La génese de l'Exposition Universelle et de la Tour Eiffel

Paris 1889 - Discussions, informations, questions
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6779
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 09 mai 2019 02:36 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 3 mai 1886"

Comme nous l’annoncions dans le dernier numéro, M. le ministre a, le 3 courant, publié le programme du concours ouvert pour étudier les dispositions d’ensemble, applicables à l’Exposition de 1889.

Celle-ci pourra englober le Champ de Mars, l’esplanade des Invalides, les quais et berges compris entre les deux, le palais de l’Industrie et jardins avoisinants. Un pont reliera l’Esplanade aux Champs-Elysées.

La surface des bâtiments sera de 291,000 mètres au total, y compris le 1er étage du Palais de l’Industrie, compté pour 20,000 mètres. Le rez-de-chaussée de ce dernier palais sera entièrement réservé aux fêtes, aux réceptions et à la distribution des récompenses.

La surface de 291,000 mètres ci-dessus indiquée se subdivisera comme suit :
1° 32,000 mètres environ pour les beaux-arts;
2° 25,000 mètres environ pour l’agriculture ;
3° 6,000 mètres environ pour les colonies;
4° 90,000 mètres environ pour les machines ;
5° 118,000 mètres environ pour l’exposition des divers antres groupes.

Dans ce total de 291,000 mètres entreraient en compte les surfaces que les concurrents jugeraient à propos de distribuer en premier étage.
De plus, 70,000 mètres sont réservés autour des colonies pour kiosques, pavillons particuliers, etc.

Les constructions principales seront en fer, briques, maçonnerie de remplissage, staff, etc.

Les concurrents devront étudier la possibilité d’élever sur le Champ-de-Mars une tour en fer à base carrée, de 125 mètres de côté à la base et de 300 mètres de hauteur.

Ils feront figurer cette tour sur le plan du Champ-de-Mars, et, s’ils le jugent convenable, ils pourront présenter en variante un autre plan sans ladite tour.
Les concurrents doivent fournir obligatoirement :
1° Un plan général d’ensemble à l’échelle de 1/5000 ;
2° Un plan d’ensemble du Champ-de-Mars à l’échelle d’un millième par mètre, avec tour ;
3° Des façades, coupes ou vues à l’échelle de 0.002 pour mètre.

Ils pourront, en outre, comme il a été dit à l’article 9, présenter facultativement :
1° Une variante du plan du Champ-de-Mars sans la tour, à 0.001 pour mètre;
2° Des plans, coupes, façades et vues des autres parties de l’Exposition à la même échelle de 0.001 pour mètre.

Afin de faciliter l’appréciation des projets et d’assurer la sincérité du concours, tous les dessins et documents autres que ceux énumérés ci-dessus ou à des échelles supérieures à celles indiquées seront rigoureusement refusés et écartés de l’exposition publique des projets et du concours.

Les concurrents doivent signer leurs projets et les déposer tendus sur châssis, le 18 mai, de neuf heures du matin à sept heures du soir, à L’Hôtel de Aille de Paris (salle des Fêtes). Passé cette heure, il ne sera plus reçu aucun projet.

Ces projets seront publiquement exposés pendant quatre jours, du 19 au 22 mai, et immédiatement soumis au jugement d’une commission qui sera nommée et présidée par le ministre.

Cette commission examinera et jugera ces divers projets au point de vue de l’aspect décoratif et des dispositions générales.

Elle pourra accorder :
3 primes de 4,000 fr.
3 primes de 2,000 fr.
6 primes de 1,000 fr.

Les auteurs des projets ainsi primés seront seuls admis à participer, s’il y a lieu, à un concours ultérieur.

Le ministre du commerce et de l'industrie se réserve absolument de disposer à son gré des projets primés.

Par le fait même de prendre part au concours, les concurrents acceptent cette condition expresse.

L’administration réserve intégralement l’examen et la solution de tontes les questions relatives soit à l’établissement du projet définitif, soit à la direction et à l’exécution des travaux.

Depuis le lundi 3 mai, les concurrents peuvent s’adresser au ministère du commerce et de l’industrie (quai d’Orsay, 25), tous les jours, de dix heures à midi et de deux heures à six heures, pour demander:
1° un exemplaire du présent arrêté;
2° un plan général du terrain à l’échelle de 1/5000
3° un plan du Champ- de-Mars à l’échelle de 0.001.

Les mêmes documents ont été immédiatement envoyés à tous les concurrents des départements qui en font la demande an ministère du commerce et de l’industrie (direction du cabinet et du personnel, quai d’Orsay, 25).

L’Etat ne prend, comme on voit, que des engagements très vagues vis à-vis des concurrents et réserve entièrement l’avenir.

Peut-être y aura-t-il un concours ultérieur, comme nous le réclamions ; peut-être non. C’est tout ce qu’affirme le ministre du commerce.

Peut-être confiera-t-on l'exécution à l’un des concurrents, peut-être non.

Quoi qu’il en soit, c’est en quinze jours qu’un projet d’ensemble d’Exposition universelle, avec ou sans participation étrangère — car le programme ne souffle mot de cette question si importante pour la rédaction des projets, — doit être dressé. Combien d’architectes, si ce n’est ceux qui avaient à l’avance préparé leurs projets, seront capables de ce véritable tour de force, et quels bons résultats peuvent sortir de cette précipitation mal justifiée? C'est ce que nous verrons prochainement.

Nous faisons les vœux les plus sincères pour la réussite complète de la prochaine Exposition, d’où nous attendons tous un réveil de la confiance financière et une reprise des travaux; nous souhaitons vivement que M. Lockroy soit plus heureux dans les mesures qui lui restent à prendre ; mais nous devons avouer que son début n’est pas heureux.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6779
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 09 mai 2019 03:31 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 15 mai 1886"

Mon cher monsieur,
Je chante un air connu :
Mes bon amis amis partagez mon ivresse...

Le programme du concours est enfin donné ! Je vous ai dit ce qu’il me semblait devoir être, voulez-vous me permettre d’ajouter ce que je pense de ce qu’il est ?
Le bien, d’abord : il est franc, ce programme, il est carré, il ne trompe pas, les concurrents n’ont le droit de s’attendre à rien, ou ne leur garantit ni les primes, ni l’exécution, ni un concours ultérieur définitif, ni qu’ils seront jugés par des architectes ou des ingénieurs plutôt que par des garçons de bureau du ministère. Donc, quel que soit le résultat, ou ne pourra se plaindre; si Von y va, c’est qu’on le veut bien. Ce programme enfin, il est très bien fait, il est clair; sauf sur un point, il est à la fois large et précis. Voilà, nous dit-on, le Champ de Mars, l’Esplanade, le quai qui les réunit, la Seine, le Palais de l’Industrie, etc . Cherchez, trouvez la bonne place pour chaque chose, faites que l’on passe de l’une à l’autre avec intérêt et agrément. L’argent? ne vous en occupez pas pour le moment : il s’agit de bâtiments provisoires; choisir un emplacement n'engage pas une dépense autant qu’il semble, puisque l’on peut dépenser sur un mètre de terrain aussi bien 500 fr. que 5,000 fr.

J’aime ce programme, mais (toujours l’inévitable mais'', pourquoi nous parle-t-on de cette tour de 300 mètres? C’est à messieurs Eiffel et Bourdais, Bourdais et Eiffel, à nous montrer où et comment leur idée peut prendre corps, et si leurs tours ne seraient pas mieux à leur place, plus faciles à fonder, sur le sommet d’un roc que sur le bord d’un fleuve !

