par worldfairs » 08 févr. 2024 07:04 pm
SECTIONS ÉTRANGÈRES.
Presque toutes les nations exposantes ont présenté d’intéressants exemples de leur art ou de leur industrie textile. Chez le plus grand nombre le décor du textile se confond avec l’ait populaire, ou plus exactement avec l’art national.
En Pologne, en Suède, en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie, il n’existe qu’une seule grammaire décorative commune à toutes les civilisations qui sont en train d’évoluer : l’ornement géométrique & linéaire. Aux yeux des visiteurs non prévenus, ces tapis, ces broderies, ces tapisseries ont tout l’attrait de la nouveauté. Dans une Exposition d art décoratif moderne, cette contribution de la plupart des Sections étrangères ne peut être considérée que comme une survivance du passé. Il ne saurait, bien entendu, être question de pastiche, puisque c’est l’art contemporain de ces pays qu’on nous a présenté. Mais cette revue mondiale de l’art décoratif textile démontre que c’est l’art français qui s’est le plus affranchi des réminiscences du passé.
Parmi les nations dont la participation fut restreinte, la Finlande n’apportait que la collection de tapis exposée par le Gouvernement : l’effort de recherche y était réel & s’inspirait des traditions nationales.
La Turquie n’offrait pas d’élément nouveau.
Les broderies & dentelles du Luxembourg complétaient la décoration des ensembles mobiliers.
La Principauté de Monaco était représentée par quelques dentelles, broderies, peintures sur tissu & tapis au point noué. La modeste participation de la Chine a déçu les visiteurs qui attendaient une féerie de soieries brodées. Prisonnière d’un glorieux passé, elle n’a pas encore trouvé les formules nouvelles qui sans doute sortiront du grand bouleversement dont elle est aujourd’hui le théâtre. Cependant les quelques ouvrages exposés, mouchoirs, napperons, nappes, stores, châles, costumes de mandarin témoignaient d’une surprenante virtuosité.
Autriche. — L'Autriche concilie le travail à la main & la production mécanique avec un sens moderne qu’on retrouve dans les tapisseries de la Wiener-Gobelin-Manufaktur, clans les batiks de Kamilla Birke, dans les tissus pour meubles de la Wiener-Werkstatte, dans les dessins de Hugo Gorge, de Josef Hoffmann, dans les dentelles de tulle d’Emmy Zweybriick Prochaska.
Belgique. — La Belgique est restée la terre d’élection de la dentelle, & la nappe de la Reine exécutée par la Chambre syndicale des dentelles, tulles & broderies, sur une composition d'Is. de Rudder, est une merveille du genre. Les dessins de la lingerie de table, des dentelles & du tapis composés par Ph. Wolfers pour la salle à manger du Pavillon d’honneur offraient les mêmes qualités.
Danemark. — Le Danemark a trouvé en la personne du peintre Kr. Mohl un dessinateur de talent qui a adapté aux tissus, en les modernisant, les motifs du Moyen Age tirés du règne animal ou végétal. H a rencontré des interprètes de valeur en Ellen Darré, Einar Hansen poulies tissus imprimés, Mette Vestergaard pour les tapisseries tissées à la main, tandis que le Vævestuen, Institut du tissage, & le Blindeinstituttet, Institut des aveugles, ont réalisé des points â l’aiguille, des points coupés & des tissus d’un réel mérite.
Espagne. — L’Espagne a apporté une contribution intéressante à l’exposition textile grâce aux hautes lisses & aux points noués de D. Tomas Aymat, présentant une grande fraîcheur de coloris & une franche originalité de dessin. II convient de signaler également les batiks de Fr. Pérez Dolz appliqués au châle, les tapis & les velours décorés de Mariano Fortuny.
Grande-Bretagne. — La Grande-Bretagne est le centre le plus important de la production textile du monde. Elle se devait à elle-même de prendre une place d’honneur à l’Exposition & elle n’y a pas manqué. Mais il faudrait se garder d’appliquer à ses lainages & à ses toiles imprimées, les soieries étant clairsemées, le même critérium de nouveauté & d’originalité qu’aux tissus français, par exemple.
