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Palais Lumineux Ponsin


Palais Lumineux Ponsin à l'exposition de Paris 1900

Architecte(s) : Ponsin

On raconte que le khalife Haroun-al-Rechid avait dans ses jardins, sur le bord du Tigre, un pavillon extraordinaire, dont les fenêtres étaient éclairées, la nuit, par quatre-vingts lustres; il en résultait une illumination splendide dont le rayonnement s'apercevait de toute la ville de Bagdad.

Je ne puis voir le Palais lumineux, qui mire dans le lac du Champ de Mars son architecture capricieuse, sans songer à la merveille du conte oriental. Ce n'est pas que le dessin de cet édifice soit très harmonieux, ni sa décoration d'un goût très pur, mais il a un aspect fantastique qui confond l'imagination. Sa forme rappelle celle des kiosques à toits contournés et à clochettes qui sont reproduits sur les paravents; quant à la matière transparente et fragile qui a servi à sa construction, elle fait penser au sucre filé de quelque gigantesque pièce de confiserie.

Rien de plus difficile que de décrire ce monument : c'est un assemblage bizarre de motifs décoratifs de tous les pays, rocailles Louis XVI, clochetons chinois, arceaux arabes, fondus en verre de couleur. Si le Palais Ponsin est d'un effet extraordinaire le jour, il est plus surprenant encore le soir; qu'il soit vu de l'extérieur ou de l'intérieur, il apparaît complètement lumineux sans que nulle part un seul point de feu y soit visible. Douze mille lampes électriques, habilement disposées, fournissent un foyer d'incandescence également répandu à travers tout l'édifice. Les marches, les contremarches et les rampes des deux escaliers qui donnent accès au Palais deviennent phosphorescentes; les colonnes semblent, comme les fameuses colonnes du temple de Tyr, taillées dans des pierres précieuses douées de rayonnement nocturne; les murs s'éclairent; les toitures,déploient dans les ténèbres de flamboyants contours ; enfin, au faîte du monument, sur un globe de feu qui paraît tourner dans les airs, se dresse la déesse de la Lumière brandissant deux flambeaux éblouissants.

Le Palais lumineux ne doit pas être considéré comme un simple amusement des yeux ; il mérite d'être étudié comme un spécimen extrêmement curieux des derniers perfectionnements de l'art de la verrerie. Conçu et projeté par M.Ponsin, qui est mort avant de l'avoir vu édifié, ce monument a été construit par la célèbre Société des Manufactures de Glaces de Saint-Gobain, à laquelle s'est adjointe la Verrerie de Saint-Denis pour la fabrication des pièces en verre soufflé.

Le verre est l'unique élément de la construction et de la décoration du Palais. On a façonné de mille manières cette matière d'apparence si fragile et si rigide; on l'a coulée en blocs massifs; on l'a modelée comme du stuc; taillée comme du marbre; on l'a rendue tour à tour opaque et transparente; tantôt elle brille des plus éclatantes couleurs et tantôt, réfléchissant les images, elle abuse les regards par d'étonnants jeux de perspective. En verre sont les tuiles des toits, les piliers et les vasques des balustrades; en verre sont pavées les salles; les murs sont faits de trois mille six cents pièces de verre moulé; la coupole de plaques de verre imprimé. Dans des écrins, le verre imite à s'y méprendre les gemmes les plus rares ; il se tisse même en draperies et en tapis somptueux.

Le Palais lumineux ne se contente pas de montrer le verre utilisé de la façon la plus imprévue, il initie les profanes au secret des métamorphoses de cette matière merveilleuse. Dans les grottes ménagées au-dessous de l'édifice a été installé un four, et d'habiles ouvriers soufflent le verre sous les yeux des visiteurs; tandis qu'au premier étage, des joailliers le taillent et lui donnent le feu du diamant.

Blasés par les innombrables découvertes du XIXe siècle, nous apprécions mal les inventions industrielles qui rendent notre vie journalière aisée et agréable. Nous regardons comme fort simples des procédés de fabrication qui pendant longtemps ont passé pour d'étonnants secrets. L'Exposition de la Société de Saint-Gobain réveillera notre admiration pour une des matières les plus belles et les plus utiles qu'ait créées l'industrie humaine.

©L'illustre Soleil du Dimanche