L’idée en elle-même, je ne saurais ni la condamner de piano, ni l’approuver sans réserves; au fond, elle me laisse froid. La science me manque pour juger les calculs ;je suis seulement que, dans les formules de résistance, il y a toujours une part (des coefficients, dit-on, je crois,) purement empirique ; on ne connaît bien les conditions de résistance des matériaux que dans les limites des cas observés ; le cas d’une bâtisse en fer ou en pierre élevée à 300 mètres sort tellement de l’ordinaire, il y a un tel saut du clocher de Strasbourg an sommet du Phare-soleil, qu’il faut avoir pour le tenter, non pas seulement la science, mais la foi.

L’intérêt artistique de la conception m’échappe absolument.

Ah ! l’envie de faire énorme, de taper dam l'œil, comme elle entraîne loin du goût et de la vérité artistique ! Qu’importe en fait à l’artiste ce qui reste forcément en dehors du champ de la vision ? De près, cette tour immense dont on n’apercevra qu’un petit morceau, ne sera pas plus intéressante que l’Erechetïon, j’imagine ! Quel charme y aura-t-il, après s’être éloigné de deux ou trois kilomètres (afin d'en saisir l’ensemble), à contempler son profil grêle perdu dans l'océan des toits d’alentour ? Notre langue manque de certains mots : On jette un arc en fer de 500 mètres de portée et l’on dit : C'est beau! Notre-Dame aussi. On dit : « la Joconde est une œuvre d’art », le tunnel du Mont-Cenis également! A ce compte industriel et artiste ne font qu’un : pour lequel des deux est-ce flatteur? Ainsi je regrette qu’on ait parlé de la Tour ; cependant on laisse une demi-liberté de ne pas s’en occuper, passons là-dessus...
Mais (il y a un second mais), pourquoi cette courte échéance à quinzaine ? Quelle fièvre, mon Dieu ! Le feu est-il an ministère ? Tout est-il perdu si, le 18 courant, il reste encore quelque chose à dire sur le projet d’ensemble de l’Exposition universelle ?

Certainement il ne faut pas plus de quinze jours à un dessinateur moyennement habile pour exécuter les dessins demandés, et il faut louer le rédacteur du programme d’avoir réduit de ce côté la besogne à l’indispensable ; encore faut-il qu’on ail le temps de penser. Je l’ai dit ailleurs, il faut y insister : peintre, sculpteur, musicien ou architecte, on ne compose pas au moment juste où l’on veut ; on rêve, on réfléchit, suivant le tempérament et la puissance, on accouche plus on moins vite d’un chef-d’œuvre ou d’un navet, sans savoir pourquoi ni comment, ni s’être douté de l’heure où la délivrance arriverait.
Ce délai de 15 jours met un grand nombre d’architectes occupés dans l’impossibilité matérielle absolue de laisser à leur pensée (si le programme leur en inspire une) le temps de se formuler sous un aspect convenable. Partir de l’idée que le programme était connu, qu’on devait être prêt depuis longtemps, c’est dénier le droit de concourir à ceux qui n’étaient pas au courant et que cependant le programme peut inspirer. J’ai bien pensé avec beaucoup d’autres que l’exposition trouverait sa place aux Invalides, au Champ de Mars, mais je n’ai pas deviné qu’on ne pourrait utiliser ni le square ni le Trocadéro, qu’il faudrait nécessairement réserver un espace de 7000 mètres autour de l’Exposition des Colonies !

Je le regrette; an lieu d’un croquis informe que je n’aurai pas le temps de mettre au net, j’aurais pu étudier sérieusement une esquisse bonne ou mauvaise : en face de l’Ecole militaire, un vaste bâtiment pour les machines ; entre ce bâtiment et le square, le palais principal avec (ou plutôt sans) la Tour.

Un petit palais sur l’esplanade, disposé de façon à ne pas masquer l’Hôtel, puis autour des jardins, des constructions pittoresques, les arbres du quinconce autant que possible respectés; la Heine couverte sur une étendue d’environ 100 mètres, avec des portiques, des kiosques, etc.

Sur le Cours-la-Reine, dans l’axe de l’esplanade, une vaste rotonde, descente à couvert largement ouverte où les tramways, les voitures, les omnibus auraient accès Ce serait l’entrée principale ; un vaste escalier conduirait de là an premier étage du Palais de l’Industrie, devenu palais des beaux-arts, et provisoirement agrandi de façon à présenter, en bordure du cours, une façade dont la descente à couvert serait le centre ; ainsi ce palais avec.ses annexes, continués par l’esplanade, serait la partie principalement artistique et joyeuse de l’Exposition ; le quai d’Orsay couvert des produits de l’agriculture, en communication avec les expositions fluviales et maritimes, conduirait an Champ de Mars, plus particulièrement consacré à l’exposition industrielle... Ingénieux ou ridicule, juste ou faux, ce développement d’un programme que 90 architectes sur 100 ne connaissaient pas il y a dix jours demande plus d’une quinzaine pour qu’en flânant le long de la Seine, du pont de Passy au pont de la Concorde, on juge d’avance en pensée des effets produits par l’ensemble des dispositions qu’il comporte.

Trop de Tour, trop peu de temps; voilà mes critiques. Je vous les donne pour ce qu’elles valent.

Veuillez agréer, monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6779
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 09 mai 2019 03:36 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 15 mai 1886"

Le ministre du commerce s'occupe de régler l’organisation du personnel supérieur de l’Exposition.

Il est décidé, comme ou le sait déjà, qu’il n’y aura pas de commissaire général de l’Exposition

Le ministre aura la direction supérieure de l’Exposition. Il y aura sous son autorité directe trois directeurs :
Un directeur de la construction ;
Un directeur de l'exploitation ;
Un directeur de la comptabilité.

Il reste à décider s’il y aura un directeur des beaux-arts.

Au dessous du ministre et de ces directeurs généraux fonctionnera la grande commission de l'Exposition, dont le nombre des membres variera entre 200 et 300.

Ajoutons que l’intention du ministre du commerce est de créer trois missions chargées de recruter des adhérents à l’Exposition, la première dans les départements, la seconde à l’étranger et la troisième dans les pays de protectorat français.

Ce projet d’organisation, qui est presque terminé, sera arrêté définitivement au retour de M. Lockroy, en ce moment à Londres.

Les nominations aux diverses fonctions que comporte l’organisation du personnel supérieur de l’Exposition n’auront lieu qu’après le vote par le Sénat du projet de loi déjà voté par la Chambre des députés.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6779
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 09 mai 2019 03:38 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 22 mai 1886"

On sait que le ministre du commerce et de l’industrie, en ouvrant un concours préparatoire en vue de l’Exposition universelle de 1889, avait institué une exposition publique des projets, du 19 au 22 mai.

Le ministre, considérant que le nombre des projets déposés paraît devoir dépasser de beaucoup les prévisions primitives, vient de décider que cette exposition serait ouverte les samedi 22, lundi 24, et mardi 25 mai, de midi à six heures, et le dimanche 23 mai, de neuf heures à six heures.

La commission chargée de juger les projets procédera à cet examen les lundi 24 et mardi 25 mai, de neuf heures à midi.

