La génese de l'Exposition Universelle et de la Tour Eiffel

Paris 1889 - Discussions, informations, questions
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 11 mai 2019 11:02 am

Texte et illustrations de "La construction moderne - 31 juillet 1886"

Concours pour l'Exposition Universelle de 1889

Monsieur le Directeur,

Je lis dans la dernière livraison de la Construction moderne (24 juillet) une lettre par laquelle M. Raulin demande la rectification d’erreurs matérielles que j’aurais commises dans l’analyse de son projet pour l’Exposition internationale de 1889.

Ces questions, en elles-mêmes, n’ont qu’un intérêt rétrospectif, peu utile ; je n’y reviendrais pas s’il n’y avait malentendu sur un point important et si la question de l’accouplement de la tour avec le palais n’y était engagée.

M. Raulin a bien compris que les exhibitions ayant été courtes et le sujet étant complexe, les souvenirs ne soient pas toujours précis ; c’est l’excuse de ce qu’il peut y avoir d’inexact dans mes énonciations.

M. Ranlin avait en effet rangé les beaux-arts dans le palais dm Champ de Mars, et par erreur j’avais mis son nom parmi les concurrents qui les avaient placés dans des pavillons isolés.

Ceci donne satisfaction au troisième point de la réclamation.
Pour le second point, M. Raulin fait observer qu’il avait exposé des variantes pour la disposition des constructions à élever sur l’esplanade des Invalides et du pont à jeter sur la Seine.

Je dois expliquer que je n’ai pas vu ou su distinguer de variantes dans son projet, c’est donc de très bonne foi que j’ai parlé sur le projet que j’ai vu.
Si j’ai péché, c’est seulement par omission bien involontaire.

Sur le premier point, M. Raulin taxe de considérable exagération la hauteur de 65 mètres que j’ai attribuée à ses grandes galeries raccordées avec l’arc de la tour, ainsi que les comparaisons dont je l’accompagne.

Sur ce point tout à fait matériel, la lumière est facile à faire ; je vais préciser pour faire disparaître toute équivoque.

M Raulin mesure ses galeries sous l’intrados des arcs doubleaux et trouve 50 mètres de haut. J’ai mesuré sur le projet lui-même, à partir du sol jusqu’au faîtage et j’ai trouvé l’échelle 62 on 63 mètres ; si on ajoute la crête on approche des 65 mètres.

M. Raulin mesure dans œuvre ; j’ai mesuré hors œuvre, voilà la cause de notre différence de mesure.

Je n’ai pas dit que la façade de Notre-Dame de Paris pourrait se promener dans ses galeries ; j’ai dit que leur hauteur était presque la hauteur des tours de Notre-Dame.

Or on sait que la balustrade des tours de Notre-Dame est à 66 mètres au-dessus du sol.

Les grandes galeries des expositions précédentes avaient de hauteur jusqu’au faîtage :
celles de 1867................... 27 mètres.
celles de 1878................... 25 —
Deux fois et demi leur hauteur produit :
pour la première.......................67m50
pour la seconde........................62m50

Ces chiffres démontrent aussi clairement que possible qu’il n’y a pas d’exagération considérable dans des évaluations que je présentais en somme sons une forme approximative.

Je me demande pourquoi M. Ranlin, qni connaît son projet au moins aussi bien que moi, s’est cru obligé de contester des mesures qu’il sait réelles ; pourquoi, au lieu d’accepter franchement les conséquences du parti qu’il a pris et qui lui a permis d’observer un certain équilibre entre son palais et la tour de M. Eiffel, il chercherait à donner le change sur les dimensions vraies de sa composition.

Je ne puis me prononcer sur une question si délicate, je ferai seulement observer qu’il n’y aurait rien d'étonnant à ce qu'on se trouvât ici en présence d’une nouvelle, forme de protestation contre la tour de M. Eiffel ; protestation modeste mais qui ne serait pas sans éloquence de la part d’un homme de goût et d’un architecte de talent comme M. Raulin.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 11 mai 2019 11:04 am

Texte et illustrations de "La construction moderne - 7 aout 1886"

Les chantiers de l’Exposition universelle seront inaugurés le 1er ou le 4 septembre prochain par une grande fête populaire qui aura lieu au Champs-de-Mars et auTrocadéro.

M. Alphand va dès maintenant préparer le plan d’organisation de cette fête.
— Le ministre de l’instruction publique et des beaux-arts vient d’instituer une commission spéciale en vue de la préparation de l’exposition universelle des beaux-arts de 1889. (Arts contemporains et arts rétrospectifs.)

Cette commission sera composée ainsi qu’il suit :
Le ministre de l’instruction publique, des beaux-arts et des cultes, président.
Le sous-secrétaire d’Etat, vice-président.
Le directeur des beaux-arts, secrétaire.
Le directeur des bâtiments civils et des palais nationaux.
Le directeur des musées nationaux.
MM. Bouguereau, Bonnat, Cabanel, Guillaume, Bailly, Questel et Chaplain, membres de l’Institut.
M. Moreau (Mathurin), sculpteur.
M. Hédouin, graveur.
M. Gaillard, président de la Société des graveurs au burin.
M. le président de l’Académie des beaux-arts.
M. Heuzey, membre de l’Académie des beaux-arts.
M. le baron de Rotschild (Alphonse), membre de l’Académie des beaux-arts.
M. le président de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
M. Delisle (Léopold), membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
M. Schlumberger, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
M. Mantz (Paul), publiciste, directeur général honoraire des beaux-arts.
M. Havard (Henry), publiciste, membre du conseil supérieur des beaux-arts.

DÉCRET.

Article 1er. Il est institué au ministère du commerce et de l’industrie un service spécial en vue de l’Exposition universelle de 1889.
Le ministre du commerce et de l’industrie est le commissaire général de l’Exposition, et il conserve toutes les attributions du commissariat général;
Il a sous ses ordres trois directeurs qui ont le litre de directeurs généraux.

