Inauguration de l'Exposition de Chicago

Chicago 1893 - Discussions, informations, questions
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6817
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Inauguration de l'Exposition de Chicago

Message par worldfairs » 19 juil. 2019 03:08 pm

Texte de "La construction moderne - 3 juin 1893"

L'exposition universelle à Chicago a été inaugurée sous une de ces bourrasques particulières au nouveau continent : le lac était en tempête, les cataractes du ciel fondaient sur les chemins boueux; M. le président de la République américaine qui semble disputer au nôtre le monopole des averses, a reçu stoïquement cette avalanche sur son paletot au col relevé.

Les bâtiments, éprouvés par l'inclémence du ciel, ont subi de graves dommages ou sont restés encore inachevés; les jardins sont à l’état d’ébauche, les routes ne sont pas encore empierrées; quant aux machines, aux produits destinés à former élément « instructif» de l'Exposition, ils demeurent à l'état d'amoncellements fantastiques de ballots, de caisses et de colis épars au milieu des trains, des véhicules de toute nature, échoués, désemparés.

Dans tout cela, rien de bien extraordinaire; il n’est guère d'Exposition qui ait jamais pu échapper à ce désarroi de la dernière heure; quelques jours de répit suffiront à mettre un peu d'ordre dans ce gâchis préalable. Mais à Chicago cette phase critique s’est trouvée compliquée d’accidents climatérique que l’on ne connaît guère ailleurs et d’un défaut d’organisation qui est absolument caractéristique.

L'Américain est porteur d’une qualité qui, chez lui, s’élève à un degré exceptionnellement atteint : il a le don de l’initiative; chacun ici ne compte que sur soi-même, chacun va de l'avant, avec audace, avec entrain, avec une confiance très justifiée dans ses ressources propres, dans son énergie, dans la bonne chance que la volonté humaine peut assouplir et ranger sous sa loi.

Ceci est le beau côté de la médaille, voici le revers : cette habitude invétérée de ne prendre conseil que de soi-même et de n’être responsable que vis-à-vis de soi-même est une force assurément, aussi longtemps que l’individu n’a à accomplir qu'une mission individuelle. Mais le jour où l’on doit s’atteler ensemble à une tâche collective, ce jour-là, l’entente, la subordination, l'harmonie qui fait converger les efforts partiels vers le but commun, font presque absolument défaut.

Nul n'est parfait en ce monde : l’initiative particulière, l’audace, sont les qualités des peuples jeunes et vigoureux qui n’ont point les côtes usées par le bât traditionnel ; l’esprit d’organisation, de subordination, est le lot des peuples âgés; une longue expérience leur a appris que l’on peut obtenir de vastes et puissants résultats en subordonnant l’élan de chacun à une direction générale. Mais il faut alors faire abandon d’une part de son indépendance et se laisser guider par une volonté supérieure. C’est ce qu’admettent difficilement des races nouvellement formées qui réclament, avant toute chose, leur entière liberté.

Comme toute créature jeune, le peuple américain est sujet à l’emballement, et l’Exposition ouverte aux deux mondes, l’ancien comme le nouveau, était une trop magnifique occasion offerte aux imaginations pour qu’on la laissât échapper. On a voulu faire grand, immense, colossal; on a emprunté des terrains et un lac gigantesques, élevé des palais hors de toute proportion connue. On a amené ou construit des flottilles de bateaux à vapeur, capables d’amener dix mille visiteurs à l’heure; créé des chemins de fer, des tramways selon tous les modes de traction connus ou improvisés ; on s’est mis en mesure de transporter chaque jour un million environ de voyageurs. Telles étaient les prévisions les plus modestes. On a même créé un quartier entier, presque une ville qui s’est élevée au-dessus des marécages voisins et qui doit se peupler de la foule que Chicago ne peut manquer d’attirer.

La réalité, la voici. Depuis l’ouverture, le chiffre officiel
des entrées est le suivant :
Lundi 128963
Mardi 13883
Mercredi 31274
Jeudi 14995
Vendredi 14000
Samedi 16652
Total 219769

Le résultat est modeste. Faisons toutefois la part convenable aux retards d’installation : tout le monde sait déjà qu’il serait prématuré de se déranger dès à présent pour ne rien voir du tout; il faut aussi accorder le temps nécessaire pour que, dans ce pays comme dans tout autre, la masse qui ne vient point aux inaugurations sur mission officielle s’émeuve, pour que sa curiosité s’éveille, pour que la nouvelle se propage. Il est certain que, après un mois passé, nous verrons s’accroître dans de très fortes proportions le chiffre des visiteurs. Quoi qu’il en soit, le début ne répond point à l’attente surexcitée des Américains.

