Texte et illustrations de "La construction moderne - 31 juillet 1897"
DÉMOLITION DU PALAIS DE L’INDUSTRIE
Les travaux de démolition du Palais de l’Industrie ont été confiés à MM. A. Daval, A. Bonhomme, Dufayet et Larialle. L’activité que déploient ces entrepreneurs fait espérer que la place sera nette fin octobre prochain, et s’ils arrivent pour celte date, ils auront accompli un véritable tour de force.
A l'heure actuelle, on peut considérer que la moitié du palais est démolie.
Provisoirement on conserve, pour les besoins du service, pendant la construction des nouveaux Palais, deux pavillons : celui formant angle, côté de l’avenue d’Antin, et l’avant-corps de la grande porte d’entrée sur les Champs-Elysées. On est en train de procéder à leur aménagement.
Dans sa longueur, le Palais de l’Industrie se composait de trois travées : sur les côtés, deux petites où se trouvaient des galeries au premier étage, puis, au milieu, une grande qui, du sol à la couverture, était complètement libre.
Ces travées étaient construites on métal ; fonte pour les piliers ; fer pour les planchers, les fermes et la toiture île forme circulaire. Elles formaient ensemble un immense vaisseau, pouvant être regardé comme indépendant des façades en pierre de pourtour auxquelles, cependant, il était relié au droit des piliers on fonte par de fortes attaches, placées de distance en distance.
Les entrepreneurs ont attaqué la démolition par le côté en façade sur l’avenue d’Antin, c’est-à-dire, eu bout du palais.
Après avoir, comme d’usage, procédé au descellement et a la dépose des croisées puis enlevé le parquet, ils se sont attaqué aux planchers en fer des galeries, entre les fermes. Aussitôt déboulonnées, les solives ont été précipitées sur le sol, sans autre forme de procès, pour y être recueillies et enlevées.
La façade en pierre eut alors son tour et disparut par les procédés ordinaires, et, pour les rappeler brièvement, en soulevant avec des pinces les assises courantes de bandeaux que l’on jette de haut en bas; en désagrégeant à la pioche les clavages et en faisant tomber un à un les trumeaux, en tirant à bras d’hommes sur des cordages dits «vingtaines» par des mouvements en cadence de manière à faire perdre l’équilibre aux assises et à les entraîner dans le vide.
Le déblai s’est opéré au furet à mesure des démolitions partielles et bientôt on s’est trouvé en présence d'une coupe parfaite de l'ossature métallique. Dès ce moment, il a été nécessaire d’avoir recours à des ouvriers tout à fait spéciaux, bronzés contre le vertige et d’une agilité à toute épreuve.
On a aussitôt commencé (A) par démastiquer, une à une, les vitres des trois grands combles cintrés, vitres que les hommes se passent de main en main et entassent sur la corniche d’entablement où elles sont reprises, descendues et mises en boite après triage.
Cette phase du travail franchie, les ouvriers spéciaux, ci-dessus mentionnés, véritables acrobates, maniant à des hauteurs invraisemblables le ciseau, le marteau, la clef anglaise et le têtu avec autant d’aisance que sur le sol d'un atelier, procèdent à l’arrachement des petits bois qu'ils laissent tomber pêle-mêle.
Le chargement au tombereau de ces débris une fois terminé on dégage avec soin les pannes ou fermettes droites (B), ajustées perpendiculairement aux grandes fermes circulaires, et qui sont en nombre assez considérable.
L’une après l’autre, elles sont amarrées sur leurs deux extrémités à des moufles dont le cordage court jusqu’à terre où il se prolonge, enroulé sur lui-même aux pieds dos manœuvres.
La disjonction opérée, la fermette se trouve suspendue sans secousse. Au commandement, elle descend doucement et arrive à destination, dans toute sa rigidité, n ayant pas éprouvé le moindre dommage.
Quand on en est à la dernière qui représente le faîtage, on fixe solidement une vingtaine à la ferme circulaire qui va se trouver bientôt abandonnée à elle-même ; puis on relie celle-ci par un cordage léger à la suivante qui, n’ayant pas encore été touchée dans sa contexture, fait toujours corps avec l’ensemble du vaisseau.
Ce cordage est noué de façon à maintenir momentanément la ferme circulaire dans son aplomb, mais aussi à céder sous l’effort d’une faible traction.
La dernière fermette descendue, quelques manœuvres tirent sur la vingtaine (C), et en quelques secondes l’immense demi-arc de cercle en fer, quittant dans sa base les piliers en fonte, s’élance dans l’espace avec un effroyable craquement. Il décrit, dans sa chute, des courbes sinueuses qui simulent bien les horreurs de l’affolement el les angoisses de la torture.
Un bruit formidable, un nuage de poussière, et voici le monstre gisant à terre, affreusement contorsionné.
On procède alors à une sorte de dépeçage grossier, en faisant sauter boulons et rivets à la force du poignet, de manière à obtenir des morceaux maniables que l’on conduit dans les diverses usines qui transforment la vieille ferraille.
Vient ensuite le tour des piliers en fonte que l’on renverse par des procédés analogues d’abatage et que l’on brise à coups de merlin et de têtu pour faciliter la manutention cl le charroi par menus éclats.
Enfin, les façades latérales en pierre sont tombées, comme il a été dit plus haut, concurremment el parallèlement aux travaux de démolition des arceaux cintrés en fer.
Les pierres, qu’une descente un peu vive n’a pas trop étonnées, sont placées par des bardeurs sur des plateaux que l’on hisse sur les chariots dits « binards» et vont retrouver ailleurs un asile plus hospitalier où elles feront encore bonne mine sous une toilette rafraîchie.
Le surplus est débité en moellons.
tous les matériaux recueillis dans le chantier, une fois chargés, doivent passer devant le bureau du service d’exploitation organisé par l’Entreprise. Là les agents procèdent au mesurage el au pesage, avant que les voitures ne disparaissent par la porte donnant accès sur le Cours-la-Reine.
Ce service, parfaitement installé et bien compris, pourra, en fin de travaux, renseigner les amateurs de statistique et leur fournir les éléments utiles pour connaître exactement ce que le Palais de l'Industrie recélait dans ses flancs.