Le grand mouvement de rénovation de Burne Jones, Rossetti, William Morris, qui d’ailleurs regardaient déjà vers le passé, s’est ralenti sans cesser pourtant d’exercer son influence. Certes, il est difficile, & nous l’avons vu à propos de la France, de donner un décor à ces admirables draperies pour le vêtement masculin dans lesquelles l’industrie britannique ne connaît pas de rivale. Mais la toile imprimée vit de fantaisie & de caprice. Combien avons-nous vu de dessins remontant à Père victorienne ou de simples pastiches de la Perse ou de l’Inde! Comment demander aux industriels de produire des étoffes que la clientèle leur laisserait pour compte? Tissus d’ameublement, velours, dentelles, tapisseries, batiks, tout ce que présentaient les maisons Gray Mowbray, Warner & sons, Middlemost, John G. Hardy, J. J. Minnis, G. F. & J. Baker, était d’une irréprochable perfection. Il y manquait un sens vivant de la composition & un esprit d’aventure.
Grèce. — La Grèce, à part le bel ensemble des broderies exposées par Attiki & les dessins d’un style original de Mme Zygomalas, n’a pas montré d’œuvres vraiment très nouvelles telles qu’on les aurait attendues, notamment de l’industrie du tapis.
Italie. — L’Italie, patrie des arts textiles, ne pouvait manquer de présenter de somptueux tissus. Mais les visiteurs des Expositions de Turin & de Monza n’ont pas retrouvé ce bel élan de libération qui mettait l’Italie nouvelle à la tête du mouvement de rénovation artistique. Au contraire, on sent que l’inspiration classique, qui anime le pays depuis la guerre, a changé le fond du décor. II ne s’agit pas là d’un caprice de mode, mais d’un acte de volonté nationale devant lequel if faut s’incliner. Les panneaux futuristes de F. Depero, brodés & rebrodés drap sur drap, ne suffisaient pas à moderniser un ensemble, admirable d’ailleurs par la beauté des matières & la sûreté des techniques : soieries de Guido Ravasi, broderies au point ombré de Mmc Maraini, étoffes décorées de Mmc Gallenga, tapisseries du peintre & sculpteur Mme Herta Ottolenghi Wedekind, tissus imprimés de Mme Rosa Giotti Menni, châles de Carlo Piatti. Le caractère moderne de la maison Benigno Crespi était exceptionnel : elle avait choisi pour dessinateur Pierre Legrain.
Japon. — Le Japon est un des pays qui ont pris une large part à l’exposition textile. Les coussins brodés de Shizuko Kanazawa, les tapis de table de Motoémon Matsui & de Jimbei Kawashima, les tissus de chanvre tressé de la Nippon-Yushutsu Asasanada Dogyo-Kumiai, les tissus brochés de Kamekichi Nobuchi, les rideaux de Heizo Tatsu-mura & de Sentaro Yuasa, la tapisserie de Seikwa Yamaga étaient d’une rare perfection. Mais tout en constatant une recherche de nouveauté dans ces objets si gracieux, on est en droit de se demander s’ils n’ont pas été choisis dans une note de couleur locale trop complaisante. L’art japonais est à la base de notre art décoratif moderne, & plus d’un de nos décorateurs d’avant-garde y puise son inspiration. Les coussins brodés, les tapis de table, les rideaux, les tissus de chanvre tressé de la Se&ion japonaise, répondaient-ils bien à une industrie soyère & cotonnière qui compte aujourd’hui 25,000 usines de filature, de teinture, de tissage & produit 180 millions de yens de tissus de soie, & 750 millions de yens de tissus de coton?Sans doute n’avons-nous pas vu, en 1925, le tableau complet du Japon textile.
Pays-Bas. — Les Pays-Bas, si légitimement fiers de leurs arts du passé, ont témoigné d’inspirations neuves, alliant la logique à l’imagination & tenant le plus grand compte de l’adaptation à l’usage. Un grand artiste, Dijsselnoff, a donné des dessins de tapisserie d’une réelle originalité; Lion Cachet des tapis d’une fa&ure & d’un coloris très personnel; N. J. Van de Vecht des batiks qui révèlent une maîtrise dont on n’a pas lieu d’être surpris quand on songe que ce procédé de peinture est originaire des Indes néerlandaises.