Plusieurs causes peuvent concourir à cette déception. Si l’on veut qu’une Exposition universelle soit, comme on le dit ici avec justesse, une véritable foire du monde, il ne suffit pas d’y entasser une quantité prodigieuse de marchandises dans des bâtiments « mammouths », —comme on dit aussi pour caractériser l’immensité hors de proportions qui est un peu trop l’idéal de beauté chez le peuple américain. L’animal préhistorique qu’il a choisi comme symbole esthétique exprime assez bien le défaut même de cette conception, par ses formes incohérentes, colossales mais absolument dégingandées.

Outre l'intérêt, un peu bien spécial, que peut offrir l’étalage des progrès de la fabrication, on ne traverse l’Europe et les deux mondes qu’avec la certitude de trouver, au terme du voyage, un séjour plaisant, centre de plaisirs do tous ordres, embelli d’un accueil affable, du désir de plaire à l’étranger. Allons franchement au fond des choses : des divertissements variés et de la bonne grâce, voilà ce que réclame le visiteur exotique.

Assurément, l’Américain, lorsqu’on le connaît bien, nous apparaît, dans son intérieur, doué de qualités vives et aimables dont il pourrait faire, dans la circonstance, un excellent et utile emploi. Mais peut-être se montre-t-il trop exclusivement homme d’affaires, avant tout et par-dessus tout, pour que son invitation à l’univers soit acceptée avec tout l’enthousiasme sur lequel il est en droit de compter à bien des égards. Trop facilement on laisse voir, à Chicago, que l’Exposition n’est qu’une occasion de bénéfices « mammouths », qu’une spéculation très audacieuse.

Je laisse de côté les médiocres divertissements qui nous ont été offerts jusqu’à présent, et dont l’inappréciable Buffalo Bill, avec des sauvages indiens, est l’ornement le plus relevé; si bien que les plus hauts personnages étrangers amenés par l'inauguration en ont fait leur principal rendez-vous; je ne parle pas de l’élévation, véritablement surprenante dans son exagération, du prix de toutes choses de la spéculation véritablement colossale à laquelle le malheureux visiteur est en proie de la part des hôteliers, domestiques, cireurs de bottes : ceci n’est que le fait constaté à toutes les Expositions connues, avec la verve locale en plus qui accélère encore la marche de ce genre de progrès. Je m’arrêterai à quelques observations de détails.

Pendant que, au dehors, les bars assez vulgaires et que les succursales des Folies-Bergère, dans un genre aussi inférieur qu’on puisse l’imaginer, font rage, l’Exposition est décidément fermée le dimanche. C’est une faute économique car, en tous pays, le dimanche est le jour des grandes recettes; c’est une faute politique, car c’est aussi le jour des petites bourses, des classes modestes de la société, qui n'ont guère que ce jour de liberté ; mais c’est encore, de l'avis général, une faute contre les règles d’une bonne hospitalité.
Si les traditions, d’ailleurs fort respectables, du pays veulent que ce jour soit chômé par le silence et le recueillement, dans les bars et les Edens, ils prennent une étrange phvsionomie, — rien de mieux ; que toute personne qui estime bien faire reste chez elle, si telle est sa conviction ; mais pourquoi imposer à des étrangers, qui ont d’autres sentiments et d’autres manières de voir, l’ennui et l’inaction obligatoirement. Ne serait-il pas sage de laisser les portes ouvertes, dimanche ou jours de semaine, sans distinction, et laisser chacun en sa conscience, d’employer son dimanche comme il l'entend? Cette intolérance nous parait une mauvaise herbe bien malencontreusement transplantée en cette terre de liberté; elle ne sera certainement pas un attrait pour l'étranger qui, lui aussi, aime assez vivre à sa guise.

Mais déjà de nombreuses difficultés s’élèvent entre les exposants et l’administration de la " World's Fair"; elle témoignent d’un esprit plutôt tracassier, en tout cas trop exclusivement mercantile pour ne pas inquiéter aussi les étrangers.