Art. 2. Les attributions du directeur général des travaux sont réglées comme suit :
Service d’architecture et des travaux de l'Exposition ; —rédaction et étude des projets, devis, cahier des charges générales et particulières.
Marchés spéciaux ; — adjudications générales et restreintes ; — direction, exécution et surveillance des travaux; — règlements provisoires et définitifs ; — réceptions provisoires et définitives. etc.
Police pendant la durée des travaux.
Service des plantations et de la voirie de l’Exposition.
Service des palais et bâtiments spéciaux.
Service médical.
Présentation du personnel au commissariat général.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 11 mai 2019 04:38 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 14 aout 1886"

On nous écrit :
Monsieur le directeur,
Je suis avec le plus grand intérêt la campagne que vous avez ouverte dans les colonnes de la Construction moderne depuis sa fondation, contre le projet d'érection à Paris d’une tour de 300 mètres à l’occasion de l’exposition qui doit (?) avoir lien en 1889. Comme vous, je suis pénétré de l'inutilité, de l’inanité de ce projet; mais puisque hélas ! c’est devenu un mal inévitable, il faut chercher les moyens de donner à cette œuvre une affectation pratique, résultat qui jusqu’ici ne me paraît pas avoir encore été atteint.

On a bien songé à en faire un observatoire astronomique, mais malgré que « les hommes de l’art » aient décidé que même sous la poussée maxima due à des vents dont l'extrême rapidité donne une pression égale à 300 kilos par mètre carré de surface, par la plus violente tempête, c’est-à-dire par un vent parcourant 24 mètres par seconde, la FLECHE de la tour ne DOIT (aïe!) pas dépasser au sommet de l’édifice un écart de 221 millimètres; je persiste à croire que la théorie décerne un croc en jambe sérieux et que la stabilité de cet édifice ne sera pas suffisante pour permettre des observations pratiques et convaincantes. Je souhaite d’être détrompé par la réalité, mais je ne l’espère guère.

Des observations météorologiques faites à cette hauteur seront dépourvues d’intérêt pour nous qui ne pouvons que porter nos regards à cette hauteur. Eclairer Paris à l’aide d’un foyer électrique installé au sommet de cet édifice? Songe creux. La diffusion de la lumière ne se produira que bien au-delà des fortifications. Il faudrait donc d’ores et déjà fonder une entreprise financière qui se chargerait de faire payer aux suburbains les bienfaits de cet éclairage.

Renouveler 1 expérience de Foucault moyennant 3,500,000 fr. chiffre provisoire? Dépenser cette somme pour apprendre à tout le monde ce que tout le monde sait ; franchement c’est puéril.

Parlerai-je de l’effet de ce « monument » puisque c’est le nom qu’on donne à cette charpente de fer? D'abord ses aînées qui sont beaucoup moins élevées ne se laissent que rarement voir dans toute leur hauteur. De celle-ci on ne verra qu'exceptionnelle-meut plus de la moitié, et le peu que l’on eu verra sera médiocrement intéressant. Sa pudeur sera donc son plus grand mérite. La construction métallique et. ses raffinements de rivets, croisillons, treillis, cornières, tout bardés qu’ils sont de formules algébriques, n’ont pas le don de séduire les masses, pas plus que la musique de Wagner et de son école, et j’en suis enchanté pour les masses qui eu cela font preuve de goût. Peut-être est-ce parce que l’instruction laïque et obligatoire n’a pas encore pénétré suffisamment au milieu d’elles. Je ne chercherai pas à résoudre ce problème; je me borne à constater.

Hisser les touristes, les draguer, comme vous dites si bien, au sommet de ce « monument » ? Tout le monde attend la solution de ce problème. Aujourd’hui encore on ne sait ce que l’on fera de cet encombrant pylône. La seule chose positive c’est qu’on en tirera le plus mauvais parti possible, toujours au point de vue de l'aspect, en le plaçant dans la plus mauvaise situation possible; il est vrai qu’il sera si facile et si peu coûteux de le déboulonner que....ou pourra s’en passer la fantaisie tous les six mois et le promener au travers des vingt arrondissements, et peut être le louer à la province, peut-être même le prêter à nos voisins.

Mais en supposant qu’on le rende "inamovible",j’ai cherché à lui trouver une destination, une utilité, et voici ce que je vais vous proposer.

Paris est devenu depuis de longues années inhabitable pendant la belle saison à cause des mauvaises odeurs (je suis poli) que répand son intelligente agglomération ; ce sont les égouts qui gâtent la capitale de la France et du monde entier. Les voisins immédiats ne se soucient que très médiocrement de recevoir ces «issues ». Si l’on se servait de ce « monument » (j’y reviens toujours puisque c’est le nom qu’on lui a donné) comme d’une gigantesque cheminée d’appel? si l’on installait à son sommet un puissant appareil de ventilation actionné au besoin par des foyers? Si par ce moyen on arrivait à débarrasser Paris de la plaie qu’il porte au flanc, ne rendrait-on pas un signalé service à cette pauvre ville que l’on veut à toute force doter de cette excroissance? Et si un jour on pouvait rendre comburants ces gaz délétères (la chimie fait chaque jour de si belles conquêtes !), Paris ne pourrait-il pas livrer moyennant redevance un éclairage sain à sa banlieue, et réaliser, en se débarrassant d’un sérieux inconvénient, de sérieux bénéfices ?

Je vous propose bien timidement cette idée; je vous l'abandonne, que d’autres la creusent; elle peut paraître ridicule au premier abord , mais si un jour on en devait tirer un parti, je ne m’en étonnerais pas.

Bien que cette idée m’appartienne en propre, je ne réclamerai jamais la priorité ; aussi vous ne trouverez pas mauvais qu’a-près vous avoir prié d’agréer l’expression de ma considération distinguée, je me borne à signer :

Un lecteur de la Construction moderne.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 11 mai 2019 04:40 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 14 aout 1886"

DECRET (suite)

Art. 3. Les attributions du directeur de l’exploitation sont réglées comme suit :
Service des transports ; classement des groupes et sections ; rapports avec les commissaires et les exposants; distribution des surfaces; jurys; récompenses; etc.
Service mécanique et électrique.—Service des installations intérieures. — Service de police intérieure.
Présentation du personnel au commissariat général.

