la joie des statisticiens.

La largeur du Champ de Mars représente presque une fois et demie la hauteur de la tour. Si la tour était à la place de l’obélisque, et qu’on la couchât du côté du Palais Bourbon, elle n’atteindrait pas l’extrémité rive gauche du pont.

La tour pèse six millions et demi de kilogrammes, ce qui représente le poids de cent mille hommes. La construction coûtera cinq millions de francs. Or cette somme en pièces de vingt francs empilées formerait une hauteur un peu supérieure à trois cents mètres.

Espérons que cette somme importante n’aura pas été dépensée en pure perte, et comme le succès de l’Exposition est intimement lié au succès de la tour, souhaitons à M. Eiffel la visite de nombreux ascensionnistes.
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Re: La Tour Eiffel à l'Exposition de Paris 1889

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Texte et photo de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

La grande arcature de la Tour Eiffel (Vue du Dôme Central)
La grande arcature de la Tour Eiffel (Vue du Dôme Central)


Lorsque, il y a trois ans, je crois, on annonça qu’à l’occasion du Centenaire de 1789 une tour en fer allait être édifiée au Champ-de-Mars, jusqu’à la hauteur de trois cents mètres, ce fut dans divers mondes, il doit vous en souvenir, un vrai concert de cris de paons.

Dans le monde des poètes et des artistes, la clameur fut particulièrement aiguë. On y protesta véhémentement, par un manifeste rendu public, et d’ailleurs spirituel, contre cet objet monstrueux, dont le poids et les dimensions énormes allaient écraser Paris et faire subir les derniers outrages à l'harmonie architecturale de la plus belle des villes. Ce plaidoyer éloquent autant que désespéré, en faveur de l’esthétique opprimée, resta lettre morte, et l'attentat fut consommé.

Dans le monde ultra-orthodoxe, ce fut une autre antienne. Là, on cria à l'impiété; on entama une lamentation, qui n’est pas encore terminée, sur l’intolérable suffisance de la créature, qui s’avisait maintenant d’utiliser ses progrès dans la métallurgie pour tenter une fois de plus d’escalader le ciel. On prédisait à cette entreprise sacrilège le sort de la tour de Babel, la confusion des langues, la destruction par la colère d’en haut, l’inachèvement honteux; les forgerons téméraires devaient être frappés d’impuissance et d’aliénation mentale au beau milieu de leur travail, dont les débris dispersés montreraient aux siècles futurs l’inanité des ambitions humaines. Il y a moins d'un mois, un journal autorisé en ces matières, pourquoi ne pas le nommer, {'Univers, convenait néanmoins, en se couvrant la tête de cendres, que l’œuvre impie était terminée et que le dix-neuvième siècle venait de donner un nouveau et douloureux témoignage de l’incurable orgueil de l’homme.

Cette abomination de la désolation était, effectivement, un fait accompli. La Tour avait atteint, au centimètre près, la hauteur fixée par les ingénieurs, et cependant le drapeau tricolore flottant sur le couronnement de l’édifice avait été respecté par la foudre. M. Arthur Loth n’en croyait pas ses lunettes ; pour un peu il eût taxé le ciel de faiblesse et de compromission avec les idées modernes.

Il dut être, en effet, pénible pour ces intransigeants de constater que cette nouvelle escapade de l’insecte appelé « homme » avait trouvé le Créateur indulgent. La Tour de trois cents mètres a été finie à l'heure dite, sauf quelques grèves promptement réduites ; nul désordre, nulle confusion des langues, nul feu du ciel n’en sont venus entraver l’édification. Je ne sache pas, il est vrai, que jamais M. Eiffel ait manifesté le dessein de porter un défi au Tout-Puissant et de profiter de ses ascenseurs pour aller le troubler dans sa quiétude éternelle, comme l’avaient précédemment, et vainement d’ailleurs, essayé les architectes de la tour de Babel. Il n'y a donc point lieu de s’étonner de son impunité.