Un exemple entre autres : une récente circulaire décide que tout exposant, désireux de mettre en mouvement les machines exposées par lui, devra payer la force motrice. Or, la convention établie à l’origine stipulait que « la force motrice, en quantité suffisante, doit être fournie gratuitement ». Les exposants américains ont eux-mêmes protesté avec énergie contre une décision aussi peu conforme aux précédents comme aux engagements pris et acceptés de de part et d’autre. La direction a imaginé alors le biais le plus ; plaisant du monde: l’exposant peut, en effet, refuser de payeer, fort cher d’ailleurs, la force nécessaire ; on le lui a promis, et l’on reconnaît qu’on lui doit effectivement, à titre gratuit, la force en quantité suffisante. On vous la fournira donc, mais pendant quelques minutes seulement par jour. Tout est ainsi concilié : la quantité est suffisante, puisque vos machines marchent ; que ce soit plus ou moins longtemps, là n’est pas la question, puisqu’aucune durée n’a été spécifiée. — C’est un exemple de ce que vous appeliez un jour. mon cher directeur, l'humour américain.

Cette manière « habile » de dénouer des difficultés délicates n’a pas trouvé ici un assentiment général ; elle dénote ne dextérité supérieure, mais n’a rien de commun avec cet accueil plein de bonne grâce qui doit être une des plus puissantes attractions d'une Exposition bien conduite. Les cuisants souvenirs que le procédé laisse derrière lui ne manderont pas d’être rapportés, de pays en pays, par les exposants mécontents, et nous doutons fort que ce soit là de la bonne propagande et favorable à développer beaucoup l’enthousiasme et l’entrain.

Autre exemple : déjà à Philadelphie, en 1876, le mode de formation du jury et la distribution des récompenses qui en dépend avaient soulevé les plus vives réclamations et les plus justifiées. Les États-Unis s’étaient, en vérité, trop largement taillé la part du lion. La France, entre autres, n’avait obtenu, malgré l'importance de son exposition, que 15 jurés sur 250 ; encore ses représentants ne furent-ils pas autorisés à défendre les intérêts de nos nationaux dans aucune classe autre que celle à laquelle ils étaient officiellement rattachés, Mais ce n’est pas tout encore; voici qui est mieux.

Quand les jurés étrangers furent partis, un comité de révision, tout local bien entendu, fut nommé, sous le titre de jury d’appel, qui remania de fond en comble les décisions du jury international, révisant, annulant des récompenses, en décernant d’autres à son gré.— Comme scène de pantomime, jouée par des minstrels pseudo-nègres, ce serait exquis. On y peut le nier : ce peuple original apporte une fantaisie extraordinaire dans la bonne comme dans la mauvaise plaisanterie.

Aujourd'hui, il est à craindre que l’on ne s’engage dans la même voie, tout aussi rectiligne, mais pas beaucoup plus droite. Dix-sept commissaires, représentant l’Autriche, l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre, la Belgique, le Brésil, le Danemark, la France, le Japon, la Norvège, le Portugal, la Russie, la Suisse, la Suède, le royaume de Siam, viennent de déposer la protestation suivante :
Les commissaires se plaignent de ce que la réponse faite à leur réclamation au sujet des jurys de récompenses ne soit ; satisfaisante. En dépit des démarches réitérées de plusieurs d’entre eux, depuis un an, il n’a été donné aucune indication relativement à la composition définitive de ces jurys, et comme il est trop tard maintenant pour constituer un jury international, ces commissaires déclarent formellement ne pas vouloir faire participer les produits de leurs sections respectives aux concours pour les récompenses.

Point de jurys internationaux ; les Américains se réservent ainsi le droit exclusif de décerner telles récompenses qu’il leur plaira. Aujourd’hui, la rupture est complète et officiellement déclarée.

Ce début est déplorable; il est déploré par ceux-là mêmes qui sont animés des sentiments les plus sympathiques vis-à-vis de ce peuple actif, énergique. Il serait temps pour lui, dans son propre intérêt, d’ouvrir les yeux et de s'apercevoir qu’une Exposition internationale doit être, avant tout, une invitation courtoise chez un maître de maison qui s'efforce de faire sa maison agréable aux invités et qui doit, au moins pendant le séjour de ses convives, accorder momentanément quelque répit à la fièvre de la spéculation.

Les Américains sont gens assez avisés pour le comprendre pendant qu’il en est temps encore, et pour montrer qu’à la solidité quelquefois un peu raide de la race anglo-saxonne ils savent joindre, à l’occasion, des qualités plus aimables et montrer un esprit qui ne soit pas exclusivement mercantile.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Retourner vers « Chicago 1893 - Informations, renseignements, discussions, questions »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 1 invité