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Ceylan


Ceylan à l'exposition de Paris 1900

Le Pavillon des Indes britanniques dresse sur le quai de Billy ses murs blancs, gaufrés d'ornements légers et d'arabesques dont les entrelacements semblent renfermer de mystérieuses formules. Un vestibule divise l'intérieur de l'édifice en deux sections; celle de droite, que nous visiterons aujourd'hui, est réservée à Ceylan.

Dans les salles, que double un étage de galeries, des boiseries claires, bizarrement contournées, et des étoffes à fleurs vertes et rouges, mettent un papillotement de couleurs joyeuses; aux murs sont suspendus d'étranges masques de dieux et de démons; de toutes parts étincellent des armes damasquinées et incrustées de pierreries, de lourds bijoux, des joyaux compliqués; on se . sent transporté dans un monde à demi fabuleux. L'air est chargé de senteurs très douces et très pénétrantes qui grisent l'imagination : parfum des aromates que, jour et nuit, dans les sanctuaires, des bonzes en robes jaunes brûlent devant de monstrueuses idoles; parfum du santal et de l'aloès, et de toutes les précieuses essences dont l'odeur se mêle aux chaudes odeurs des jungles; parfum des épices, que marchands et aventuriers venaient chercher jadis de tous les points du monde au prix de mille dangers...

La collection de monnaies provenant de Ceylan qui a été prêtée à l'Exposition par M. E. Booth, de Colombo, fournit un témoignage surprenant de la variété des peuples qui, au cours des siècles, de près ou de loin, trafiquèrent avec la grande île de l'Océan Indien. On y voit rassemblées sur le velours d'une même vitrine, d'antiques monnaies bouddhiques oblongues et circulaires; des oboles du Bas-Empire Romain; des larins d'or en forme d'hameçons, des sequins de Venise, des pièces à inscriptions arabes, persanes, malaises, siamoises, Des séraphins portugais rappellent la conquête de l'île par Lorenzo d'Almeida, et le mélange des ducats hollandais, des guildes, des stuivers, avec les monnaies de Lisbonne fait penser aux luttes acharnées soutenues dans les solitudes de la mer des Indes par les galions portugais contre les flottes de la Compagnie des Provinces-Unies. Combien de combats à jamais ignorés se livrèrent alors en vue des côtes verdoyantes du Coromandel et du Malabar?... Mais voici des rixdollars anglais; les premiers datent de 1798, c'est-à-dire de deux ans après la reddition de la dernière forteresse hollandaise de Ceylan; la régularité du système décimal remplace les fractions compliquées des systèmes précédents et annonce l'administration méthodique à laquelle l'île a été soumise par ses derniers conquérants.

Ceylan est la première des Crown colonies britanniques, c'est-à-dire des colonies que le Colonial Office de Londres, représenté par un gouverneur, administre directement au nom de la Reine. Le Pavillon de Ceylan renferme des documents qui permettent une étude complète de ce régime colonial, qui a donné à l'Angleterre de si excellents résultats. Des tableaux statistiques, des inscriptions murales en montrent le succès par de brèves indications qui méritent d'être retenues.

La population de l'île est environ de 3 millions et demi d'habitants, très inégalement répartis; la proportion des Européens et des indigènes est dans le rapport de 2 pour 1000.

Le revenu de Ceylan, en 1898, a dépassé 25 millions de roupies et ses dépenses n'ont pas atteint 23 millions. De 1894 à 1898, le total des importations est passé de 68 millions et demi à 87 millions et demi de roupies; celui des exportations de 79 millions à 94 millions. Une belle collection de photographies donne un aperçu des grands travaux exécutés dans l'île par les Anglais ; les plus remarquables sont ceux qui ont transformé Colombo, de comptoir fortifié en entrepôt merveilleusement outillé; à l'abri de sa jetée d'un kilomètre et demi des flottes entières trouvent abri en tout temps et son bassin de radoub est le plus vaste qui existe entre Malte et Hong-Kong. Pour l'activité, c'est le dixième port du monde.

Quel que soit l'intérêt d'une étude économique de Ceylan, la plupart des visiteurs ne chercheront dans le Pavillon cinghalais qu'une joie des sens et de l'imagination. Dans le blanc décor des salles à arcades, ils aimeront à se croire transportés dans l'Ile des Parfums au temps légendaire de ses Maharajahs. Despeintures nous montrent, enfouies dans l'épaisseur des jungles, des ruines de capitales en porphyre; sous l'enchevêtrement de lianes où des perroquets mêlent leurs couleurs éclàtantes à celles des fleurs, un peuple de génies difformes grimace, et des paons éventent des idoles impassibles de leur queue chargée de pierreries. D'Anuradhapoura, qui resta douze cents ans la capitale de Ceylan, il ne reste plus rien aujourd'hui qu'un amoncellement de pierres rouges; de ses palais, dont le toit étincelait de l'éclat de 100.000 rubis, de ses temples qui renfermaient — trésor plus précieux encore — la sébile que;tendait aux passants Gantama Bouddha, le divin prince devenu mendiant,ilneresteque desdécombres informes sur lesquels un arbre sacré, vieux de 2000 ans, étend l'ombre de son feuillage immuable.