Les concurrents ont dû, sous peine d’exclusion, déposer leurs projets le 18 mai, de neuf heures du matin à sept heures du soir, à la salle des fêtes de l'Hotel de Ville de Paris.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6779
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 09 mai 2019 08:20 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 29 mai 1886"

S’il y eut jamais un ministre embarrassé, c’est celui du Commerce et de l'Agriculture. Son commerce n’a pas cessé d’être agréable, son agriculture d’être florissante, mais son Concours d’exposition menace de déborder hors de son lit.

M. Lockroy se croyait bien tranquille. J’avais eu le tort, se disait-il, de leur promettre un concours; mais comme j’ai habilement réparé cette erreur ! Jusqu’à la dernière heure, j’ai tenu secret mon programme. Celui-ci publié enfin dans un coin de l'Officiel, je leur ai accordé 15 jours pour tout délai, — le temps à peine de tailler leurs crayons. C’est bien le diable si, en dehors des deux ou trois privilégiés qui ont pu rédiger leurs projets à l’avance, cinq ou six victimes au plus viennent s’égarer à ce concours, et cherchent à décrocher une timbale de consolation au haut d’un mât rendu aussi glissant. Je sacrifie deux matinées au jury, c’est plus qu’il ne faut, et le 22 mai je m'écrierai : enlevez-moi ça!


Voyez comme les calculs les mieux établis sont parfois déjoués.

Le 18 mai, vers huit heures, on signale au ministre les premiers arrivants qui atteignent déjà la hauteur du pont d’Arcole. Bon, se dit M. Lockroy, voilà mes fidèles A. B. C. ou D. E. F., si vous préférez, qui se rendent au poste.

A dix heures, la foule grossit ; les charrettes, les voitures à bras, chargées de châssis, encombrent la place. — Pauvres diables, soupire le ministre compatissant, que vont-ils faire dans cette galère !

A midi, la circulation est interrompue; les charrettes ne suffisant plus, on a réquisitionné les voitures de déménagement, les a je suis capitonné », les wagons-transport pour Paris et la campagne. Le quai est obstrué, les chevaux piétinent, les carrioles enchevêtrent leurs roues, les cochers jurent, la bagarre commence. Les estafettes arrivent au ministère de minute en minute. — Mais c’est une calamité! s’écrie M. Lockroy.

A deux heures, la place de Grève prend cet aspect des beaux jours où se nomme lui-même un gouvernement provisoire. —Ah ça, dit le Ministre bondissant sur son fauteuil, est-ce que ces enragés-là ne vont pas me donner la paix?

Au coucher du soleil il en arrivait encore ; des retardataires, hâves, épuisés par quinze nuits de veillées consécutives, survenaient, l’œil cave, suivis de commissionnaires, robustes auvergnats qui fléchissaient sous la charge.

Enfin un magnifique succès ; l’Emprunt était couvert 21 fois 1/2 !


C’est fort bien que d’inspirer une telle confiance et de pouvoir se dire; On m’en avait comblé, on m’en veut accabler; mais il fallait maintenant ranger ces 600 ou 700 châssis. En 24 heures, avait dit le programme expéditif, ce classement sera fait; nous serons vite débarrassés. Mais que faire à présent devant cette avalanche dont les débris accumulés encombraient les cours de l’Hôtel de Ville?

En travaillant jour et nuit, trois journées se passèrent en classement, il fallut retarder l’ouverture, et le 22 seulement on put laisser entrer le public.
Quelle foule, messieurs! Cette fois, l’architecture ne se plaindra pas d’être délaissée du public. Si les concurrents ont accompli un très mémorable tour de force, ils en sont largement récompensés. Curieuse, avide, la foule se précipite, s’entasse, cherche à glisser un regard par dessus les épaules, et ne voit rien, rien que la tour de M. Eiffel qui s’élance dans les airs, au-dessus des têtes.

Cent, deux cents, trois cents châssis. Alors le courage faiblit. Dans ces salles de fêtes, vastes pourtant mais trop étroites pour cette cohue, la foule monte, monte toujours, et la température en fait autant. Les visiteurs suffoquent, s’épongent le front quand ils peuvent recouvrer la liberté partielle de leurs mouvements.

A quatre cents, on sent la tête vous tourner, caries forces humaines ont une limite. Au-delà tout succombe. Avant d’avoir pu atteindre les cinq cents, on gagne l’escalier, rendu, les jambes vagues, la cervelle en feu.

A raison de trois par projet, élévation, coupe et perspective, imagine-t-on l’effet que produit la répétition de la tour colossale à trois cent vingt et un exemplaires ? Combien de Parisiens auront, pendant ces trois nuits agitées par le cauchemar, gravi une par une les marches d’un escalier sans fin qui mène au sommet de cette tour qu’aucun humain ne peut atteindre dans le cours d’une existence, ou bien se seront sentis enlevés par un ascenseur qui ne s’arrête jamais ?
Plaignons-les. Mais quels trésors de compassion ne faut-il pas mettre en réserve pour les malheureuses victimes qu’un ministre cruel a désignées pour faire partie du jury ; pour des innocents qui n’ont rien à se reprocher dans leur passé, et qui, dans l’intervalle de trois matinées sans plus, auront attentivement examiné chacun des 107 projets, apprécié chaque disposition heureuse, sans se laisser impressionner par un rendu trompeur ; qui auront analysé, comparé, classé, allant et venant d’un projet à l'autre, sans laisser dévier leur fine appréciation par la fatigue, l’accablement; l’esprit toujours frais, dispos, le coup d’œil toujours juste. En vérité, les hommes choisis pour être à la hauteur d’un pareil labeur, ont été coulés dans le bronze, et ils pourront désormais dire avec orgueil : j’étais du Jury de 1886, et je suis encore là !


Par bonheur, leur tâche se trouve un peu facilitée. En présence d’un programme très vague, incapable de dire ce que doit contenir la future exposition, les plans sont nécessairement vagues eux-mêmes. Des dispositions d’ensemble, c’est tout ce que les concurrents pouvaient offrir, c’est tout ce que le jury aura à apprécier.

La décoration du palais ne pouvait être que très sommairement indiquée, en un délai aussi court. Au fonds, le Concours se borne à répondre à cette question : Quel parti pourrait-on bien tirer de la fameuse tour de 300 mètres, et quel effet pourra-t-elle produire ? — Les réponses ne manquent pas de variété : Les uns ont mis la tour en avant, d’autres en arrière, au milieu, sur le côté, voire même en dehors ; les uns l’ont laissée à l’état brut, d’autres se sont efforcés de la décorer, de la couvrir d’ornements, de la masquer par des accessoires. Il y en aura pour tous les goûts.

Eh bien, veut-on connaître mon impression, bien désintéressée, et qui ne changera rien à la décision prise d’avance : franchement, cette impression est mauvaise.

M. Eiffel m’a fait l’honneur de m’écrire pour marquer son étonnement de me voir hostile à un projet qui demande à la Science du constructeur toutes ses ressources pour les mettre à la disposition de l’Art. Je crois, en effet, cette alliance toujours profitable, et même nécessaire, pour que l’œuvre finale soit réellement belle. Encore faut-il que la part légitime soit faite à l’Art comme à la Science, et qu’un juste équilibre soit établi.