Pologne. — La Pologne s’est constitué un art nouveau en remontant à ses origines nationales, principalement à l’art des montagnards des Karpathes, dit «de Zakopane», dont les formes séculaires offraient, surtout en broderie, une grammaire décorative d’une singulière richesse. Toutefois les décorateurs polonais se sont gardés de copier les modèles populaires, lis les ont utilisés comme motifs d’inspiration, tout en se laissant guider par la matière employée & par la destination de l’objet. Le décor est de caractère national & s’exécute presque uniquement à la main. «La grande industrie, dit le Dr Mieczyslas Treter, ne suit pas encore le mouvement & le regarde d’un œil peu bienveillant. Les grandes maisons se passent encore du concours des artistes, quoiqu’elles se rendent compte que l’écoulement de leurs produits dans le pays & leur exportation à l’étranger ne pourront prendre de plus grandes proportions que s’ils sont empreints d’un style à part & d’une certaine originalité.»
Rien n’exprime mieux ces nouvelles tendances que la tapisserie, qui devient, par excellence, l’industrie de la Pologne.
Ses origines sont très anciennes. Le climat étant assez rude, les paysans portent des habits en laine. Les femmes les tissaient elles-memes, en employant des couleurs végétales qu’elles fabriquaient. Les motifs, très simples, comportaient des rayures suivant la direction horizontale de la chaîne, mais la coloration, la combinaison des nuances, la largeur des rayures étaient des plus variées; chaque contrée avait son style, sa couleur particulière. Ces étoffes s’appelaient «weniaki», c’est-à-dire faites de laine.
D’autre part, les seigneurs polonais avaient le goût des tapisseries; ils en décoraient les murs de leurs châteaux & les emportaient en voyage pour aménager l’intérieur des auberges où ils s’arrêtaient en route.
Les tapis d’Orient étaient très répandus en Pologne, mais il y avait aussi une importante industrie nationale de tapisseries décoratives qu’on appelait «Kobierce».
Les tapisseries influencées par le goût oriental & fabriquées sur leurs métiers par les paysans de lest de la Pologne s’appelaient «kilim», nom qui s’est étendu aujourd’hui à toute tapisserie en laine de couleur, faite à la main sur métier. Depuis vingt-cinq ans, les meilleurs artistes composent avec une prédilection spéciale des modèles pour ces tapisseries, qui se sont complètement affranchies de l’influence orientale : continuant la tradition nationale des «weniaki», les combinaisons de couleurs se développent librement, les motifs géométriques ou floraux s’enrichissent, mais toujours en tenant compte des exigences techniques, en observant la direction de la trame & de la chaîne. Dans les types les plus caractéristiques prédomine le genre architectonique. A part les couleurs dictées par le goût personnel des artistes, la construction générale, la composition des motifs présentent une claire ordonnance.
On trouvait ces qualités dans les tapisseries composées par Charles Stryjenski, Bogdan Treter, J. Czajkowski & surtout dans les beaux panneaux de haute lisse de Sophie Stryjenska, exécutés par Marie Sliwinska, & de Ladislas Skoczylas, exécutés par Hedvige Handelsmann. Les thèmes allégoriques sont traités au point de vue strictement national; ils représentent des scènes de la vie paysanne : costumes de fête ou de chasse, coiffures bizarres, cérémonies traditionnelles, décor vibrant, chatoyant. Même succès dans les broderies, dans les batiks où les compositions de Sophie & de Joséphine Kogut, exécutées par les ateliers «Art» à Cracovie, sont parmi les meilleures du genre.
Suède. — La rénovation des métiers d'art a suivi le même mouvement en Suède. C’est en s’inspirant des vieux tissus paysans, remis en honneur par la fondation du grandiose musée d’art populaire de Skansen, que des associations de travail au foyer commencèrent à réagir contre la banalité de la production industrielle. A côté de ce courant traditionnel, un autre groupement tente de s’en évader & d’atteindre un niveau d’art plus raffiné. Les représentants les mieux doués de cette tendance, sous la direction de la Société les «Amis du travail à la main», «FôreningenHandarbetetsVanner», sont Mlle Maja Sjôrstrôm, la grande artiste qui avait exposé des tapisseries de haute lisse, des tapis de lin, des tentures murales en soie pour l’hôtel de ville de Stockholm; Marta Mààs-Fjetterstrôm & Marta Gahn, qui excellent dans les tapis au point noué; Annie Frykholm, Torum Munthe & surtout Ingeborg Wettergren, ardemment mystique, dont les broderies mélangent la soie avec l’or & l’argent selon un goût qui s’apparente au préraphaélisme anglais.