Art. 4. Les attributions du directeur général des finances sont réglées comme suit :
Comptabilité. — Caisse. — Contentieux. — Présentation du personnel au commissariat général.

Art. 5. Les attributions du commissariat général sont réglées comme suit :
Personnel ; décorations et distinctions honorifiques; ouverture et distribution quotidiennes des dépêches ; etc.
Insertions au Journal officiel ; relations avec la presse; rapports avec le grand conseil de l’Exposition ; etc.

Art. 6. Des arrêtés spéciaux régleront les relations du cabinet du ministre commissaire général et des directeurs généraux avec le grand conseil de l’Exposition et avec la commission de contrôle et de finances.

Art. 7. Les directeurs généraux reçoivent les instructions du ministre sur toutes les mesures à prendre. Ils sont responsables de leur exécution et en rendent compte.
Dans les circonstances exceptionnelles, ils peuvent prendre sous leur responsabilité, et à charge d’en rendre compte immédiatement et par écrit, les mesures urgentes nécessitées par les intérêts du service.

Art. 8. En dehors des cas exceptionnels prévus par l’article précédent, ils ne peuvent jamais engager aucune dépense sans autorisation écrite du ministre.

Art. 9. La correspondance préparée par les directeurs généraux est adressée par eux au cabinet, pour être soumise à la signature du ministre.

Art. 10. Le ministre réunit auprès de lui, toutes les semaines, un comité administratif composé des trois directeurs généraux et du directeur du cabinet et du personnel au ministère du commerce et de l’industrie.

Art. 11. Le ministre du commerce et de l’industrie est chargé de l’exécution du présent arrêté.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 11 mai 2019 04:43 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 21 aout 1886"

La commission administrative de l’Exposition universelle s’est réunie et a continué à discuter diverses questions relatives au plan général.

Les points principaux qui ont été examinés sont :
1° L’emplacement de la tour Eiffel ;
2° L’établissement des communications avec les différentes lignes de chemins de fer pour faciliter l’accès des chantiers aux matériaux d’abord, aux produits divers des exposants ensuite;
3° L’établissement des devis.

Bien que le groupement des sections soit maintenant à peu près arrêté, on ne pourra prendre une résolution définitive relativement à l’adoption du plan d’ensemble que lorsque M. le directeur général des travaux aura fourni un devis approximatif de la dépense.

— M. Alphand a soumis au ministre son plan préparatoire. Une discussion s'est engagée, au cours de laquelle le ministre a proposé à M. le directeur des travaux diverses modifications qui ont été adoptées.

Ces modifications portent sur le plan d’ensemble de l’Exposition et ont pour but de donner plus d’air entre les galeries de sections en reportant en avant la tour, dont la base empiéterait ainsi sur le square longeant la Seine.

— Le règlement général de l’Exposition uni ver-selle a été préparé par les soins de M. Ed. Lockroy, ministre du commerce et de l’industrie, et de M. Paulet, attaché au cabinet. Il sera discuté dans la prochaine séance du conseil d’administration.

Dès que le règlement général de l’Exposition sera arrêté par la commission administrative, le ministre du commerce nommera la commission de contrôle; la commission des trois cents ne sera nommée que quelques jours après.

Dans la prochaine séance de la commission administrative, on s’occupera également de la partie de l’Exposition relative à la tour Eiffel, sur laquelle aucune décision n’a été prise jusqu’à présent.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 12 mai 2019 09:04 am

Texte et illustrations de "La construction moderne - 28 aout 1886"

La presse étrangère commence à s’intéresser beaucoup à l’Exposition universelle de 1889.
Plusieurs journaux de Vienne rendent compte des séances du Conseil de l’Exposition et abordent même les questions de détail relatives au plan, aux emplacements des sections et aux voies de communication et d’accès.

Les journaux allemands ne restent pas indifférent non plus à cette grande entreprise.

La Correspondance nationale libérale de Berlin dit que si le gouvernement français promettait d’empêcher les manifestations hostiles à l’Allemagne, on trouverait dans l’industrie allemande des dispositions très favorables et que « c'est pour cela que l’organe du parti national libéral déclare absurdes et hypocrites les tentatives faites pour transformer cette affaire en question partriotique et dit qu’elle doit être examinée exclusivement au point de vue économique. »

La presse belge ne se montre pas moins bien disposée à accueillir favorablement l’Exposition universelle.

— M. Lockroy, ministre du commerce et de l’industrie, vient de terminer l’élaboration de son projet de règlement général pour l’Exposition de 1889.

Ajoutons que M. Alphand, directeur général des travaux, dont les bureaux sont rue de Va-rennes, a déjà commencé à faire dresser le plan de l’Exposition, dans les bureaux du service de l’architecture, qui sont installés, comme en 1878, avenue de La Bourdonnaye.

— M. Alphand fait exécuter au Champ-de-Mars plusieurs sondages.

Le terrain offre quelques difficultés imprévues. On se rappelle qu’en 1878 une grande partie du sable, qui compose les couches inférieures du sol, a été extraite et remplacée par des remblais. On affirme que, en conséquence, le bon sol capable de recevoir les futures constructions est en moyenne à 8 mètres de profondeur.

Ne serait-ce pas plutôt le lit, jadis comblé, d’un bras de la Seine, qui créerait, ainsi que nous l’avons signalé, les difficultés pour la fondation de la fameuse tour que l’on veut maintenant placer en avant de l’Exposition, du côté de la Seine ?

— Pendant que le conseil d’administration 1 présidé par M. Lockroy continue à préparer le règlement général de l’Exposition et les plans des constructions principales du Champ de Mars, de nouvelles souscriptions viennent journellement grossir la portion déjà acquise du capital de garantie.

Les souscriptions sont remises ou envoyées correctement à M. Christophle, gouverneur du Crédit foncier de France, qui a été chargé comme on le sait, par le gouvernement de constituer l’Association de garantie et qui va prochainement publier une première liste des noms des souscripteurs.