J’admire autant que personne les gigantesques travaux auxquels M. Eiffel a attaché son nom ; j’ai eu la curiosité de les étudier assez attentivement pour m’être bien rendu compte de leur mérite scientifique et pratique. Dans ces viaducs majestueux qui franchissent les vallées d’un seul jet, tout a été prévu, calculé, raisonné ; tout est sage et hardi. Quand il ne s’agit que do faire passer là-haut un train, cette sobriété audacieuse est la seule qualité requise, le seule qui puisse donner à l’ouvrage “ toute sa beauté. Tout autre luxe serait inutile et déplacé.

Au contraire, la tour colossale doit être avant tout œuvre décorative. Je crois qu’on a eu tort de lui chercher après coup une utilisation qui aurait à lui servir de justification, défaire intervenir l’astronomie, la physique et l’art militaire où ils n’ont que faire. Point n’est besoin qu’un monument commémoratif ait une utilité de chaque jour, comme les Rambuteau. Que le colosse soit une œuvre magistralement belle, et cela me suffira pour accepter très volontiers qu’on l’ait tentée, et que la génération présente laisse d’elle ce souvenir.

Mais la tour sera-t-elle œuvre d’art exquise, uniquement parce qu’elle montera à trois cents mètres? A ce compte, il suffit que les Allemands et les Américains en élèvent une demain à 350 mètres pour que la nôtre soit reléguée au deuxième ou au troisième plan. L’expérience faite, ces merveilles seront à la portée de tout le mon le, et rien ne sera plus facile que de surenchérir.

La tour sera-t-elle un chef-d’œuvre simplement parce que ses caissons d’angles auront été bien calculés, et ses contreventements bien établis? — Je résiste à cette conclusion. Un travail sage et hardi, dont toutes les pièces sont bien calculées et les formes très rationnelles, suffit parfaitement, en rase campagne, pour servir au passage des trains; mais fera-t-il aussi bien l’ornement d’une riche cité, célèbre parles admirables monuments que lui ont légués tous les âges? Comment se mariera-t-il avec les palais qui l’entoureront? C’est une tout autre question.

Cet échafaudage métallique, cette carcasse en fer ne peut être que le squelette à revêtir de chair, à habiller ensuite. C’est ce qu’il faut bien se dire: la construction métallique appliquée, non plus à des travaux utilitaires, mais à des œuvres décoratives, est trop grêle par soi-même, elle a besoin d’être étoffée. Je n’entends pas dire qu’il faille la dénaturer, la dissimuler complètement, la cacher sous des plâtras; il faut, au contraire, la laisser apparaître, exprimer très clairement qu'elle existe et qu’elle porte tout le reste; mais elle a besoin, pour faire figure de monument, de passer chez le bon faiseur.

C’est ce qu’ont fort bien compris plusieurs des concurrents de l’Exposition. Ils ont eu recours aux ornements les plus riches, aux couleurs les plus brillantes : céramique, émaux, dorures; ils n’ont pas craint les adjonctions de colonnes, arcades, tourelles. Us ont eu raison à mon avis, et je vais même jusqu’à trouver fort bon que certains aient chargé leurs tours de rostres et proues, sur plusieurs étages.

Hors de là, la tour ne sera qu’un échafaudage, et l’on se demandera toujours : qu’est-ce que doit donc porter, un jour ou l’autre, cet échafaudage ?

Mais, dira-t-on, ce luxe de décoration va entraîner des dépenses folles. — Certainement, répondrai-je; vous voulez absolument faire un colosse; pour ne pas le présenter tout nu, vous devez bien compter qu’il coûtera fort cher à habiller, en raison de sa taille. Sinon, vous ne ferez que de l’utilitaire sans utilité.
C'est à prendre ou à laisser : Dépenser beaucoup d’argent, plus encore que ne supposent les devis de M. Eiffel, ou se borner à reproduire, à grand exemplaire, le puits de Grenelle qui n’a jamais passé pour une œuvre d’art exquise.


Restera, le sacrifice accepté, à trouver l’emplacement de la tour A ce point de vue, le concours est instructif.

Nombre de concurrents ont placé le phénomène à l’entrée de l’Exposition, à la suite des jardins que réserve la Ville en bordure du quai. En projection géométrale, l’effet n’est déjà pas heureux, mais il sera désastreux dans la réalité : c’est que, dans la réalité, le point de vue sera placé, non pas à une distance infinie, mais tout simplement à l’entrée de l’Exposition, au pont d’Iéna, par exemple; alors la tour qui forme premier plan, sur 120 mètres de large et 80 mètres de haut, occupera tout le champ visuel; elle masquera toute l’Exposition.

D’autres ont placé la tour au milieu des bâtiments de l’Exposition, ou sur l’arrière ; quelques-uns sur le côté. Dans tous les cas, l’effet est le même, l'écrasement est complet, le hors d’échelle s’accuse démesurément. Les concurrents ont eu beau supposer des bâtiments de hauteur extraordinaire et irréalisable, atteignant jusqu’à 40 ou 50 mètres, la disproportion subsiste toujours. A côté du monstre, les bâtiments ne sont plus qu’une minuscule ligne horizontale; l’Exposition s’évanouit, il reste un pylône.

Des malins ont franchement rejeté la tour hors de l’Exposition : en face de l’Esplanade des Invalides, la tour forme pont sur la Seine, assise sur quatre culées aux angles. Les fondations présenteraient plus d’une difficulté ; mais là n’est pas la plus grosse objection.
Les auteurs de cette solution originale ont eu soin de donner une perspective de ce monument, mais prise à vol d’oiseau, à hauteur de ballon. Redescendons sur la terre, et plaçons-nous au point de vue véritable, au pont de la Concorde d’où Paris présente aujourd’hui un admirable panorama : les quais ombragés, la colline du Trocadéro, la vallée de la Seine et son amphithéâtre de coteaux.

Une fois édifié, le mastodonte, qui a la largeur du fleuve et une hauteur triple, nous cacherait à tout jamais cette vue magnifique ; Paris serait désormais clos, bouché par cet écran colossal.

L’emplacement sur la Seine ne vaut donc pas mieux, à notre sens, que le Champ de Mars. Faut-il renoncer à en chercher une autre? Ce serait peut-être le plus sage. Cherchons cependant, puisque la tour sera élevée bon gré mal gré, — nous en avons dit les raisons.

Je poserai une question : Le gouvernement veut-il m’être agréable? — Non. Je le regrette, car s’il avait cherché à me plaire, je lui aurais demandé une satisfaction qui nous eût fait sortir de difficulté : Une tour, dirais-je, doit être placée sur les hauteurs et non dans les bas-fonds si l’on veut faire valoir sa hauteur de 300 mètres, qui est son principal mérite. Il serait bon aussi que le futur colosse ne bouchât pas la vue à tous les Parisiens. Ce principe étant admis, vous voyez tout de suite où je veux en venir : Démolissez donc la salle du Trocadéro, et remplacez-la par la tour colossale de M. Eiffel. Ce sera charmant.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6779
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 10 mai 2019 11:13 am

Texte et illustrations de "La construction moderne - 29 mai 1886"

Il nous faut renoncer à examiner en détail les 107 projets présentés pour le concours de l’Exposition.

