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Pike


Pike à l'exposition de Saint-Louis 1904

Qui dit Exposition dit spectacle, spectacle splendide, soit, mais sérieux, jusqu'à un certain point sévère. Un temps vient où l'œil se lasse d'admirer des chefs-d'œuvre mécaniques et artistiques, où l'esprit se fatigue à en pénétrer le sens. Dans tout homme, il y a un enfant qui a besoin de récréation.

Les organisateurs de toutes les Expositions ont prévu ce besoin et y ont pourvu. Ils y ont pourvu avec des rues du Caire, des Midway attractions, des rues de Paris, des Pike, qui sont le coté foire de l'œuvre grave.

Ce coté foire, les promoteurs de « la plus Grande Foire du monde » n'avaient garde de le négliger : ils lui ont donné un développement gigantesque. La rue du Caire, la rue de Paris, la Midway attraction elle-même, encore qu'américaine, n'étaient que des ruelles au regard du Pike de Saint-Louis. Mais le Pike n'est pas seulement plus grand, c'est autre chose, quelque chose d'essentiellement moderne où la science et l'art de la mise en scène s'allient pour, à l'aide de trucs ingénieux, jeux de lumière et de glaces, sortilèges et artifices de la fée électricité, nous offrir ce que le « World's Fair Bulletin » appelle une « page colorée de la vie du monde » ; quelque chose de très américain qui étonne par sa variété, son étrangeté, et, tranchons le mot, sa pittoresque incohérence.

Près de 8.000 figurants, 6.000 humains de toutes les races, 1.500 animaux de toutes les espèces répartis dans plus de 500 «shows», d'une valeur totale de plus de 5.000.000 de dollars, s'échelonnent sur la spacieuse avenue qui, de l'entrée principale de l'Exposition, va jusqu'aux pavillons étrangers, le long des bâtiments des Transports et des Industries variées : voilà le Pike ; « un mille de merveilles » que les « Pikers » peuvent voir se dérouler en 5 h. 40 selon l'allure américaine.

Entrons : c'est l'extrémité orientale. Nous sommes dans le village tyrolien, en pleine vie alpestre, tout y est, la montagne, le torrent, le chalet, le va-et-vient coloré de la foule : pâtres agrestes, avenantes tyroliennes et les danses et les chants de là-bas, tout, jusqu'à la tintinnabulante clochette et les chiens du mont Saint-Bernard. Mais n'avions-nous point vu et ouï cela ailleurs ou quelque chose qui y ressemblait?

Ce qui nous est tout à fait nouveau, c'est le village d'à côté, le village irlandais, fait en partie, nous assure-t-on, avec de la terre importée de l'ile Celte. L'antique « Maison du Département » y joue l'office de café, où hâtivement nous avalons un petit verre d'authentique Irish Whisky.

Car une des principales « illusions » du Pike est là, qui nous requiert, le « voyage sous-marin » avec retour aérien. Une sorte de Nautilus ajouré plonge dans les gouffres amers, nous emporte aux yeux ébahis des poissons, à travers les féeries de l'Océan jusqu'à l'embouchure de la Seine ; puis, je ne sais comment, un ascenseur nous élève au sommet de la Tour Eiffel, d'où un autre navire, aérien celui-là, nous ramène et nous pose au coeur de l'Exposition quittée il y a vingt minutes.

Et déjà, nous sommes à Séville, vibrant aux péripéties d'une corrida de Toros mimée par des marionnettes.

Plus loin, voici le Paradis animal, bien nommé, où toute la faune de la jungle, du désert, de la prairie: ours, tigre, autruche, lion, kangourou, chameau, éléphant, loup et agneau réconciliés, je crois, ma foi qu'il y sont s'ébattent fraternellement, dans un site sauvage : lacs, rochers, jardins, icebergs, palmiers...

Maintenant, nous traversons la « Mystérieuse Asie ». « Ceylan, où fleurit le thé » : Téhéran: un jardin du Japon où quarante véritables Geishas dansent et chantent pour les gentlemen américains.