Les diverses chambres syndicales contribuent au succès de l'opération par la propagande active quelles font auprès de leurs membres et d’autre part, des souscriptions très importantes sont transmises par M. Georges Berger, directeur général de l’Exposition, que ses fonctions mettent en relations constantes avec les industriels, les négociants et les financiers qui s'intéressent de plus en plus à l’Exposition, au fur et à mesure que les préparatifs de celle-ci se dessinent nettement.

Les chambres de commerce de la province suivent l’exemple de la chambre de commerce de Paris, et les principaux industriels des départements sont prêts à coopérer à cette œuvre, qui, actuellement, est presque menée à bonne fin.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 12 mai 2019 09:22 am

Texte et illustrations de "La construction moderne - 4 septembre 1886"

Causerie - La tour, le ministre et le règlement de l'Exposition Universelle

Notre ministre du commerce et de l’industrie est homme de parole.

Il avait promis pour cette prochaine Exposition un concours public, le concours a eu lieu. Il est vrai que les rôles dans l’exécution avaient été déjà distribués auparavant ; mais il s’est trouvé, par un merveilleux hasard, que les prix du concours ont été décernés justement à ceux qui avaient reçu leurs rôles à l’avance. — Ce sont de ces hasards qui aident un ministre ferme dans ses propos à tenir les promesses les plus contradictoires en apparence.

M. Lockroy avait encore pris d’autres engagements : Le 1er mai, les travaux devaient être commencés. Il y a eu sursis, trop justifié pour qu’on en puisse faire un grief ; toutefois le conseil municipal n’a volé son concours financier qu’à cette condition : Le 1er septembre, la pioche sera au Champ-de-Mars. — Ce sont les expressions mêmes de nos conseillers.
Eh bien, dès le 25 août, la pioche y était : trois trous étaient creusés dans le sable, et depuis l’on pratique force sondages pour reconnaître la véritable nature du sol. C’est du moins ce qu’on a appris au public. Depuis le temps que nous faisons dos Expositions universelles au Champ de Mars, nous ne savons pas bien encore, paraît-il, de quoi se compose ce sol, et il était indispensable de l’étudier à nouveau.

A première vue, cette ignorance où nous sommes restés après tant de démolitions et de reconstructions, est un peu étonnante. On tourne et retourne en tous sens le mystérieux entre-filet que les journaux ont officieusement publié à tour de rôle, pour nous révéler les angoisses de M. Alphand; on se demande ce que vient faire ce sable extrait, nous dit-on, lors de la dernière Exposition, et remplacé par des remblais qui gêneraient les nouvelles fondations. Tout cela n’apparaît pas bien clair; quand tout à coup... on se rappelle la tour!

On l’oubliait, mais nous y voilà. On ne comprenait pas du tout pourquoi il serait cette fois plus difficile qu’auparavant de fonder les bâtiments de la future Exposition; mais fonder la tour, c’est en effet une bien autre affaire ! Là commencent les difficultés, et comme on ne veut pas s’en vanter trop ouvertement, on glisse aux bons et naïfs journaux de petites notices très enveloppées d’où il résulte que le sol du Champ de Mars a pris, depuis 1878, la fâcheuse résolution de se montrer très malveillant pour la future Exposition.

Mais M. le ministre n’a qu’une parole. Il a dit : La tour sera, et elle sera. Seulement, par quelques indices vagues qui ont percé çà et là, nous avons appris que l’on renonce à la placer dans le milieu du Champ de Mars comme on l’avait d’abord résolu. On va maintenant tenter de l’installer non loin de la Seine. Attendons de nouveaux sondages, car le nouvel emplacement pourrait offrir plus de difficultés encore que le premier.


Quoiqu’il en soit, la pioche est au Champ de Mars. M. le ministre avait tenu parole ; il a même voulu la tenir plus complètement encore : Dès le 29 août, trois jours avant le Ier septembre, date de l’échéance, a été publiée officiellement l’annonce de mise en adjudication des clôtures en planches!

Voilà un excellent début et l’on peut dire maintenant que l’affaire est tout à fait en bonne voie. Les planches posées,nous avons du temps devant nous pour remanier les plans qui, paraît-il, n’avancent pas tout seuls; pour déplacer la Tour, comme au jeu d’échecs; pour la changer de case, pour essayer si elle fait mieux par devant, derrière, au milieu ou sur le côté; peut-être même— l’histoire n’est faite que de hasards! —pour essayer, en désespoir de cause, l’effet que produirait son absence.

Mais ne nous leurrons pas de folles espérances ; folles parce qu’elles seraient trop raisonnables. La clôture va être posée, voilà qui est certain, et dorénavant bien fin sera celui qui verra ce qui se passe ou ne se passe pas derrière.


Ce grand acte va être accompli ; mais un autre l’avait déjà été avant lui : Le règlement a paru. Nous n’avons pas l’intention de reproduire in extenso un document de cette envergure, formulé dans celte langue des dieux qui est celle de toutes les administrations. Nous nous bornerons à signaler les articles les plus importants : c’est d’ailleurs le centre de la composition.
Une commission consultative, qu’il ne faut pas confondre avec le comité supérieur, est constituée, nommée par le Ministre et « dénommée Grand Conseil. »

Il en existait un aussi à Venise, celui des Dix, mais il avait vis-à-vis du nôtre une grave infériorité, puisqu'il ne possédait que dix membres ; celui-ci en possédera trois cents ; à bien juste titre il est dénommé, comme dit le règlement, Grand Conseil.

On comprend que, à moins de bâtir un monument spécial à cet usage, il serait difficile de réunir simultanément tous les membres de ce Sacré Collège ; plus tard on pourra le loger dans laTour; mais pour le moment il se subdivisera en 22 sous-commissions, ce qui le rendra plus maniable et plus facile à déplacer.