Donc, la Tour s'est terminée sans encombre. Elle l’est depuis quelques semaines seulement et déjà la voici devenue l’un des besoins de la population parisienne. On s’est accoutumé à la voir ; personne ne songe plus à lui trouver mauvaise tournure. On vient chaque jour, chaque dimanche surtout, par milliers de curieux, s’ébattre entre ses jambes de colosse et grimper dans ses flancs diaphanes. Si, par impossible, elle venait subitement à disparaître, nous verrions le Parisien aussi désemparé que si, durant la nuit, on lui avait dérobé les Buttes-Montmartre ou le Mont-Valérien. Quant à cette partie de l'humanité, d’ordre inférieur, qui réside hors des limites de l’octroi, entre Bercy, ou Saint-Cloud, et les antipodes, elle attendait depuis longtemps avec une impatience mal contenue que le dernier rivet fût posé pour commencer son pèlerinage.

Bien des gens vont nous arriver, et nous arrivent déjà, par flots, du fond des deux Amériques, pour voir la Tour Eiffel, qui ne se fussent probablement pas dérangés pour toutes les merveilles accumulées au Champ-de-Mars. Ceci n’est peut-être pas très logique, mais c’est un fait indiscutable. La Tour Eiffel est la grande, et pour beaucoup la seule attraction de l’Exposition. Cette chose étrange, presque fantastique, sans pareille dans les excentricités du passé, surexcite jusqu’à la fièvre toutes les curiosités du globe. L’image ne suffit plus ; on veut voir avec ses yeux ; on veut se donner l’inestimable jouissance de planer pendant quelques minutes à mille pieds au-dessus du pavé des rues. Plus d'un fera la moitié du tour de la terre uniquement pour se procurer cette joie.

A ces appétits de sensations neuves et poignantes, la Tour Eiffel réserve, je crois, quelques déceptions. J’ai peur que beaucoup ne se disent dans leur désappointement : « Quoi! ce n’est que cela! ». Ils trouveront d’abord que ce n’est pas une tour, mais un échafaudage, une ossature transparente, quelque chose, proportions gardées, de pareil à ces filigranes de Gênes, légers comme un souffle, n’ayant par conséquent aucun caractère monumental. Il faut être à ses pieds, sous les puissantes arcatures qui lui servent de base, pour juger de ses dimensions vraies. Là seulement on peut mesurer sa grandeur, d’après l’immensité de son assiette, comparée à la taille des fourmis humaines dont la foule grouille entre ses jambes ; là, le spectacle est imposant et donne une fière idée de l’outil avec lequel Archimède se faisait fort de soulever le monde. On est presque tenté de croire maintenant que le grand Syracusain ne s’était pas vanté.

Si je disais que la forme de ce magnifique ouvrage de chaudronnerie est élégante et gracieuse, je mentirais comme une profession de foi. Au point de vue des conventions architecturales, c'est plus surprenant que plaisant à l’œil. Une grande quille transparente, carrée, démesurément élargie à sa base, posée sur quatre pieds épatés comme ceux du mastodonte et terminée à son sommet par je ne sais quelle pagode indoue; une collection de difformités accumulées comme à plaisir. Et cependant ces difformités sont rationnelles ; la stabilité de l'édifice était à ce prix. Il devait être ainsi et non autrement. Ses proportions ont été, non pas conçues par un architecte, mais calculées par un ingénieur; car il s’agissait pour lui non d’être joli, mais d'être solide. Sa grande beauté est justement dans cette prétendue laideur qui laisse voir à l’œil les formes rigoureusement exigées par la sécurité.

Aussi j’estime qu'on a fait au mauvais goût une concession coupable en essayant de cacher çà et là sous des ornements un peu puérils, cette démonstration superbe de la résistance des matériaux. Les motifs artistiques péniblement cherchés, au moyen desquels on s'est efforcé de F « embellir », font sur cette masse énorme le même effet que ferait le maquillage d’une jolie femme sur le visage d’un éléphant. A mon humble avis, il eût été mieux de laisser voir le monstre dans sa formidable et magnifique nudité. Son vrai, son indiscutable titre à l’admiration universelle, ce n’est point la parure enfantine dont on l’a affublé, c’est l’incomparable perfection de son squelette.