Figurez-vous un monsieur souriant d’aise tout en cheminant vers l’Hôtel de Ville et se disant que sa besogne va y être bientôt faite; que, malgré les bruits qui sont parvenus jusqu’à lui, il est inadmissible que tant d’architectes aient répondu à l’appel par trop précipité du ministre, et qui tombe au milieu d’une foule énervante, obligé de se bousculer dans une étuve devant plus de 600 châssis. Vous avez ainsi la physionomie du monsieur qu’on nomme le public.

Si jamais projets d’architectes n’ont été à pareille fête, jamais aussi visiteurs n’ont été à pareille presse.

C’est avec une migraine épouvantable qu’il me faut écrire ces quelques lignes, et la tour de M. Eiffel me poursuit comme un cauchemar.Je la revois se dressant sur chaque cloison d’un air de défi. Forte de l’appui d’un ministre, elle se rit de notre affolement ; impossible de l’éviter, c’est de la rage.

Enfin supposons pour aujourd’hui que tout s’est bien passé, et oublions ces misères pour ne voir que les meilleurs parmi les plans exposés.

Beaucoup d’idées se révèlent dans l’ensemble des projets. Messieurs les architectes ont fait là, en quinze jours, de véritables tours de force, et cela sans calembour. Voici MM. Bitner et Leroux qui jettent la leur à cheval sur la Seine, en face du Trocadéro. MM. Cassien Bernard et Nachon ont eu la même idée, mais c’est par-dessus le pont des Invalides qu’ils lancent leurs arcs de fer.

Le public semblait goûter beaucoup cette idée. Je crains, pour ma part, que toute cette ferraille ne me gâte la perspective de mes ponts. C’est que cette tour est d’une effronterie qui n'a pas de nom. Qu’on refasse un second concours, et vous la verrez cette fois s’asseoir sur l’Arc de Triomphe. N’est-elle pas, après tout, le triomphe du treillis? Place au fer, que diable! Vive le progrès ! Hip ! hip ! hourrah pour les ingénieurs !

MM. Moyaux et Laforge ont allié le parti circulaire de l’exposition de 1867 avec le parti rectangulaire de l’exposition de 1878. Les galeries rectangulaires réservées aux machines circonscrivent la partie circulaire et les angles sont occupés par des jardins.

Un parti semblable a été adopté par MM. Henri et Louis Parent qui font courir un canal entre le rectangle et le cercle; — par M. Crépinet qui dégage le cercle et dispose par derrière son rectangle des machines; — et encore par M. Bauer dont le plan est très ingénieux ; son grand rectangle est coupé en deux par une galerie transversale qui laisse un carré au-dessus et au-dessous. Dans le carré de dessus est inscrite la partie circulaire, celui du dessous est découvert et traité en jardins que des restaurants viennent égayer. La tour, dans ces différents projets, se campe en avant du palais.

MM. Eiffel et Sauvestre nous présentent de larges galeries se retournant par derrière en demi-cercle et entre lesquelles figure un immense jardin parsemé de petites constructions qui seraient d’un effet très pittoresque.

M. Dutert a également réservé entre ses galeries une grande partie découverte, et la perspective qu’il donne de ses constructions est d’un bon aspect.

Parmi ceux qui ont eu ainsi l’heureuse idée de laisser de grands jardins entre leurs galeries, nous devons citer particulièrement MM. Girault et Hochereau dont les plans sont remplis d’imprévu; — M. Paulin qui, avec un plan également bien conçu, nous offre une façade tout à fait réussie ; le groupe des trois pavillons à droite et à gauche de la tour est très étudié; — M. Raulin, dont la façade développée sur le quai d’Orsay nous promet des merveilles ; tous les styles s’y donnent la main, ce serait très gai.

MM. Denfert et Friesé ont aussi un plan amusant.

La grande galerie des machines de M. Albert Ballu aurait grand air et l’interprétation de la tour est préférable à la conception de M. Eiffel. M. Loviot a remplacé cette tour par une colonne gigantesque élevée à la gloire de la Révolution française.


L’ensemble de sa façade aurait du caractère ; les pavillons extrêmes flanqués de tourelles sont bien traités.

D’autres, comme M. Fouquiau, ont préféré le plan compact. M. Lambert également, mais au moins a-t-il eu le courage de reléguer sa tour très loin et de ne pas la montrer en façade. M. Blavette a fait de même, mais l’espèce de phare par lequel il l’a remplacée n’est pas plus heureux. MM. Morice et Escalier, qui ont un projet très convenable, ont cru aussi devoir interpréter la tour. Je ne suis pas enthousiasmé de leur interprétation : tous ces bras de fer levés en l’air deviennent maigres et peu décoratifs.

A M. Larcbe revient la palme pour l’arrangement de cette tour. Il jette devant elle un grand arc flanqué de chaque côté d’une forte tourelle et surmonté d’une sphère volumineuse dans laquelle on parvient par des rampes qui courent sur les reins de l’arc reliant ainsi les tourelles avec le socle ajouré de la sphère. Cette sphère pénètre dans la tour convenablement habillée et l’ensemble de cette entrée, comme le reste du projet d’ailleurs, est mouvementé et bien dans la note.

D'autres seraient encore à signaler. Voici, par exemple, MM. Marcel et Lafon qui ont un assez bon projet, malgré la petitesse du jardin enfoui au milieu de leurs galeries; M. de Baudot qui s’est ménagé de vastes jardins en disposant ses bâtiments à deux étages; M. Gaston Hénard dont le vestibule d’entrée aurait grande allure ; M. Eugène Hénard qui a fait une étude spéciale pour arriver à desservir par un train continu toutes les parties de son exposition; M. Vionnois qui a presque une composition de grand prix; M. Paul Blondel avec une façade intéressante.

Et qui encore? Je retrouve sur mes notes les noms deM. Camut, de M. Alfred Vaudoyer, de M. Simil, de M. Formigé dont les projets présentent des qualités diverses.

Mais je suis obligé de m’arrêter, laissant aux différents membres du jury si folâtrement composé le soin de se décider entre une trentaine de concurrents qui peuvent briguer leurs suffrages. Et je me prends à sourire en songeant à la triste figure de MM. Renan et Puvis de Chavannes contraints, de par leurs fonctions, à singer les connaisseurs devant les 600 châssis. Aussi qu’allaient-ils faire dans cette galère ?
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6779
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889

Message par worldfairs » 10 mai 2019 03:30 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 29 mai 1886"

Le jury est composé de :
M. le ministre du commerce et de l’industrie, président ;
M. Turquet, sous-secrétaire d’État des beaux-arts, vice-président ;
MM.
Adrien Hébrard, sénateur, membre du conseil supérieur des beaux-arts ;
Antonin Proust, député, membre du conseil supérieur des beaux-arts ;
Ernest Renan, de l’Académie française;
Puvis de Chavannes, peintre ;
Charles Garnier, architecte, membre de l’Institut ;
Bailly, architecte, membre de l’Institut, président de la Société des artistes français ;
A. Christophle, gouverneur du Crédit foncier de France j
Alphand, directeur des travaux de Paris ;
Kaempfen, directeur des beaux-arts;
De Ronchaud, directeur des musées nationaux;
Poulin, directeur des bâtiments civils;
Ollendorff, directeur du cabinet du ministre du commerce ;
Paul Mantz, critique d’art ;
Philippe Burty, critique d’art;
Guichard, conseiller municipal de Paris, président de la commission municipale de l’Exposition ;
Armengaud, ingénieur civil, conseiller municipal de Paris ;
Georges Berger, ex-commissaire général de l’Exposition ;
Périssé, vice-président de la Société des ingénieurs civils ;
Charton, ingénieur en chef de la Compagnie des chemins de fer du Midi ;
Dartein, Flament, Hirsch, Choquet, ingénieurs en chef des ponts et chaussées ;
MM. les architectes Ruprich Robert, Lisch, Bœswilwald, inspecteurs généraux des monuments historiques, et Vaudremer, membre de l’Institut.
MM. Schœlcher, sénateur ; Tisserand, directeur de l’agriculture, et Louvrier de Lajolais, directeur de l’Ecole nationale des arts décoratifs.

