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Philippines


Philippines à l'exposition de Saint-Louis 1904

Architecte(s) : M. Taft

Des spectacles étranges, des problèmes passionnants ; voila ce que propose à notre curiosité et à notre méditation l'Exposition des Philippines.

Une palissade qui enclôt des villages baignés par les eaux que des pirogues sillonnent ; des huttes parmi un enchevêtrement de feuilles, et de lianes; une maison de bambou perchée au faite d'un arbre où nichent des hommes venus d'une des 1.600 îles composant l'archipel Philippin et qui sont les frères arriérés des artistes dont les oeuvres décorant les murs des palais élégants et pour combler le fossé, l'abime intermédiaire, des écoles bruissantes de vie enfantine créées par l'Amérique, partout présente ici : deux races hier ennemies, maintenant en collaboration amicale: tels sont les aspects que l'œil saisit d'abord. Et l'esprit suivant l'oeil, s'achemine vers d'inquiétants problèmes: à chaque pas des idées se lèvent devant le promeneur, des questions se posent: par quelles voies un peuple se hausse-t-il de la vie sauvage à la vie civilisée? Par quelles raisons d'humanité et par quels bienfaits se justifie la violence de la conquête? Quel est le devoir, quelle est la mission des races dites supérieures envers les races inférieures ? Problème ethnologique ; problème colonial et politique, problème moral, tous ces problèmes qui se confondent, l'Américain les a bravement abordés, non pas en philosophe, mais en homme d'action « natus rébus agendis » : par le côté pratique, avec le ferme propos de les résoudre le mieux et le plus vite possible. De là visiblement est née cette Exposition, où il a réuni les 1.200 indigènes qui de retour chez eux « seront les plus actifs missionnaires de la civilisation » : où son légitime orgueil aussi nous a conviés à voir l'usage qu'il a fait de sa puissance qui compte à peine six ans.

Conçue par M. Taft, ministre de la guerre, pour offrir au conquérant un vivant tableau de sa conquête, une image réduite des Philippines avec leurs huit millions d'habitants ; préparée par un Comité mixte d'Américains et de Philippins, cette Exposition, qui couvre 47 âcres, plus qu'aucune autre Exposition particulière, enferme dans son enceinte 1.100 figurants, 75.000 objets propres à nous révéler les aspects divers de la vie indigène à tous ses degrés, du plus haut au plus bas.

Franchissons le pont d'Espagne et pénétrons dans la Réserve qu'est l'oasis de la grande foire. Un dieu bienveillant ménagea celle halte à notre fatigue. D'abord la Cité murée nous accueille, qui est une reproduction, non de Manille, mais de l'enceinte où s'emprisonne la vieille forteresse espagnole; au lieu de maisons, elle abrite les reliques de la guerre américaine et des corps de troupes indigènes; du haut des remparts, l'œil perçoit le lac d'Arrowhead. fac-similé de la lagune de Bay avec sa rangée de villages noirs. Par delà la Cité murée, sur la place de Santa-Cruz, où nous reviendrons, se détache la statue de Magellan, qui découvrit des Philippines et dont à Manille la colonne domine la rivière Pasig. A l'ouest, le bâtiment de l'Agriculture, le plus vaste qu'il y ait dans l'enceinte, et où l'on nous expose 100 variétés de riz, de coton, des huiles, des céréales, du chanvre, du caoutchouc, des chapeaux, des paniers, tous les produits de l'industrie locale. Et reprenant notre course, nous voici sur la place de Santa-Cruz, autre souvenir de Manille, et centre de la Réserve.

Sur cette place, diverses constructions reproduisent le Palais du Gouverneur, style espagnol, une riche habitation Philippine, le bâtiment du Commerce et la cathédrale de Manille qui fait un peu office de musée. Au seuil, une statue de Rizal. le héros de l'Indépendance et qui porte la signature d'Isabella Tampinco, sculpteur indigène; d'autres statues et bustes l'entourent, oeuvres d'artistes Philippins.

L'art indigène est encore représenté dans le Palais du Gouverneur, par diverses toiles dont un groupe allégorique qui nous montre les Philippines sous les traits d'une adolescente offrant une branche
d'olivier à la Colombie et qu'environnent des anges qui sont les Arts et Métiers. La peinture de Résurreccion Hidalgo, autre Philippin célèbre, a été acquise par le Gouvernement au prix de 25.000 francs.