Si la Tour Eiffel offre aux visiteurs l’avantage très apprécié, paraît-il, de les élever à trois cents mètres au-dessus du niveau du sol, elle y joint pour les ingénieurs des satisfactions d’un autre ordre. Elle a résolu pour eux des problèmes techniques d’une importance capitale ; elle a montré d’une façon extraordinairement intéressante quels services ils sont en droit de demander à l’emploi du fer dans les constructions ; elle leur a enfin révélé des méthodes de montage inconnues jusqu’à cette heure.

Les élévateurs mécaniques n’étant pas achevés, j'ai reculé, je l’avoue à ma grande confusion, devant les dix-huit cents marches qui conduisent au sommet. Je me suis contenté, étant médiocre gymnaste, de gravir la première plateforme, ce qui est déjà un exercice hors de la portée des goutteux; je ne puis donc rien dire des sensations éprouvées en ces altitudes ; j’en rendrai compte plus tard. Ce sera certainement un engouement public que cette ascension. On peut déjà compter que, pendant la durée de l’Exposition cinq ou six cent mille curieux, pour le moins, se feront hisser là-haut; qui, pour contempler Paris et sa banlieue aplatis sous ses pieds ; qui, pour se donner les délicieuses impressions d’un vertige de choix; qui, simplement pour ne pas rentrer dans son pays ou dans sa province sans avoir rempli cet impérieux devoir de touriste. Des membres de l’Institut iront y vérifier la densité de l'air et peser l’ozone qu’on y respire. Il y aura, sur le dernier palier, un restaurant du high life où, quand le temps sera couvert, on pourra déjeuner sur un tapis de nuages.
Quelques originaux friands d’émotions fortes y monteront pour se suicider. Ceux-là y trouveront un mécompte; car, d’une part, les galeries supérieures seront séparées du vide par des glaces malaisées à briser; d’autre part la forme de la Tour étant pyramidale, les amateurs de descente rapide rencontreront, au bout d’une trentaine de mètres, des fers cornières sur lesquels les attendra une mort très malpropre et absolument dénuée de confortable, au lieu de l’asphyxie lente et voluptueuse que doit procurer une chute ininterrompue de trois cents mètres dans l’atmosphère libre.

Il restera néanmoins à ces ascensions des plaisirs assez variés pour les rendre commercialement très fructueuses. Mais j’imagine que M. Eiffel sera moins fier de ce succès d’argent que de l’admiration inspirée à tous les spécialistes par la perfection technique de son œuvre. Il faut que l'on sache, en effet, que cette construction et ce montage ont été un merveilleux tour de force. Les huit ou dix mille pièces de fer dont l’assemblage a formé l’édifice ont été préparées, taillées, dressées, percées à une lieue de là, dans les ateliers de M. Eiffel, puis transportées à pied d’œuvre, hissées au niveau qui leur était assigné et rivées à leurs voisines sans qu’il y ait eu une correction à faire sur place. Chaque pièce avait son épure spéciale, exacte au millimètre et l'on peut dire que les sept millions de kilogrammes de fer qui entrent dans la composition du monument avaient été montés sur le papier avant de l’être sur le sol du Champ-de-Mars.

Cette précision presque invraisemblable, obtenue Dieu sait au prix de quel travail et de quels soins, est le grand mérite de M. Eiffel. Bien plus encore que sa hardiesse elle le classe comme le premier des artisans de constructions métalliques.

Les dimensions de sa tour étonnent parce qu’elles sont nouvelles; elles n’ont rien cependant de surprenant. Demain les Américains en élèveront une de mille mètres ; car ils ne consentiront jamais à laisser leur colonne de Washington sous le coup de cette humiliante infériorité. C’est au fond une simple question de coefficient de résistance des matériaux ; ils élargiront autant qu’il le faudra la base de la quille et, eût-elle un kilomètre de hauteur, la quille tiendra. Mais avant de l’entreprendre, ils feront bien d’aller prendre chez M. Eiffel quelques leçons de calcul, de précision et de persévérance. Il est encore leur maître.

Dans ma prochaine lettre je vous parlerai d’une autre merveille d’édification métallique qui, pour avoir moins fatigué, dans les cinq parties du monde, les cent bouches de la Renommée, n’en est pas une gloire moins éclatante pour le génie français : le Palais des Machines.
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