Suisse. — La Suisse est un pays de production industrielle à grand rendement. C’est la machine qui, dans la broderie, le plus délicat des métiers, supplée à la main-d’œuvre féminine. Plus de 13,000 métiers, tant à bras qu’à force motrice, fonctionnent dans la Suisse orientale & produisent pour l’exportation environ 160 millions de broderies en blanc dites «de Saint-Gall». Mais la routine des manufacturiers les maintient dans l’imitation des styles où ils ont trouvé la fortune; il faut excepter la maison Kirchgraber qui a exécuté les vélums composés par Laverrière & les rideaux de la salle des tissus dessinés par Menuet. Si la rénovation du décor textile s’opère cependant d’une façon continue, c’est grâce à deux groupements correspondant aux grandes divisions linguistiques de la Suisse : l’Œuvre, en Suisse romande; le Werkbund, en Suisse alémanique. Toutefois il semble bien que seule cette dernière région ait vraiment donné des gages à la cause du modernisme. De Zurich provenaient les intéressants tricots Jacquard, en soie artificielle, de l’Association des Fabricants suisses de bonneterie; le tapis de Mme S. H. Arp-Tâuber; les broderies de Sophie Arp-Tâuber; de Beckenried, le napperon en organdi brodé de Régina Amstad; d’Herrliberg, le tapis noir, brun & blanc de Johannes Itten; de Bâle, le tapis blanc brodé de MUe Irma Kocan. La Suisse romande, qui est tournée vers la France, ne peut manquer, dans l’avenir, de regagner l’avance perdue.
Tchécoslovaquie. — Comme en Suède & en Pologne, le décor tchécoslovaque s’inspire des thèmes nationaux. La carence de l’industrie mécanique est à peu près complète, tandis que les réussites sont nombreuses dans toutes les catégories de travail exécuté à la main ou par le métier à bras : tapis, broderies, dentelles. Les associations de travail au foyer, les instituts populaires, les écoles professionnelles semblent, jusqu’à présent, se répartir la tâche de donner une note d’art au décor domestique : la seule «Detva» distribue du travail à 2,000 ouvriers. C’est la conséquence naturelle des mœurs nationales qui permettaient à l’habitant de consacrer le labeur des longs hivers à l’embellissement de sa demeure. Décor tout de tradition, adapté avec bonheur & sans doute le seul qui réponde au goût du pays.
Certes, on relève des exceptions, notamment dans les productions modernes de la grande manufacture de tapis & de tissus d’ameublement Klazar & de la maison Grohmann, qui ont exécuté les rideaux dessinés par le professeur Kysela; il en est de même pour celles de l’atelier de tapisseries & de tissages artistiques de Mme Teinitzerova, qui a tissé les hautes lisses du même artiste, consacrées aux Arts & Métiers de Tchécoslovaquie.
Mais les dentelles de Mlle Serbouskova ont été confiées aux femmes du peuple des environs de Vamberk; le beau tapis, représentant la carte symbolique de la Bohème, avec ses villes, ses rivières, ses métiers, ses costumes, est l’œuvre des élèves de l’institut Jedlicka; les étoffes de siège, composées par Mme Mildeova Palickova, ont été tissées par l’Ecole professionnelle du textile de Sluknov.
U. R. S. S. — En dehors de quelques exagérations futuristes', on peut dire que les étoffes présentées par la Section de l’U. R. S. S. manquaient généralement d’originalité & de richesse. En les voyant, on ne peut s’empêcher de constater que, si le fond populaire des broderies russes garde un charme incontestable, tous les trusts, qui règlent à l’heure actuelle la vie économique du pays, n’ont pas encore pu faire évoluer l’art vers des productions capables de rivaliser avec celles des autres pays d’Europe.
Yougoslavie. — L’art textile yougoslave, comme l’art tchécoslovaque, présente deux tendances & l’on ne saurait trop prévoir laquelle des deux l’emportera : ou le repliement vers les thèmes traditionnels & nationaux adaptés par des artistes de tendances modernes, ou le décor impersonnel, dépouillé, absolu, tel que nous le voyons s’introduire en France, en Allemagne, en Autriche & qui prétend convenir indistinctement à tout pays de grande culture.
Peut-être est-ce à la machine qu’appartiendra la décision, lorsque le textile cessera d’occuper à leur foyer les femmes yougoslaves & tchécoslovaques.