Le nombre des projets déposés s’élève à 107.
Le jury chargé d’examiner les 107 projets en a écarté 61 dans une première séance. Sur les 46 restants, on en a réservé le second jour 18 qui sont les seuls à participer au choix définitif des douze primes.

Les trois premières primes de 4000 francs, sont accordées à MM. Dutert, Eiffel et Sauvestre, Formigé.

Les trois primes de 2000 francs sont accord"es à MM. Cassien-Bernard et Nachon, Raulin de Perthes.

Les six primes de 1000 francs sont accordées à MM. Ballu, Pierron, Hochereau et Girault, Vaudoyer, Paulin et Fouquiau.

De plus, des mentions sont accordées à MM. Blondel, Claris et Morel. Gaston Hénard, François Roux, Simil, Walwein et Bertisch-Proust.
L’exposition de ces divers projets a lieu à s salle des Fêtes de l’Hotel de Ville, les vendredi 28 et samedi 29 mai, de midi à cinq heures, le dimanche 30 mai, de dix heures à cinq heure?
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6779
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 10 mai 2019 03:48 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 5 juin 1886"

En touchant à ce grave sujet, je n’ai pas l’intention de sonder le mystère qui entoure le jugement des projets, ni de rechercher comment il se fait qu’après avoir provoqué des idées qui n’ont pas absolument fait défaut, on s’est contenté de celles déjà mises ,en avant et plus on moins étudiées, depuis plus d’un an, sous une sorte de protectorat administratif.

Les refusés du concours n’ont qu’à s’incliner avec politesse, mais on ne saurait au moins leur refuser le droit de dire leur pensée sur le fond de la question.

Pour ma part, ce qui me préoccupe singulièrement, c’est l’idée monstrueuse de cette tour de trois cents mètres, à laquelle on doit à tout prix renoncer dans l’intérêt de tout le monde, y compris celui de l’administration.

Bien des gens espéraient que le concours ouvrirait, à cet égard, les yeux des organisateurs de l’exposition ; et, à vrai dire, il est surprenant que le jury qui comptait dans son sein quelques hommes compétents n’ait pas, dès l’abord, pris sur ce point capital une attitude et une initiative qui auraient eu un très grand poids. Cela est d’autant plus inexplicable que parmi ces membres il en est plus d’un qui, isolément, condamnait cette idée grotesque et inexécutable ; je citerai entre antres l’excellent jugement porté d’un trait par un architecte homme d’esprit, qui n’était pas un des membres du jury les moins influents ; lorsqu’il y a deux ans l’un des auteurs de la fameuse tour lui demandait de venir à l’exposition des arts décoratifs voir son projet qui y était exhibé, le maître leur répondit : « Peuh ! une tour de 300 mètres ! ce n’est pas la peine de se déranger, mon cher ami ; lorsque vous en ferez une de 700 mètres, j’irai la voir, n Je n’insiste pas sur la netteté de cette opinion, qui, quoique présentée sous une forme plaisante, n’en exprimait pas moins la pensée de tous les artistes.

Je disais tout à l'heure que cette tour était inexécutable ; qu’on ne se trompe pas cependant sur le sens de cette affirmation. Assurément, je veux croire qu’il est possible de concevoir une tour de cette élévation que le vent ne renverserait pas et qui n’écraserait pas le sol; mais, pour l’exécuter, il faut compter avec des difficultés de toutes sortes ; j’admets qu’on en vienne à bout en ce qui concerne le mode d’échafaudages successifs, les moyens de montage, les dangers de la foudre, etc., etc. ; mais ce dont on ne peut être maître, c’est de la vigueur et de la bonne volonté des exécutants, qui seront exposés à des fatigues et à des refroidissements qui les feront reculer.

Nos ouvriers n’exploiteront pas la situation comme le faisaient, il n’y a pas encore bien longtemps, les Arabes qui se chargeaient de vous hisser au haut des pyramides et vous laissaient à moitié chemin entre l’alternative de doubler le salaire convenu ou de ne plus pouvoir monter ni descendre. Us seront plus honnêtes, cela est certain, mais, en présence des difficultés et des dangers qui se présenteront, ils seront exigeants et seront les maîtres. Je ne parle pas légèrement de ces choses, car après avoir fait terminer l’année dernière les flèches de la cathédrale de Clermont-Ferrand, conçues par Viollet le Duc, je sais quels efforts il faut exiger des travailleurs sur ces plates-formes étroites et combien les pertes de temps sont involontairement considérables. On a mis vingt ans à construire ces flèches, c’est beaucoup assurément ; mais elles n’ont que 100 mètres d’élévation au lieu de 300, et elles sont construites en matériaux relativement très petits et faciles à mettre en place Quoi qu’il en soit, on ne peut être certain du résultat, surtout en un temps aussi court que celui fixé, c’est-à-dire en trois ans, alors que rien n’est encore préparé ; et si, à la suite de grèves plus que probables, la tour reste inachevée, il faudra renoncer à l’exposition ou appeler le monde entier à venir contempler, non pas un clou mais un four gigantesque.

Mais il est encore un motif plus important qui doit faire renoncer à ce projet, c’est qu’une tour de 300 mètres de hauteur, qui exige pour être établie une base de 125 mètres de côté, ne peut être à l’échelle de ce qui l’entoure et qu’elle tuera à jamais les monuments de Paris par son voisinage et par le trouble qu’elle jettera dans les yeux de tous ceux qui l’auront vue, et qui resteront sons l’empire d’un éternel cauchemar. Peut-être quelques Anglais, entre une ascension du Mont-Blanc et un tour du monde en quatre-I vingts jours, jubileront-ils à l’idée de monter au sommet de la
tour du Champ de Mars de Paris, mais tons ceux qui ont la notion des justes proportions seront navrés et se sauveront pour ne pas voir deux fois ce chandelier six cents fois trop haut, qui n’a rien et ne peut rien avoir de commun avec un monument d’architecture, cet art ne se prêtant pas à des monstruosités.

Àu lieu d’appeler tous les architectes à donner des idées dont on n'a pas tenu grand compte et de les fatiguer par des études inutiles, il eût été plus simple et moins coûteux pour tout le monde de consulter des gens réellement compétents et de leur soumettre sérieusement le cas de la tour.

Leur réponse eût été plus précise et plus utile que le jugement rendu par le jury.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6779
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 10 mai 2019 03:48 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 12 juin 1886"

Présentation des projets.

En présence d’un concours aussi important que celui qui vient l’avoir lieu et dont tout le monde s'occupe en ce moment, nous avons pris nos dispositions pour reproduire directement les projets primés. Grâce aux procédés héliographiques, qui ont été très perfectionnés depuis ces dernières années, nous mettons sous les yeux de nos lecteurs la reproduction fidèle, et sans interprétation intermédiaire, des projets eux-mêmes qui ont obtenu les trois premiers et les trois seconds prix.