Mais le temps presse et notre programme est chargé. Chemin faisant vers les Enfers qui nous réclament, nous surprenons l'ensevelissement de notre vieille connaissance del Soto, dans le Mississipi "Père des eaux" : et nous nous enfonçons dans le «Royaume des Ombres»; nous passons l'Achéron sur la barque d'un Caron qui nous récite du Dante: et il nous faut saluer sa Majesté Satan, prince du mal, et frémir au supplice des damnés avant de remonter au Paradis qu'éclaire l'étoile de Bethléem.

Sans transition, nous sommes dans le vieux Saint-Louis, puis dans la Nouvelle-Orléans, au palais de Cebaldo où "des personnes vivantes" qui sont Napoléon, Livinsgtone, Marbois, Monroe, débattent sous nos yeux l'achat de la Louisiane.

De là, sautons à « Paris sur le Pike » où nous reconnaissons le cabaret Bruant ; de là à Rome que Néron incendie pour notre joie : et reculant d'un bond en arrière, plus loin, beaucoup plus loin, nous errons en pleines ténèbres chaotiques; une voix clame: « Que la lumière soit » et la lumière est, et le chaos s'ordonne. C'est la création du monde de Rollair. Parce que, sans doute, le premier souci de l'homme sur la terre fut de toilette, le palais de la Création voisine avec le palais du Costume, un ressuscité de 1900.

Plus loin encore, le Wild-West ; des Peaux-Rouges de 51 tribus différentes, Apaches, Sioux, Mohawks en tenues guerrières : des Cowboys, Centaures de la prairie : 850 acteurs.

Et nous revenons en Asie, pour voir se dérouler par les vitres du Transsibérien, des passages noblement sévères.

En contraste avec ces solitudes augustes, voici une rue grouillante du Caire, où ne manquent ni ânes, ni chameaux, ni singes; puis Constantinople, le fameux Bazar de Stamboul.

Non loin, le village chinois ; un groupe d'Esquimaux perdus dans les glaces arctiques ; le camp du Klondike.

Aux amateurs d'émotions vives, le magie Whirlpool offre un plongeon dans un Maëlstrom, d'où, après quelles délicieuses angoisses !,« avalanche veux-tu m'emporter dans ta chute » — ils émergeront en un lac enchanté.

Tout près, ce sont les cavernes du Mexique préhistorique ; et le théâtre maritime, où se livrent à toute heure du jour, entre cuirassés, torpilleurs et croiseurs, d'effarantes batailles navales.

Mais que cette ombreuse vérandah est tentante : c'est l'entrée « d'une vieille plantation » qui nous rappelle où nous sommes, en nous jetant au beau milieu d'un village nègre du sud, avant la guerre de l'esclavage. Voici la case patriarcale et toute la famille qui l'habite, depuis le bambin de trois mois jusqu'à la "mammy" et au vieil "uncle" légendaire : et autour de la case, le jardinet où l'on a planté du tabac, du blé, les pastèques "chers au palais du noir". Comme perspective, des champs de coton à perte de vue. C'est le triomphe de la couleur locale, toute une évocation saisissante du passé : d'un passé qui n'est pas tout à fait mort, qui revit dans ces jeux nègres, dans les chansons nègres, sortes de mélopées traînantes et mélancoliques accompagnant les danses populaires de l'Alabama et du Mississippi : l'aile de pigeon de la vieille Virginie, la double marche de la Caroline ; le "Pas Mala du nègre français" : "souvenir du Cake-Walk" que nous veux-tu ?

Arrachons-nous «à la complainte de la Louisiane créole : franchissons maintenant des scènes de carnage empruntées à toutes les guerres du Nouveau-Monde : guerre d'indépendance, guerres indiennes , guerre civile : passons à travers les terreurs de l'inondation où sombre l'ile Galveston; parmi les fumées et les flammes d'un incendie à New-York : enjambons encore le Pôle Nord pour nous asseoir dans le scenic Railway, les inoubliables montagnes russes, qui par des tunnels souterrains, des ponts vertigineux, nous font faire le plus fantastique, le plus étourdissant, le plus ahurissant des voyages.