SECTIONS ÉTRANGÈRES.
Presque toutes les nations exposantes ont présenté d’intéressants exemples de leur art ou de leur industrie textile. Chez le plus grand nombre le décor du textile se confond avec l’ait populaire, ou plus exactement avec l’art national.
En Pologne, en Suède, en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie, il n’existe qu’une seule grammaire décorative commune à toutes les civilisations qui sont en train d’évoluer : l’ornement géométrique & linéaire. Aux yeux des visiteurs non prévenus, ces tapis, ces broderies, ces tapisseries ont tout l’attrait de la nouveauté. Dans une Exposition d art décoratif moderne, cette contribution de la plupart des Sections étrangères ne peut être considérée que comme une survivance du passé. Il ne saurait, bien entendu, être question de pastiche, puisque c’est l’art contemporain de ces pays qu’on nous a présenté. Mais cette revue mondiale de l’art décoratif textile démontre que c’est l’art français qui s’est le plus affranchi des réminiscences du passé.
Parmi les nations dont la participation fut restreinte, la Finlande n’apportait que la collection de tapis exposée par le Gouvernement : l’effort de recherche y était réel & s’inspirait des traditions nationales.
La Turquie n’offrait pas d’élément nouveau.
Les broderies & dentelles du Luxembourg complétaient la décoration des ensembles mobiliers.
La Principauté de Monaco était représentée par quelques dentelles, broderies, peintures sur tissu & tapis au point noué. La modeste participation de la Chine a déçu les visiteurs qui attendaient une féerie de soieries brodées. Prisonnière d’un glorieux passé, elle n’a pas encore trouvé les formules nouvelles qui sans doute sortiront du grand bouleversement dont elle est aujourd’hui le théâtre. Cependant les quelques ouvrages exposés, mouchoirs, napperons, nappes, stores, châles, costumes de mandarin témoignaient d’une surprenante virtuosité.
Autriche. — L'Autriche concilie le travail à la main & la production mécanique avec un sens moderne qu’on retrouve dans les tapisseries de la Wiener-Gobelin-Manufaktur, clans les batiks de Kamilla Birke, dans les tissus pour meubles de la Wiener-Werkstatte, dans les dessins de Hugo Gorge, de Josef Hoffmann, dans les dentelles de tulle d’Emmy Zweybriick Prochaska.
Belgique. — La Belgique est restée la terre d’élection de la dentelle, & la nappe de la Reine exécutée par la Chambre syndicale des dentelles, tulles & broderies, sur une composition d'Is. de Rudder, est une merveille du genre. Les dessins de la lingerie de table, des dentelles & du tapis composés par Ph. Wolfers pour la salle à manger du Pavillon d’honneur offraient les mêmes qualités.
Danemark. — Le Danemark a trouvé en la personne du peintre Kr. Mohl un dessinateur de talent qui a adapté aux tissus, en les modernisant, les motifs du Moyen Age tirés du règne animal ou végétal. H a rencontré des interprètes de valeur en Ellen Darré, Einar Hansen poulies tissus imprimés, Mette Vestergaard pour les tapisseries tissées à la main, tandis que le Vævestuen, Institut du tissage, & le Blindeinstituttet, Institut des aveugles, ont réalisé des points â l’aiguille, des points coupés & des tissus d’un réel mérite.
Espagne. — L’Espagne a apporté une contribution intéressante à l’exposition textile grâce aux hautes lisses & aux points noués de D. Tomas Aymat, présentant une grande fraîcheur de coloris & une franche originalité de dessin. II convient de signaler également les batiks de Fr. Pérez Dolz appliqués au châle, les tapis & les velours décorés de Mariano Fortuny.
Grande-Bretagne. — La Grande-Bretagne est le centre le plus important de la production textile du monde. Elle se devait à elle-même de prendre une place d’honneur à l’Exposition & elle n’y a pas manqué. Mais il faudrait se garder d’appliquer à ses lainages & à ses toiles imprimées, les soieries étant clairsemées, le même critérium de nouveauté & d’originalité qu’aux tissus français, par exemple.