Nos abonnés recevront en planches supplémentaires, dans ce numéro, outre les planches ordinaires, les projets de MM. Dutert, Eiffel et Sauvestre, Formigé.

Dans le prochain numéro, nous publierons, par le même procédé, en planches hors texte, les trois projets de MM. Cassien-Bernard et Nachon, de Perthes et Raulin. Enfin, nous y joindrons, en croquis dans le texte, les six troisièmes prix.

projeteiffelsauvestre.jpg
Exposition Universelle de 1889 - Projet de MM. Eiffel et Sauvestre
projetformige.jpg
Exposition Universelle de 1889 - Projet de M. Formigé
projetdutert.jpg
Exposition Universelle de 1889 - Projet de M. Dutert
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6779
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: La génese de l'Exposition Universelle de Paris 1889 et de la Tour Eiffel

Message par worldfairs » 10 mai 2019 04:54 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 12 juin 1886"

Causerie - Les Tours colossales

projetfouquiau.jpg
Exposition Universelle de 1889 - Projet de M. Fouquiau

Partout les gens s’abordent fort inquiets, en se demandant : Echapperons-nous à la tour métallique de 300 mètres? Ou faut-il renoncer à l’espoir d’en guérir?

Les uns disent : M. Lockroy veut absolument laisser cette importante trace de son passage; mais M. Lockroy est homme de goût ; à force de critiques, il finira bien par s'apercevoir lui-même qu’il n’y a pas grand honneur à tirer de cette monstruosité.

D’autres ajoutent : Il comprendra que laisser après soi cet échafaudage d’attente qui aura toujours l’air d’un ouvrage commencé sans achèvement possible, c’est bâtir de ses propres mains une cruelle et colossale épigramme. Les générations futures, qui chercheront à s’égayer à nos dépens, ne manqueront pas de dire : voilà bien leur emblème ; tout commencer et ne rien finir!

Malheureusement, M. Eiffel offrait quatre millions, et on ne refuse pas quatre millions en temps d’Exposition, surtout quand on fait un vigoureux appel au concours des particuliers.


Bientôt on apprit même que la tour de M. Eiffel n’était plus seule; le ministère avait reçu de nouvelles propositions : deux tours, vendredi, trois tours samedi; le nombre augmentait chaque matin. Hier nous étions à huit ; aujourd’hui nous devons avoir complété la douzaine.

Le fléau nous a décidément envahis ; comme aux jours d’épidémie, ne pouvant plus lutter contre le mal, il faut se résigner à vivre avec lui.

Consolons-nous en nous disant que, malgré les apparences, M. le ministre avait un but humanitaire.

Tout le monde connaît les Cook's Tourists, ces troupeaux humains expédiés chaque jour de la Grande-Bretagne sur le continent. Ces malheureux dorment en bateau à vapeur, se lèvent en wagon, mangent en voiture; empilés dans des mail-coachs, semblables à ceux des courses, ces victimes du voyage circulaire traversent Paris au grand galop, visitent la banlieue sous la conduite de cornacs armés d’aiguillons, qui les poussent devant eux. Puis ils disparaissent comme ils sont venus, s’éloignent vers les lointains rivages; on ne les revoit plus. Ont-ils trouvé là-bas l’abattoir qui met fin à leur pénible exode, et leur donne un repos bien gagné après tant de traverses?

Une seule joie vient égayer d’un rayon fugitif cette douloureuse carrière, c’est l’ascension des hauts édifices. Je ne sais pourquoi la race saxonne aime à être hissée au sommet des monuments, mais enfin elle aime ce genre d’opération : plus l’ascension est longue, plus grande est sa satisfaction.

M. Lockroy s’est dit : je doublerai, je triplerai la consolation accordée à ces pauvres créatures si dignes d’intérêt. Le Trocadéro, qui est une de leurs montées favorites, n’avait que 60 mètres ; je vais leur en offrir 300. Que les Cook's soient heureux une fois dans leur vie !

Ce but n’est-il pas louable,? — Derrière lui se place cependant, en second rang, un autre motif : Ce sont les Cook’s qui paieront la tour. Sans que nous nous en doutions, il paraît que l’ascenseur logé dans les tours du Trocadéro fait ses frais par l’invasion quotidienne de chaque tournée de Cook's. On compte que l’afflux des visiteurs ascensionnés sera proportionnel à la hauteur, et que les recettes de l’ascenseur suffiront à payer l’amortissement des millions que doit coûter la tour.


Acceptons-en l’augure. Encore faut-il, pour que ce beau rêve se réalise, que l’on puisse [monter à la tour métallique de M. Eiffel. Or voici, aux dernières nouvelles, qu’on ne peut plus y monter. Nous sommes menacés de ce supplice de Tantale : contemple, la tour, créée spécialement pour nous donner la vue d’un splendide panorama, et ne jamais pouvoir grimper au sommet pour contempler ce panorama !

Ceci n’est point une plaisanterie. On se rappelle que M. Eiffel avait déclaré jadis, sans plus de façons :
Dans les caissons d’angles nous logerons les ascenseurs destinés à hisser le public jusqu’à la région des nuages. Rien de plus facile. — Nous avons tous cru sur parole l’auteur, homme d’expérience.

Eh bien, non. Dans ces piliers curvilignes, les constructeurs les plus ingénieux se refusent obstinément à loger le moindre ascenseur. Jamais ils ne consentiront, disent-ils, à risquer leur propre réputation et l’existence de leurs concitoyens dans une entreprise exposée à de pareils dangers.

L’ascenseur n’offre quelque sécurité que s’il est logé dans une cage verticale qui donne un guidage parfait, où la tige de support peut se développer régulièrement, etc. Dans les caissons courbes delà tour, il faudrait recourir à des chaînes, renvois, transmissions, etc.; autant de causes d’accidents. Les constructeurs sérieux refusent absolument de tenter à ce point la fortune.

Un des concurrents, M. Fouquiau, avait eu sans doute connaissance de cette difficulté, car il y avait cherché un remède : puisqu’il faut absolument une cage verticale, s’était-il dit, ayons le courage de notre opinion; et le pavillon central que M. Fouquiau logeait dans la base de la tour, était coiffé d’une colossale cheminée qui, en suivant l’axe vertical de cette tour, traversait le dédale de croisillons, de contreventements, et montait imperturbablement jusqu'au sommet. Le croquis de la page précédente indique le départ de ce tuyau.

L’idée de l’auteur était juste, sage, puisque, adoptant la tour système Eiffel, la nécessité du tuyau s’imposait à lui. Mais il faut bien le dire : Si la tour sans ascenseurs est laide, munie de cet accessoire indispensable, elle devient hideuse. Je ne crois pas que les Américains eux-mêmes puissent concevoir des formes plus originales et plus divertissantes. Pourtant, M. Fouquiau n’avait fait qu’avouer ce qui est dissimulé par M. Eiffel.

Ainsi la tour, cause do tous nos tourments, est inaccessible; elle a bien, comme madame Malbroug, ce mérite do monter si haut qu’elle peut monter; mais elle ressemble aussi au dernier des quatre-z-officiers, celui qui ne portait rien.