Il y en aura une pour les transports ordinaires, une autre pour organiser ceux de l’allégresse. Si je ne me fais pas bien comprendre, je veux dire qu’il y aura une commission pour les fêtes et cérémonies. A mon avis, celle-ci devrait même être la plus occupée, aussi n’ai-je qu’à féliciter le ministre de cette création.

Il y en a pour les beaux-arts et pour les arts libéraux ; poulies auditions théâtrales et musicales, — musique officielle, — pour le travail rétrospectif et pour l’électricité. Rappelons à ce propos que M. Lockroy a encore pris, voici bientôt six mois, cet autre engagement : D’ici à 1889, l’électricité fera des progrès immenses pour fêter dignement cet anniversaire. — Il l’a dit, nous l’espérons tous avec lui, car ces progrès survivront au centenaire, et nous en tirerons profit longtemps après cette solennité.

Enfin il y a des commissions pour tout. Et pourtant, le nombre de 300 grands conseillers est peut-être encore un peu maigre, s’est dit M. Lockroy ; aussi se réserve-t-il la faculté de le «compléter» par l'adjonction de nouveaux membres nommés également par lui.


Monté sur ses 22 pattes provisoires, il ne faudrait pas croire que le Grand Conseil marchera tout seul.

Les précautions sont prises pour l’aider dans ses mouvements. On s’est beaucoup plaint en 1878 de l’omnipotence du commissaire général; le ministre actuel a reconnu la justesse de ces plaintes, a déclaré qu’une pareille omnipotence était en contradiction avec les principes d’une saine démocratie; et comme il a manifesté sa juste horreur pour les actes autoritaires, — il nous l’a bien fait voir, —voici ce qu’il a décidé ; Le Grand Conseil, c’est le régime des assemblées substitué à l’autorité d’un seul; seulement cette assemblée aura le ministre pour président, ne se réunira que sur convocation du ministre, et ne discutera que les questions posées par le ministre. Le Grand Conseil n’aura d’ailleurs qu’un rôle purement consultatif.

Lorsqu’il aura cette bonne chance de se trouver en parfait accord avec les désirs du ministre, celui-ci tiendra scrupuleusement compte de ses moindres observations. Sinon... sinon, on lui fera comprendre que ses bonnes intentions l’égarent. C’est ce qu’on appelle un rôle consultatif.

Comme le ministre, fort occupé, ne sera pas toujours là pour surveiller son Grand Conseil, des vice-présidents et secrétaires seront élus par chaque commission; mais leur élection ne sera valable que si elle est approuvée par M. le ministre; sans quoi l’élection sera à recommencer, jusqu’à ce qu’on ait découvert la persona grata.

Enfin chaque commission pourra faire des petits, en engendrant des sous-commissions. Mais, comme il ne faut pas laisser les enfants courir les rues, chaque sous-commission sera munie d’un tuteur, ou d’un bourrelet si vous aimez mieux, lequel sera figuré par un président que e ministre seul pourra désigner.


Pour grand que soit le Conseil, les précautions sont prises on le voit, pour qu’il ne se conduise pas en fille mal gardée. Une de ces commissions fait pourtant exception à la règle : Celle de contrôle et des finances aura plus qu’une simple voix consultative : « il ne pourra pas être passé outre à son avis toutes les fois qu’il s’agira de questions concernant les recettes de toute nature à percevoir à l’occasion de l’Exposition. » Ainsi : posera t-on quatorze ou seize tourniquets à l’entrée; ou bien prélèvera t-on 5 ou 10 centimes dans ces chalets que la Suisse nous envie? — Autant de questions que la commission des finances résoudra en dernier ressort, sans avoir à craindre un retour offensif du ministre-président.

Par exemple, le Règlement ne souffle pas mot des dépenses Le chiffre de celles-ci grossira t-il de quelques millions? C’est le ministre seul qui décidera en dernière analyse cette question, d’ailleurs bien secondaire à côté de celles qui sont réservées à la commission de contrôle.

De tout cela il résulte jusqu’à l’évidence indéniable que M. Lockroy veut bien se garder de marcher dans les petit-souliers de M. Krantz ; qu’il répudie avec indignation les procédés reprochés à son devancier. Aux esprits superficiels avait pu paraître jusqu’à présent quelque peu autoritaire, mais il vient de donner la preuve que ses intentions sont animées du plus pur libéralisme.

On pouvait croire hier encore que M. le ministre sait fort bien, quand il lui plaît, ne rien changer aux choix qui lui con viennent, tout en faisant semblant d’ouvrir un concours pour donner une apparence de satisfaction aux désirs et aux réclamations très pressantes du public ; on pourrait croire aujourd’hui que, tout en ayant l’air de prendre des mesures libérales jusqu'à l’excès, en faisant appel à de beaucoup trop nombreuses capacités, ii a bien soin de ne peindre ainsi qu'un simple décor qui masque assez mal une organisation beaucoup plus autoritaire encore que celle dont M. Krantz a montré jadis les inconvénients. Mais la lecture attentive du règlement nous montre qu’il n’en est rien, que ce sont là de malveillantes interprétations, et que M. le ministre du commerce, ultra libéral eu théorie, est aussi dans la pratique l’homme le plus disposé à écouter les sages avis des hommes plus compétents que lui, à encourager l’initiative et borner son rôle au strict : nécessaire.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 12 mai 2019 10:01 am

Texte et illustrations de "La construction moderne - 4 septembre 1886"

Dans une réunion tenue au ministère du commerce sous la présidence de M. Lockroy, le comité de direction de l’exposition a définitivement adopté le plan d’ensemble de l’Exposition.

Ce plan se rapproche beaucoup de celui de M. Dutert : au fond, la galerie des machines; à gauche, le palais des beaux-arts ; à droite, le palais des arts libéraux. Ces deux bâtiments laissent entre eux un vaste espace libre au milieu duquel s'élèvera la tour Eiffel-.

La commission a décidé d’appeler les Sociétés ouvrières à l’adjudication des clôtures du Champ de Mars.

— Il paraît que le Comité de direction de l’Exposition ne se réunira pas avant la fin de septembre.