Le grand mouvement de rénovation de Burne Jones, Rossetti, William Morris, qui d’ailleurs regardaient déjà vers le passé, s’est ralenti sans cesser pourtant d’exercer son influence. Certes, il est difficile, & nous l’avons vu à propos de la France, de donner un décor à ces admirables draperies pour le vêtement masculin dans lesquelles l’industrie britannique ne connaît pas de rivale. Mais la toile imprimée vit de fantaisie & de caprice. Combien avons-nous vu de dessins remontant à Père victorienne ou de simples pastiches de la Perse ou de l’Inde! Comment demander aux industriels de produire des étoffes que la clientèle leur laisserait pour compte? Tissus d’ameublement, velours, dentelles, tapisseries, batiks, tout ce que présentaient les maisons Gray Mowbray, Warner & sons, Middlemost, John G. Hardy, J. J. Minnis, G. F. & J. Baker, était d’une irréprochable perfection. Il y manquait un sens vivant de la composition & un esprit d’aventure.
Grèce. — La Grèce, à part le bel ensemble des broderies exposées par Attiki & les dessins d’un style original de Mme Zygomalas, n’a pas montré d’œuvres vraiment très nouvelles telles qu’on les aurait attendues, notamment de l’industrie du tapis.
Italie. — L’Italie, patrie des arts textiles, ne pouvait manquer de présenter de somptueux tissus. Mais les visiteurs des Expositions de Turin & de Monza n’ont pas retrouvé ce bel élan de libération qui mettait l’Italie nouvelle à la tête du mouvement de rénovation artistique. Au contraire, on sent que l’inspiration classique, qui anime le pays depuis la guerre, a changé le fond du décor. II ne s’agit pas là d’un caprice de mode, mais d’un acte de volonté nationale devant lequel if faut s’incliner. Les panneaux futuristes de F. Depero, brodés & rebrodés drap sur drap, ne suffisaient pas à moderniser un ensemble, admirable d’ailleurs par la beauté des matières & la sûreté des techniques : soieries de Guido Ravasi, broderies au point ombré de Mmc Maraini, étoffes décorées de Mmc Gallenga, tapisseries du peintre & sculpteur Mme Herta Ottolenghi Wedekind, tissus imprimés de Mme Rosa Giotti Menni, châles de Carlo Piatti. Le caractère moderne de la maison Benigno Crespi était exceptionnel : elle avait choisi pour dessinateur Pierre Legrain.
Japon. — Le Japon est un des pays qui ont pris une large part à l’exposition textile. Les coussins brodés de Shizuko Kanazawa, les tapis de table de Motoémon Matsui & de Jimbei Kawashima, les tissus de chanvre tressé de la Nippon-Yushutsu Asasanada Dogyo-Kumiai, les tissus brochés de Kamekichi Nobuchi, les rideaux de Heizo Tatsu-mura & de Sentaro Yuasa, la tapisserie de Seikwa Yamaga étaient d’une rare perfection. Mais tout en constatant une recherche de nouveauté dans ces objets si gracieux, on est en droit de se demander s’ils n’ont pas été choisis dans une note de couleur locale trop complaisante. L’art japonais est à la base de notre art décoratif moderne, & plus d’un de nos décorateurs d’avant-garde y puise son inspiration. Les coussins brodés, les tapis de table, les rideaux, les tissus de chanvre tressé de la Se&ion japonaise, répondaient-ils bien à une industrie soyère & cotonnière qui compte aujourd’hui 25,000 usines de filature, de teinture, de tissage & produit 180 millions de yens de tissus de soie, & 750 millions de yens de tissus de coton?Sans doute n’avons-nous pas vu, en 1925, le tableau complet du Japon textile.
Pays-Bas. — Les Pays-Bas, si légitimement fiers de leurs arts du passé, ont témoigné d’inspirations neuves, alliant la logique à l’imagination & tenant le plus grand compte de l’adaptation à l’usage. Un grand artiste, Dijsselnoff, a donné des dessins de tapisserie d’une réelle originalité; Lion Cachet des tapis d’une fa&ure & d’un coloris très personnel; N. J. Van de Vecht des batiks qui révèlent une maîtrise dont on n’a pas lieu d’être surpris quand on songe que ce procédé de peinture est originaire des Indes néerlandaises.