Puis, afin de nous étourdir tout à fait, la glissade des bateaux-plats, des water-chutes et l'irruption dans les eaux soulevées du lac.

Et après l'eau, le feu.
Nous voici dans une sorte de cirque : des hommes agiles comme des acrobates, disciplinés comme des soldats, jouent devant nous la tragédie du feu.

Au poste d'incendie, on vient de sonner l'alarme. Ces hommes sautent de leur couchette, harnachent leurs chevaux, s'équipent, se précipitent en ordre à travers le panorama mouvant d'une rue New-Yorkaise.

Et, juste en face de nous, un bâtiment gigantesque brûle, bloc rougeoyant : aux fenêtres, des gens tendent les bras, appellent au secours. Un galop de chevaux et les sauveteurs arrivent. Tout de suite, la manoeuvre commence, rapide, précise, parmi des torrents de fumée et de flammes. On les voit, avec des crochets aériens arracher les victimes à la mort. Autour des acteurs et du drame, le feu met une rouge auréole. C'est très beau, très vrai.

Au surplus, vous entendez bien qu'il n'y a pas de feu du tout, que le feu est une illusion, comme la vue de New-York, comme le Pike. Ce qui, par contre, n'est pas une illusion, c'est l'adresse, le sang-froid, la science de ces acrobates qui sont des pompiers authentiques, les premiers pompiers du monde, les mieux outillés, les mieux entrainés, la brigade des Hale's Fire Fighters de Kansas-City, célèbres dans tout l'univers.

Et voilà tout, la Hale's Fire Fighters Brigade marque la borne occidentale du Pike et la fin de cette course folle : 5 heures 40 Il était temps !

Pourtant, nous n'avons pas tout dit : plus étonnant qu'aucune des merveilles du Pike. il y a la rue de Babel où se croisent, se
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coudoient, se mêlent, grouillante poussière multicolore, toutes les races : la blanche, la noire, la rouge, la jaune : où paradent majestueux les gardes Jefferson, où vont des nègres, des planteurs importants, de plantureuses fermières, mainte dame créole "aux charmes ignorés", voire quelques Parisiennes, trop rares au gré du Parisien exilé. La nuit surtout, le spectacle est magique, quand le fleuve humain roule ses flots, bavards et disparates, sous l'aveuglante averse des lumières, un déluge de feux à côté de quoi tout ce que nous avons vu ailleurs n'est que deuil et ténèbres, c'est un éblouissement ! Où sommes-nous? en quel siècle et dans quel pays? en Afrique? en Asie? en Amérique ? Non. nous sommes au Pike, un jour quelconque, un soir quelconque des 212 jours et soirs de la géante Foire.

C'est bien autre chose lorsqu'il y a « parade ». Cette fois, il faut céder la parole au Barnum indigène, dont la seule grandiloquence égale les choses qu'il dit :
«La parade des peuples et des bêtes le jour du Pike. écrit le World's Fair Bulletin, est bien le plus grand des spectacles que le monde ait contemplés. Par sa magnificence barbare, par son intérêt humain, cela dépasse de loin le Jubilé de la Reine, les triomphes des conquérants à Rome, la visite de la Reine de Saba à Salomon. »

Au milieu d'un ouragan de musiques, du murmure de trente langues, du miroitement de mille couleurs, une caravane sans pareille, déroule sa course serpentine parmi la cité des Palais : Six mille indigènes de proches et lointains climats, deux mille animaux de toutes espèces, s'avancent dans la plus étrange procession qu'on ait vue depuis le jour où ils cherchèrent refuge dans l'arche ! Et seule la famille de Noé fut sauvée des flots alors qu'ici des représentants de toutes les races humaines défilent vers le Pike polyglotte, en cette marche solennelle des nations : Chinois, Japonais, Russes, Tyroliens, Irlandais, Français, Turcs, Caffres, Assyriens, Pygmées africains et Patagons géants.

Et Barnum continue... mais le souffle nous manque.

©Exposition internationale de Saint Louis 1904. Rapport général