Les questions concernant les plans d’ensemble, les travaux de piquetage et de sondage du Champ de Mars, ainsi que la clôture en planches qui entourera le Champ de Mars pendant la durée des travaux, ont été résolues dans la dernière séance. Enfin, M. Grison termine actuellement l’élaboration du projet financier relatif aux dépenses entraînées par l’élargissement de la grande cour intérieure.

M. Edouard Lockroy va quitter Paris ces jours-ci pour Cherbourg et Guernesey.

D’un autre côté, M. Alphand prend en ce moment ses vacances ; son absence durera environ trois semaines ou un mois.

Il n’y aura donc guère avant la fin de septembre de réunion ni de décision importante au sujet de l’Exposition.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 12 mai 2019 10:17 am

Texte et illustrations de "La construction moderne - 11 septembre 1886"

Causerie - Les fêtes du Centenaire


M. Le Play, ou plus familièrement le père Le Play, était un homme du plus haut mérite. Il avait eu l’idée ingénieuse de récolter et de publier, sans que personne le sût, une série de petites monographies statistiques où des correspondants zélés notaient, pour chaque région, tout ce qui pouvait former le budget d’un ménage d’ouvrier, de paysan.

On apprenait ainsi, sur documents incontestables, quelle somme un prolétaire solognot consacre à son lard, ses choux et carottes, dans un ajournée moyenne; quel est l'apport, dans la mise commune, de la femme et de la fille aînée qui se procurent quelques faux-cols à blanchir ; en parallèle, on savait ce que coûte, à un ouvrier agricole de la Camargue, suivant les mois de l’année, son tabac et ses extras; la nature, le nombre des extras étaient soigneusement spécifiés. Des correspondants scrupuleux s’étaient même enquis pour savoir exactement de quelles pièces se composaient les vêtements de dessus et de dessous, ils disaient au plus juste combien de fois la famille changeait de linge.

A lire ce luxe de détails intimes, bien souvent je me suis demandé si les bénévoles statisticiens de M. Le "Play n’étaient pas de blâmables mystificateurs qui abusaient de la crédulité de cet excellent homme. Mais non, je crois décidément que celui-ci avait rencontré des adeptes fervents qui attendaient miracle de leurs petites monographies et les dressaient en conscience. Suivant leur conviction, il y avait tout un avenir pour l’humanité dans ces petits étals de lieux; de cette statistique minutieusement précise, on devait tirer plus tard les plus importâmes conséquences. — Et il me souvient que, entraîné par l’enthousiasme, je m’étais proposé un instant, dans les loisirs d’un trop long séjour à Valladolid, d’utiliser les monographies déjà publiées, et de dresser les courbes limitant la région où, en France, commence l’usage du caleçon et celle où il finit.

Le père Le Play espérait de très bonne foi concourir par ses documents au bonheur de l’humanité, et je suis persuadé que nul homme au monde n’eut été plus heureux que lui s’il lui avait été accordé, de son vivant, d’étendre la zone du caleçon.


A côté de ces illusions d’une âme vraiment bonne et naïve, de cette foi ardente dans les bienfaits de la statistique, le digne M. Le Play ne manquait pas de sens pratique.

On le vit bien, le jour où lui fut confiée cette mission particulièrement délicate d’organiser une Exposition universelle, qui devait être le feu d’artifices d’un régime bien près de s’éteindre.

Sans doute Le Play crut, lui aussi, à l’Histoire du Travail, au puissant intérêt qu’excitent dans le public l’extraction d’un morceau de charbon, ou les opérations d’une poinçonneuse, d’une scie à découper et d’une lessiveuse. Ce fut une illusion, sans doute, mais il en usa modestement; il sut regarder avec bienveillance les faiblesses de la pauvre espèce humaine, comprit qu’il fallait se mettre à sa portée, lui donner quelque stimulant pour faciliter la digestion de cette énorme masse de documents à laquelle elle ne comprenait pas grand chose ; il fut humain, car il eut soin d’entourer la célèbre tourte aux quartiers rayonnants, d’une guirlande de buvettes, do cabarets hollandais, hongrois, russes, turcs; de concerts tunisiens, de brasseries viennoises qui furent la joie de celte Exposition.

Et voilà comment un esprit bien équilibré, véritablement organisateur, sait marier les secteurs concentriques et les seuls plaisirs dont on soit bien certain que l’humanité est capable de les goûter pleinement. Admirable modèle que tous les organisateurs d’Expositions présentes et futures ne doivent jamais perdre de vue !


M. Krantz était taillé sur un autre patron. D’abord, il ne voulut rien faire comme ses devanciers ; ensuite il était convaincu que le nouveau régime politique représenté par lui ne vivait que d’austérités, et que sa mission, à lui commissaire général, était de moraliser les masses par les grandes foires décennales. Cette autre illusion était louable,, mais elle était plus gênante que la première.

M. Krantz apportait avec lui, et installa dans ses bureaux, une théorie nouvelle du Beau qu’il nous imposa, pour mieux nous régénérer. — En ces temps reculés, on régénérait beaucoup. — Exposant, dans sa halle des machines, des fermes sans tirants et dont la poussée était, pour ainsi dire, annulée complètement; ayant construit son hangar avec du fer à double T sans rivets, au moyen de simples sabots de fonte, ce qui devait permettre la revente de ces fers intacts, avec bénéfice, M. Krantz était pleinement convaincu que l’Europe pour commencer, puis les autres parties du monde, allaient successivement affluer pour contempler cette absence de poussée et de rivetage.

M. Le Play, qui était bonhomme dans le fonds, descendait parfois des hauteurs de la statistique et s’humanisait pour nous ménager quelques divertissements; M. Kranlz, qui était tout en fer, n’entendait pas que nous fussions distraits de la pure contemplation des Louisiane, des balles Omra et des Santos non lavés, des Géorgie bonne marque, des Good average, des Compound, des cylindres à détente, etc., etc. — Instruire par l’ennui, ennuyer par l'instruction, telle était la double devise à laquelle il fut fidèle jusqu’au bout.