Pologne. — La Pologne s’est constitué un art nouveau en remontant à ses origines nationales, principalement à l’art des montagnards des Karpathes, dit «de Zakopane», dont les formes séculaires offraient, surtout en broderie, une grammaire décorative d’une singulière richesse. Toutefois les décorateurs polonais se sont gardés de copier les modèles populaires, lis les ont utilisés comme motifs d’inspiration, tout en se laissant guider par la matière employée & par la destination de l’objet. Le décor est de caractère national & s’exécute presque uniquement à la main. «La grande industrie, dit le Dr Mieczyslas Treter, ne suit pas encore le mouvement & le regarde d’un œil peu bienveillant. Les grandes maisons se passent encore du concours des artistes, quoiqu’elles se rendent compte que l’écoulement de leurs produits dans le pays & leur exportation à l’étranger ne pourront prendre de plus grandes proportions que s’ils sont empreints d’un style à part & d’une certaine originalité.»
Rien n’exprime mieux ces nouvelles tendances que la tapisserie, qui devient, par excellence, l’industrie de la Pologne.
Ses origines sont très anciennes. Le climat étant assez rude, les paysans portent des habits en laine. Les femmes les tissaient elles-memes, en employant des couleurs végétales qu’elles fabriquaient. Les motifs, très simples, comportaient des rayures suivant la direction horizontale de la chaîne, mais la coloration, la combinaison des nuances, la largeur des rayures étaient des plus variées; chaque contrée avait son style, sa couleur particulière. Ces étoffes s’appelaient «weniaki», c’est-à-dire faites de laine.
D’autre part, les seigneurs polonais avaient le goût des tapisseries; ils en décoraient les murs de leurs châteaux & les emportaient en voyage pour aménager l’intérieur des auberges où ils s’arrêtaient en route.
Les tapis d’Orient étaient très répandus en Pologne, mais il y avait aussi une importante industrie nationale de tapisseries décoratives qu’on appelait «Kobierce».
Les tapisseries influencées par le goût oriental & fabriquées sur leurs métiers par les paysans de lest de la Pologne s’appelaient «kilim», nom qui s’est étendu aujourd’hui à toute tapisserie en laine de couleur, faite à la main sur métier. Depuis vingt-cinq ans, les meilleurs artistes composent avec une prédilection spéciale des modèles pour ces tapisseries, qui se sont complètement affranchies de l’influence orientale : continuant la tradition nationale des «weniaki», les combinaisons de couleurs se développent librement, les motifs géométriques ou floraux s’enrichissent, mais toujours en tenant compte des exigences techniques, en observant la direction de la trame & de la chaîne. Dans les types les plus caractéristiques prédomine le genre architectonique. A part les couleurs dictées par le goût personnel des artistes, la construction générale, la composition des motifs présentent une claire ordonnance.
On trouvait ces qualités dans les tapisseries composées par Charles Stryjenski, Bogdan Treter, J. Czajkowski & surtout dans les beaux panneaux de haute lisse de Sophie Stryjenska, exécutés par Marie Sliwinska, & de Ladislas Skoczylas, exécutés par Hedvige Handelsmann. Les thèmes allégoriques sont traités au point de vue strictement national; ils représentent des scènes de la vie paysanne : costumes de fête ou de chasse, coiffures bizarres, cérémonies traditionnelles, décor vibrant, chatoyant. Même succès dans les broderies, dans les batiks où les compositions de Sophie & de Joséphine Kogut, exécutées par les ateliers «Art» à Cracovie, sont parmi les meilleures du genre.
Suède. — La rénovation des métiers d'art a suivi le même mouvement en Suède. C’est en s’inspirant des vieux tissus paysans, remis en honneur par la fondation du grandiose musée d’art populaire de Skansen, que des associations de travail au foyer commencèrent à réagir contre la banalité de la production industrielle. A côté de ce courant traditionnel, un autre groupement tente de s’en évader & d’atteindre un niveau d’art plus raffiné. Les représentants les mieux doués de cette tendance, sous la direction de la Société les «Amis du travail à la main», «FôreningenHandarbetetsVanner», sont Mlle Maja Sjôrstrôm, la grande artiste qui avait exposé des tapisseries de haute lisse, des tapis de lin, des tentures murales en soie pour l’hôtel de ville de Stockholm; Marta Mààs-Fjetterstrôm & Marta Gahn, qui excellent dans les tapis au point noué; Annie Frykholm, Torum Munthe & surtout Ingeborg Wettergren, ardemment mystique, dont les broderies mélangent la soie avec l’or & l’argent selon un goût qui s’apparente au préraphaélisme anglais.