Lorsqu’on lui a appris cette pénible nouvelle, je me demande ce qu’a dû penser M. le ministre du commerce. Ses perplexités ont dû être cruelles. Avoir tenu tête à toutes les objections, aux critiques de tout Je monde, avoir imposé ce colosse rébarbatif, pour eu arriver à cet aveu ; la tour une fois construite, nous ne pourrons même pas y monter!

Par bonheur, M. Bourdais apparut comme la colombe de l’arche, sur un arc-en-ciel.

On oublie trop que M. Bourdais est l’inventeur-initiateur-propagateur des tours de 300 mètres et au-dessus. Qui se rappelle aujourd'hui la colonne-soleil qui devait éclairer tout Paris à elle seule?

Un ingénieur, M. Sébillot, avait rapporté d’Amérique cette idée d’un phare unique, mais malencontreux. Ce phare devait naturellement être placé à une hauteur extraordinaire. M. Bourdais conçut alors l’idée de ce candélabre colossal qui montait à 300 mètres. Mais son candélabre était en granit.

tourcommemorativecentenaire.jpg
Tour commémorative du centenaire - Projet de M. Bourdais

M. Eiffel reprit cette conception et la traduisit en fer. Telle fut le genèse des tours de 300 mètres, qu’il est bon de rappeler, car ces origines sont déjà presque oubliées : Le phare-soleil engendra la tour en granit, laquelle engendra la tour en tôle.

Le jour, récent encore, où l’impossibilité d’établir le moindre ascenseur raisonnable dans la tour Eiffel fut reconnue, on s’adressa à M. Bourdais.

Laissons, lui dit-on, le granit de côté ; il n’y a de tour possible qu’à la condition de fournir comme les autres sa petite quote-part de 4 millions; c’est un prix fait comme pour les petits pâtés ; un peu plus cher, voilà tout. Les carriers n’ont pas 4 millions dans leurs poches; les grands établissements métallurgiques seuls peuvent faire de pareilles avances. Pourquoi, à votre tour, ne traduiriez-vous pas en fer votre tour?

C’est ce qu’a fait M. Bourdais, il a renoncé au phare-soleil de M. Sébillot, ce dont on ne saurait trop le louer ; il a pris le parti de recourir au métal, mais sa solution est tout autre que celle de M. Eiffel.

Voici donc un élément tout nouveau qui s’introduit dans le débat; nous mettons sous les yeux de nos lecteurs cette primeur. Nous le faisons d’autant plus volontiers que, s’il faut absolument une tour, nous préférons de beaucoup celle-ci à la première.

D’abord, au lieu de se carrer, en bas-fond, dans le Champ-de Mars où elle tue tout le voisinage, celle-ci vient s’installer sur la place du Trocadéro, où elle occuperait la place du bassin actuel. Srle mérite d’une tour est sa hauteur, au moins faut-il la mettre en évidence.

Au Trocadéro, le colosse cesse d’écraser la future exposition. Il serait possible, comme l’indique M. Bourdais, de relier les grandes lignes du soubassement à celles de l’édifice actuel. Les tours jumelles du Trocadéro, hautes de 60 mètres, accompagneraient et encadreraient la base de la tour colossale.

Les fondations au Champ-de-Mars offriront probablement des difficultés exceptionnelles; elles rencontrent sur une assez grande profondeur des terrains d’alluvions. De plus, à la place marquée dans la plupart des projets, en avant de l’Exposition, la tour se trouve voisine de l’emplacement où passait un ancien bras de la Seine, comblé seulement au siècle dernier, l’île des Cygnes s’étendant à l’époque jusqu’en face des Invalides.

Au Trocadéro, la tour serait assise sur le tuf massif, car les catacombes ne s’étendent pas jusque-là, et s’arrêtent à 50 mètres environ de distance.

L’échafaudage de M. Eiffel a, je ne sais pour quelle raison, une base large de 125 mètres qui contribue fortement à l’aspect gauche et empâté de l’ensemble. Cette construction, qui devrait briller par son audace, occupe en largeur plus du tiers de sa hauteur, ce qui crée un contraste d’autant plus choquant avec l’exiguïté de son sommet.

J’avoue préférer la disposition adoptée par M. Bourdais qui crée une véritable tour, large seulement de 30 à 40 mètres à la base, avec étages successifs de colonnes qui font bien sentir toute la hauteur de l'édifice.

Je sais gré encore à M. Bourdais de sa modestie quand il dit : Les 300 mètres pourraient bien être exagérés ou inutiles; le cas échéant, je me contenterais fort bien de 240 mètres, ce qui est déjà une fort jolie hauteur. — Il était si facile de faire monter le projet à 350, à 400 mètres, et de dire : De plus en plus fort !

planensemblepilierstoureiffel.jpg
Plan d'ensemble - Le plan indique comparativement les bases des tours de M. Eiffel et de M. Bourdais

Un noyau métallique, cylindre vertical, d’égal diamètre sur toute la hauteur, et où l’on pourra sans embarras loger les appareils élévatoires, forme la carcasse de l’édifice. Mais, au lieu de laisser apparents ces détails intimes de construction, M. Bourdais revêt le fût de sa colonne au moyen de plaques en cuivre repoussé, par le même procédé qui a été employé pour la statue de la Liberté à New-York .Grâce à ce revêtement, l'ensemble prend l’aspect d’un édifice architectural, au lieu de rester à l’état de squelette. Les étages de colonnes qui entourent ce fut central donnent de la légèreté à l’édifice, couronné par un chapiteau à figures colossales et par une lanterne ajourée.

Ce revêtement a de plus l’avantage d’assurer la durée de la construction: la partie métallique, compliquée de cornières, boulons, rivets, est entièrement protégée par lui, au lieu de rester exposée aux intempéries.

Enfin, les grandes niches du soubassement se prêteraient à une vaste décoration pour laquelle on recourrait à l’emploi delà fresque, ou mieux de la mosaïque. Les sujets à traiter pour donner au monument le caractère commémoratif et emblématique qu’on veut y attacher seraient, dit-on :
La France accueillant les nations ;
Le Travail agricole;
Le Travail industriel ;
Le Travail de la pensée.
Pour ma part, je n’y vois aucun inconvénient.

Je n’insiste pas sur ces indications, qui ne sont encore qu’à l’état d’avant-projet, non plus que sur les détails de construction, de décoration. On pourra critiquer, amender tel ou tel de ces détails, y revenir pendant l’étude définitive.

Ce que je tenais à mettre sous les yeux de notre public, c’est une nouvelle solution, née des grosses difficultés auxquelles se heurte la première, qui semblait définitivement imposée et pourrait bien cependant se trouver arrêtée dans son essor; une solution conçue dans un esprit complètement différent, parlant de cette donnée qu’un monument commémoratif, fût-il colossal, doit être un monument et non un échafaudage.

L’échafaudage est fort ingénieusement combiné peut-être, mais il reste en dehors de tout art architectural.

L’habile architecte qui est le collaborateur de M. Eiffel avait fait, il est vrai, do louables efforts pour masquer la pauvreté artistique du projet, mais il travaillait sur des données trop ingrates. Au récent concours de l’hôtel de ville, les arrangeurs de la tour Eiffel n’ont pas été plus heureux.

Nous allons maintenant assister, en spectateurs attentifs, à la lutte des deux monstres l’un contre l’autre, et voir ce qu’il en restera.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Répondre

Retourner vers « Paris 1889 - Informations, renseignements, discussions, questions »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 1 invité