De combien s’éleva le niveau intellectuel et moral des générations en 1878, je l’ignorerai toujours; mais nous savons, par la carte à payer, que l’incorrigible public ne vint point et ne paya guère ; que, pour comble d’infortune, les fers à T ne se revendirent pas du tout, et que les sabots restèrent pour compte. Total : un joli fiasco.

Certes, je ne voudrais pour rien au monde corrompre mon siècle et être accusé de pervertir les mœurs si pures de notre époque sainement démocratique. Je voudrais indiquer mon sentiment sans appuyer en toute discrétion, mais il faut avoir le courage de son opinion : Eh bien... l’exposition de M. Kranlz manquait de femmes ! de ce sexe, a dit M. Legouvé père, qui fait le charme de la vie. M. Legouvé (père), qui était homme de mœurs irréprochables, nous encourageait jadis ii tomber aux pieds de ce sexe ; c’était un excellent conseil, quoiqu’un peu difficile à suivre si l’on n’a pas beaucoup de temps à perdre, car ce sexe est nombreux ; et les organisateurs d’Expositions surtout feront bien de ne pas oublier le précepte.

Voyez cependant la bizarrerie du destin! En dépit de son humeur puritaine, c’est à M. Krantz que nous devous une des plus agréables découvertes de notre époque. Qui s'en doute ? Parmi les admirateurs de cette beauté professionnelle qui occupe de ses grâces la presse, le public, la France et l’étranger, lequel pense un seul instant àM. Krantz? Et c’est lui pourtant qui inaugura les séances de la Belle Fatma, joie et délices de Paris; et elle n’avait alors que quinze ans!

Il est vrai que, dans l’ennui général semé par le commissaire sur son Exposition, la découverte passe inaperçue.


M. Lockroy avait bien débuté lorsqu’il manifesta une horreur très naturelle pour ce qu’il appelait : les bocaux de cornichons. Malheureusement, il s’est depuis épris, comme M. Krantz des fers à T, des cornières, des fers à U, des boulons et des rivets ; lui aussi, sous je ne sais quelle influence néfaste, s’est persuadé que ces sortes d’assemblages, très méritants quand on les laisse dans leur rôle utilitaire, ont le don de passionner les foules. J’ai pour que l’expérience ne se charge de lui prouver qu’il est dans l’erreur.

Je sais bien que le pylône aura 300 mètres de hauteur ; s’il est laid, il aura du moins le mérite de dépasser tous les édifices connus. Je désire bien vivement que ce mérite suffise à exciter la curiosité générale ; mais, si l’on avait pris la précaution de marier quelque peu l’art à la monstruosité, je crois que le succès n’en eût été que mieux assuré et plus flatteur pour notre renom artistique.

Ne revenons plus sur un malheur inévitable, mieux vaut faire des vœux pour que l’Exposition de 1889 nous ménage de suffisantes compensations.

A M. Berger et à M. Alphand, à la Commission qui est spécialement déléguée pour organiser les fêtes, il appartient de nous les donner.

M Berger comprend et a déclaré qu’une Exposition doit être gaie. AM. Alphand revient l’honneur d’avoir inventé jadis le ballon rouge; il a depuis acquis une véritable supériorité dans l’art de grouper les illuminations au milieu do la verdure; Le feu d’artifice n’a plus de secrets pour lui.

Ce sont d’excellents antécédents et des titres que, pour ma part, je considère comme très sérieux. M. Alphand ne sera point austère; M. Alphand ne cherchera pas à convertir l’exposition en une gigantesque leçon de choses ; il ne voudra pas nous instruire, nous moraliser, nous régénérer par la ferme sans tirant et la contemplation du Compound ; grâces lui soient rendues! Car il ne faut pas se payer do mots, il faut voir les choses telles qu’elles sont: quand Paris ouvre une Exposition universelle, dans l’intérêt de son commerce, de son industrie, de ses affaires qui ont besoin d’être stimulées, il invite l’Europe à prendre sa part des plaisirs que Paris seul a su jusqu’à présent lui offrir. Que MM. Berger et Alphand soient dune très gais, qu’ils sachent amuser leur public et ils nous auront rendu le plus grand et le plus signalé service que l’on puisse exiger d’eux.

Que l’année 1889 soit une fête perpétuelle, voilà le véritable programme. S’il était possible, je demanderais timidement que cette fête portât la marque du goùt parisien et de l’imagination, de l’invention françaises, qu’elle sortit un peu du cadre des réjouissances assez vulgaires qu’on nous offre depuis quelques années.

Je sais bien qu’il est facile de dire : ayez beaucoup d’esprit; et je sais aussi que les circonstances ne sont, guère favorables
En haut, il y aurait besoin d’offrir de grandes fêtes officielle--dont l’attrait et l’éclat fussent capables de fixer les regards d. l’Europe. Mais notre Président n’est ni d'âge, ni d’humeur à se mettre en frais, qui d’ailleurs seraient peut-être mal récompensés par des résultats peu brillants. Les bals de l’Elysée n’ont jusqu’à présent ébloui personne.

U y a bien le Conseil municipal qui dispose d’un superbe édifice; mais même enjoignant, comme aux dernières tentatives faites dans l’intérêt du commerce, ses talents somptuaires, son goût merveilleux, et l’apport de ses relations mondaines à ceux delà Presse, du Petit Journal, du Petit National, voire même de l'Intransigeant, il n’est pas parvenu à éclipser Louis XIY et les splendeurs de Versailles. Je ne lui en fais aucun reproche ; mais à chacun sa mission en ce monde.

Gambetta seul avait eu une idée géniale : le bal sans femmes, tel qu’il le donna à la présidence, était une trouvaille. Mais ce fut, expérience faite, un beau jour sans lendemain.

Si nous descendons un échelon, il faut avouer que les bals sur les trottoirs, du 14 Juillet, eurent un aspect réjouissant les premières années, bien que la société y fut un peu mêlée. J'ai plusieurs fois constaté qu’à partir de minuit les maisons les mieux achalandées ouvraient libéralement leurs portes à leurs recluses et vidaient sur le trottoir le dessus de leurs paniers. Mais, comme ces réunions champêtres, où sans danger la mer ne saurait conduire sa fille, se démodent peu à peu, connu elles ont perdu la fleur de leur nouveauté, je crois prudent d'y renoncer.