L'île a perdu son indépendance et son opulence, mais elle a conservé son antique civilisation, sa religion, ses castes, ses coutumes et son art fin et compliqué. C'est ce dont on peut se rendre compte à l'Exposition. Dans les rouges avenues bordées de paillotes grises, les mêmes hommes que jadis vont et viennent indolemment, les jambes enveloppées d'un pagne de nuance vive et les cheveux retenus en chignon au sommet de la tête par un peigne d'écaillé circulaire; dans les monastères, les mêmes bonzes au crâne rasé lisent et relisent toujours le Tipitaka dans ces olas en feuilles de palmier?dont le Pavillon cinghalais du Trocadéro montre quelques beaux exemplaires; dans la boue des rizières les paysans demi-nus guident toujours la même charrue sans roue, attelée d'un minuscule zébu; enfin dans les échoppes, entre des boutiques où, derrière des entassements de fruits luisants, se tiennent accroupies des femmes chargées de bijoux, les mêmes joailliers, les mêmes brodeurs, les mêmes tisseurs, penchés sur d'anciens métiers, patiemment-cisèlent l'or, l'argent et l'ivoire, incrustent d'écaillé et de nacre des bois précieux, sculptent des éléphants d'ébène, brodent des gazes transparentes de fils de soie et de métal. Des mille petites industries cinghalaises, dont les procédés remontent aux origines de la plus vieille et de la plus féconde civilisation d'Extrême-Orient, l'Exposition fournit des échantillons extrêmement variés.

Comme jadis, Ceylan est l'île des pierreries et des perles; des écrins éblouissants, des coupes remplies de pierres de lune, d'astéries, de chrysolithes, de béryls, de saphirs le rappellent aux visiteurs. La taille de ces pierres est médiocre; cela tient à ce que les Cinghalais qui n'apprécient les gemmes que pour leur dimension et leur poids n'en pratiquent le polissage que depuis peu, à la demande des Européens. La réduction d'un puits à pierres précieuses montre les procédés d'extraction qu'ils emploient.

Depuis des temps immémoriaux des plongeurs vont chercher des perles au fond du golfe de Mannar. Nous pouvons nous imaginer ces pêches d'après les modèles de ballant ou bateaux exposés dans le Pavillon cinghalais.

Les épices ont fait longtemps une des richesses de Ceylan, parce que cette île servait d'entrepôt aux épices des Moluques. La cannelle seule y est abondante et de la meilleure qualité.?
Un missionnaire français, qui voyageait en Asie au XVIIe siècle, prétendait même que « Ceylan fit l'objet des convoitises ardentes des Hollandais, parce que c'est la seule contrée où croisse la bonne cannelle ». Quand ils eurent l'île en leur possession ils firent, en effet, de la culture de cette épice un monopole d'État qu'ils surveillèrent avec un soin jaloux, brûlant l'excédent des récoltes, quand la production dépassait les offres, afin de ne pas déprécier la denrée.

En 1899, les Anglais en ont exporté pour 2 millions et demi de roupies.

L'histoire des industries agricoles de Ceylan est aussi attachante et aussi mouvementée qu'un roman. Du temps des princes indigènes, L'unique occupation des paysans était la culture du riz, qui ne pouvait se faire que dans la région brûlante dès plaines; aussi, le plateau central, qui forme la partie la plus saine et la plus agréable de l'île, resta-t-il jusqu'en notre temps couvert de forêts inhabitées. C'est vers 1825 qu'un gouverneur anglais, sir Edward Barnes, transforma l'exploitation de l'île par l'introduction du café.
La prospérité de cette culture atteignit son apogée en 1874; elle couvrait alors 150000 hectares et rapportait annuellement 125 millions de francs. Un champignon parasite, le Himeleia vastatrix, fit à ce moment son apparition et en quelques années détruisit toutes les plantations. Ceylan semblait à tout jamais ruinée. Ses habitants essayèrent un moment de se créer des ressources par l'acclimatation du quinquina. Ils firent ensuite diverses tentatives dont une des plus heureuses eut pour résultat de multiplier les plantations de cocotiers. Mais c'était le thé qui devait rendre à Ceylan toute son ancienne prospérité. Nous ne pouvons ici raconter le prodigieux développement de sa culture. Quelques chiffres seulement en donneront une idée„
En 1867, on comptait 10 acres plantés en thé; en 1877, 2.720; en 1887, 170.000; en 1897, 350000. En 1899, on estime que la culture du thé ne couvre pas une moindre étendue que les plantations de café à l'époque de leur plus grande prospérité.

Le visiteur du Pavillon cinghalais peut voir toutes les variétés de la précieuse feuille rangées et étiquetées dans d'innombrables flacons; mais il préférera sans doute se rendre compte de l'excellence du produit qui fait la richesse de Ceylan en allant en savourer l'arôme dans le kiosque élégant attenant au Palais des Indes britanniques.