Suisse. — La Suisse est un pays de production industrielle à grand rendement. C’est la machine qui, dans la broderie, le plus délicat des métiers, supplée à la main-d’œuvre féminine. Plus de 13,000 métiers, tant à bras qu’à force motrice, fonctionnent dans la Suisse orientale & produisent pour l’exportation environ 160 millions de broderies en blanc dites «de Saint-Gall». Mais la routine des manufacturiers les maintient dans l’imitation des styles où ils ont trouvé la fortune; il faut excepter la maison Kirchgraber qui a exécuté les vélums composés par Laverrière & les rideaux de la salle des tissus dessinés par Menuet. Si la rénovation du décor textile s’opère cependant d’une façon continue, c’est grâce à deux groupements correspondant aux grandes divisions linguistiques de la Suisse : l’Œuvre, en Suisse romande; le Werkbund, en Suisse alémanique. Toutefois il semble bien que seule cette dernière région ait vraiment donné des gages à la cause du modernisme. De Zurich provenaient les intéressants tricots Jacquard, en soie artificielle, de l’Association des Fabricants suisses de bonneterie; le tapis de Mme S. H. Arp-Tâuber; les broderies de Sophie Arp-Tâuber; de Beckenried, le napperon en organdi brodé de Régina Amstad; d’Herrliberg, le tapis noir, brun & blanc de Johannes Itten; de Bâle, le tapis blanc brodé de MUe Irma Kocan. La Suisse romande, qui est tournée vers la France, ne peut manquer, dans l’avenir, de regagner l’avance perdue.
Tchécoslovaquie. — Comme en Suède & en Pologne, le décor tchécoslovaque s’inspire des thèmes nationaux. La carence de l’industrie mécanique est à peu près complète, tandis que les réussites sont nombreuses dans toutes les catégories de travail exécuté à la main ou par le métier à bras : tapis, broderies, dentelles. Les associations de travail au foyer, les instituts populaires, les écoles professionnelles semblent, jusqu’à présent, se répartir la tâche de donner une note d’art au décor domestique : la seule «Detva» distribue du travail à 2,000 ouvriers. C’est la conséquence naturelle des mœurs nationales qui permettaient à l’habitant de consacrer le labeur des longs hivers à l’embellissement de sa demeure. Décor tout de tradition, adapté avec bonheur & sans doute le seul qui réponde au goût du pays.
Certes, on relève des exceptions, notamment dans les productions modernes de la grande manufacture de tapis & de tissus d’ameublement Klazar & de la maison Grohmann, qui ont exécuté les rideaux dessinés par le professeur Kysela; il en est de même pour celles de l’atelier de tapisseries & de tissages artistiques de Mme Teinitzerova, qui a tissé les hautes lisses du même artiste, consacrées aux Arts & Métiers de Tchécoslovaquie.
Mais les dentelles de Mlle Serbouskova ont été confiées aux femmes du peuple des environs de Vamberk; le beau tapis, représentant la carte symbolique de la Bohème, avec ses villes, ses rivières, ses métiers, ses costumes, est l’œuvre des élèves de l’institut Jedlicka; les étoffes de siège, composées par Mme Mildeova Palickova, ont été tissées par l’Ecole professionnelle du textile de Sluknov.
U. R. S. S. — En dehors de quelques exagérations futuristes', on peut dire que les étoffes présentées par la Section de l’U. R. S. S. manquaient généralement d’originalité & de richesse. En les voyant, on ne peut s’empêcher de constater que, si le fond populaire des broderies russes garde un charme incontestable, tous les trusts, qui règlent à l’heure actuelle la vie économique du pays, n’ont pas encore pu faire évoluer l’art vers des productions capables de rivaliser avec celles des autres pays d’Europe.
Yougoslavie. — L’art textile yougoslave, comme l’art tchécoslovaque, présente deux tendances & l’on ne saurait trop prévoir laquelle des deux l’emportera : ou le repliement vers les thèmes traditionnels & nationaux adaptés par des artistes de tendances modernes, ou le décor impersonnel, dépouillé, absolu, tel que nous le voyons s’introduire en France, en Allemagne, en Autriche & qui prétend convenir indistinctement à tout pays de grande culture.
Peut-être est-ce à la machine qu’appartiendra la décision, lorsque le textile cessera d’occuper à leur foyer les femmes yougoslaves & tchécoslovaques.