En bas comme en haut, tout est donc à créer, les ressources, actuelles sont tout à fait médiocres; la mission des commissaires généraux, celle du Comité qui présidera aux fêtes ne sont pas précisément commodes à remplir.

Et cependant tout le succès de l’Exposition dépend du succès que remporteront les commissaires et la commission des fêtes. Or il ne suffit pas de dire : on s’est trompé en 1878, nous allons faire mieux parce que nous avons reconnu la nécessité d’amuser les visiteurs. La remarque est sage, mais la question ardue subsiste : avec quoi les amuserez-vous ?

Il sera bon qu’on nous donne quelques indications pour réveiller notre enthousiasme un peu défiant, après les modestes résultats obtenus jusqu’à ce jour.

Si nous présentons ces objections en y insistant, ce n’est pas qu’il existe chez nous le moindre parti-pris de dénigrement : au succès de l’Exposition sont trop intimement liés les intérêts de tous pour que nous puissions hésitera souhaiter une complète réussite. Mais ce n’est pas en refusant de voiries obstacles qu’on se prépare à les franchir. Si l’on prenait le parti de se payer d’illusions, que quelques illuminations et des bals populaires suffiront à attirer le monde entier, on irait tout droit à un second fiasco plus dangereux que le premier.

Au fond voici notre situation : nous n’avons plus les ressources qu’offraient les anciens régimes et leur savante organisation, lorsqu’il s’agissait pour Paris d’éblouir ses voisins ; dès lors, le plus habile ne serait-il pas de renoncer à des traditions que nous ne pouvons ni soutenir ni copier, et de chercher franchement du nouveau? Or créer du nouveau est précisément ce qu’il y a de plus difficile au monde ; il y a donc justice à reconnaître combien est difficile la tâche imposée à M. Alphand, à M. Berger et à la Commission spéciale des fêtes, et en même temps à faire des vœux bien sincères pour que leurs recherches mises en commun découvrent le secret des fêtes de l’avenir qui rendront à Paris son lustre primitif.
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Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 12 mai 2019 12:13 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 11 septembre 1886"

Le service technique se compose :
1° Des trois architectes : MM. Dutert, Bouvard, Formigé.
Les architectes sont commissionnés par arrêtés ministériels. Ils sont payés, non pas, à raison de tant pour cent sur le montant des travaux, mais suivant des appointements fixes.

Les architectes-inspecteurs sont :
MM. Gravigny et Lesueur, pour le service de M. Bouvard ; MM. Henard et Martinet, pour le service de M. Formigé.
Les architectes-inspecteurs du service de M. Dutert sont également choisis.

Tous les inspecteurs sont nommés par arrêtés ministériels.

ORGANISATION GÉNÉRALE.
Nous avons indiqué sommairement le principe de cette organisation dont voici les articles détaillés :
Art. 3. Il est institué auprès du ministre, commissaire général de l’Exposition, une commission consultative de trois cents membres, dénommée grand conseil de l’Exposition universelle de 1889.

Art. 4. Le grand conseil est convoqué et présidé par le ministre, qui règle son ordre du jour.

Art. 5. Il se subdivise eu vingt-deux commissions consultatives, savoir :
Commission de contrôle et de finances :
— du contentieux.
— des constructions.
— des fêtes et cérémonies.
— des transports'.
— des beaux-arts.
— de l’agriculture.
— des colonies et pays de protectorat.
— des expositions militaires et maritimes.
— de l’enseignement.
— des arts libéraux.
— d’hygiène.
— du 3e groupe (mobilier et accessoires).
— du Ie groupe (tissus, vêtements et accessoires).
— du 5* groupe (industries extractives, produits bruts et ouvrés), du 6e groupe (outillage et procédés des industries mécaniques).
— du 7e groupe (produits alimentaires).
— de l’électricité.
— de la presse.
— des auditions musicales et théâtrales.
— des congrès et conférences.
— de l’exposition rétrospective du travail.

Art. 6. La commission consultative du contrôle et des finances, nommée par décret du président de la République, est présidée par le ministre ou, en son absence, par un des trois vice-présidents, à tour de rôle.

Elle est convoquée par le ministre, qui règle son ordre du jour.

Art. 7. Celte commission est consultée par le ministre sur toutes les questions intéressant la gestion financière de l’Exposition.
Il ne pourra être passé outre à son avis toutes les fois qu’il s’agira de questions concernant les recettes de toute nature à percevoir à l’occasion de l’Exposition.

Art. 8. Les autres commissions pourront être ultérieurement complétées par l’adjonction de nouveaux membres nommés par arrêtés ministériels.

Leurs présidents seront nommés par le ministre.

Les vice-présidents et secrétaires seront désignés par les commissions elles-mêmes, sous réserve de l’approbation ministérielle.
Elles pourront se subdiviser en sous-commissions, après approbation du ministre, qui désignera les nouveaux présidents.

Art. 9. Toutes les commissions et sous-commissions sont directement saisies par le ministre des affaires soumises à leur examen.

Art. 10. Les directeurs généraux, nommés dans les conditions définies par le décret du 28 juillet 1886, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de préparer et de soumettre au ministre, commissaire général les projets relatifs à la construction, à l’appropriation et à l’exploitation de l’Exposition.

Ils ont entrée, avec voix consultative, à toutes les séances de la commission de contrôle et de finances et aux séances des commissions saisies d’affaires ressortissant à leurs services respectifs.

ADMISSION ET CLASSEMENT DES PRODUITS.

Les dispositions adoptées rappellent celles des expositions précédentes. Des comités sont organisés pour préparer les demandes d’admission et grouper les produits similaires.

Il est à noter que les emplacements sont mis gratuitement à la disposition des exposants qui n’auront à payer que les frais d’installation et de décoration.
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