Mais pour nous, la partie la plus captivante de l'Exposition est encore cette cathédrale qui renferme le département de l'Education. Là nous saisissons sur le vif le travail de défrichement intellectuel poursuivi par le conquérant américain.

Derrière les soldats de la première armée d'occupation marchaient les instituteurs, "l'Education suit le drapeau des Etoiles et Raies".Bien mieux, les officiers même du général Merritt furent les premiers maîtres d'école des Philippins. L'œuvre n'a pas été différée d'un jour. Le résultat, c'est qu'au bout de trois années de domination, on trouvait déjà plus d'indigènes parlant anglais qu'il n'y en avait parlant la langue du Cid après quatre siècles de domination espagnole ; qu'au lieu des 800 écoles existant dans toute l'étendue de l'archipel le 13 août 1898, quand les troupes de l'Union entrèrent à Manille, on en compte aujourd'hui 2.900, avec 200.000 élèves, qu'instruisent 3.000 instituteurs indigènes, sous la surveillance de 1.000 instituteurs américains. Et dans ces 2.900 écoles, on n'enseigne pas seulement à écrire, lire et compter, mais des arts d'agrément utiles, comme en témoignent des ouvrages de bois sculpté, des dessins, des paniers sortis des mains des élèves. Sous nos yeux mêmes, pour nous convaincre, l'école fonctionne : une maison de bambou et de palmes où des gamins de couleur sont initiés aux rudiments de la science.

L'éducation est le plus haut bienfait de la conquête; il y en a d'autres. L'instituteur, défricheur d'âmes, a pour auxiliaire le pionnier qui ouvre la brousse. Plus de kilomètres de routes y ont été tracés en six ans de domination américaine que pendant tout le régime espagnol. Cela nous ne le voyons pas, mais on nous le dit et tout de cette Exposition nous l'affirme : ces constructions si pittoresques ; cette maison de Manille où les écailles d'huîtres transparentes remplacent les vitres et qui renferment les délicats travaux de l'industrie féminine; les Expositions spéciales du commerce, de la géographie, des mines, des forets, des pêcheries : tout cela nous raconte les victoires du
blanc sur la sauvagerie noire, les ressources naturelles développées et exploitées, l'activité créatrice de l'Ouest se substituant à l'indolence orientale, taillant, plantant, bâtissant, mettant en valeur les énergies latentes de la terre et de l'homme, de ce Malais si souple avec lequel elle est en train de faire un peuple de laboureurs, de marchands, de soldats. En vérité, il y a déjà une police locale et un bataillon indigène qui a fort bonne mine sous les armes.

Et pour que nous mesurions mieux par le contraste la distance à parcourir, voici, en regard du tirailleur philippin bien sanglé dans sa tunique, le Negrito aborigène, plus proche de l'orang-outang que de l'homme, qui tire de l'are, se nourrit d'herbes, de racines, de limaçons; ils sont 14 Negritos transplantés à l'Exposition; 14 sur les 10.000 survivants d'une race en train de s'éteindre si l'Oncle Sam ne la régénère, et dont l'origine est une énigme.

A côté d'eux on nous présente une tribu d'Igorollès, des Malais couleur de cuivre, nez épaté, lèvres épaisses, cheveux droits : au demeurant d'aspect solide, et qui se répartissent en sous-tribus: en Boutocs. chasseurs de tètes, mangeurs de chiens ; en Seujocs mineurs; Tinguianes laboureurs; tous ignorants de la toilette, tatoués et fumeurs; puis de cruels Moros, disciples de Mahomet, armés de kirs, descendants des anciens pirates et qui vivent sur les eaux, les plus intelligents des indigènes; les Lanao Muros qui font leurs maisons dans les arbres : les Bagolos, féroces et coquets. Quand nous aurons nommé les Visayos, convertis au christianisme, les plus doux de ces insulaires, qui nous ramènent des profondeurs de la barbarie noire au point où elle effleure la civilisation, notre cycle sera complet ; nous aurons fait le tour du petit monde que recelait et que nous révéla l'Exposition des Philippines, d'un charme pour nous d'autant plus attachant qu'il n'est pas encore et qu'il n'est déjà plus, qu'il se transforme incessamment depuis que toucha l'épée magique de l'Oncle Sam : les Philippines, un monde "jeune et pourtant très vieux ».

©Exposition internationale de Saint Louis 1904. Rapport général