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Siam


Siam à l'exposition de Paris 1900

Le Siam, déjà très bien représenté en 1867, en 1878, en 1889, avait cette fois encore une jolie exposition ; celle-ci était située au Champ-de-Mars. Elle était abritée sous une pagode jaune et rouge, que le commissaire général, Son Excellence Phya Suriya Niwatr, ministre à Paris, avait fait construire et orner avec un grand respect de l'architecture nationale. C'était, en effet, un édifice très curieux, évoquant fort bien la grande pagode de Watchang, à Bangkok, avec sa forêt de tours, de clochetons, de flèches en bronze doré, s'élançant au-dessus de toitures à cinq étages, couvertes de tuiles en porcelaine, vertes, rouges ou bleues, et reposant sur des charpentes, fouillées à l'infini, enluminées de tous les tons possibles, plaquées de nacre, ou de fragments de miroirs.

A l'intérieur on admirait des collections superbes d'objets d'art et surtout des échantillons de bois de teck qui sont une des richesses du pays et dont l'exploitation nous a été révélée de la façon la plus curieuse. On y voit se résumer, en quelque sorte, la vie d'une partie de la population et un mélange intéressant d'éléments de commerce birman et européen qui vaut la peine d'être cité pour montrer combien le Siam est encore à la fois bien siamois et civilisé.

Généralement, en effet, le concessionnaire, ou plutôt le locataire birman, dispose de très faibles ressources ; il emploie tous les moyens pour obtenir du propriétaire de la forêt et des autorités locales, la concession à bail d'une forêt. Une fois celle-ci obtenue, il s'adresse, pour les fonds nécessaires à l'exploitation, à une maison de commerce de Bangkok, qui lui avance le capital moyennant de très gros intérêts. La moitié, au moins, de la somme avancée est employée dans l'achat des éléphants, le reste sert aux avances aux coolies et a disparu d'ordinaire avant que le moindre tronc d'arbre ait pu être vendu sur le marché.

Les délais entre l'exploitation proprement dite de la forêt et le moment de la vente sont très longs : la première opération pour la coupe des bois consiste à faire une incision circulaire sur le tronc des arbres à abattre. Large de 0m,20 environ et profonde de 0m,10 , cette entaille est pratiquée à environ 1m,20 du sol, et de préférence lorsque l'arbre est en fleur. A ce moment en effet, la sève est des plus abondantes et le teck meurt plus aisément. A toute autre époque de l'année, l'écoulement de la sève serait beaucoup plus lent et l'on a calculé qu'il faudrait attendre environ trois ans avant que le bois fût suffisamment sec pour être vendu. Quelques jours après l'incision dont nous venons de parler, on en fait une nouvelle jusqu'au cœur de l'arbre et au bout de six mois ou d'un an on peut l'abattre. Il est alors suffisamment sec. Une fois le tronc débarrassé de ses branches, les éléphants le transportent à proximité des rivières pour en former des tas.

L'acquéreur appose alors sa marque. Cette question des marques réclame une explication succincte. On en distingue plusieurs : celle du propriétaire de la forêt, celle qui est appliquée sur les bois vendus, et, enfin, celle de l'acquéreur.

L'administration royale y ajoute également son timbre. On ne peut attribuer cet excès de marques qu'à la crainte de vols possibles, voire fréquents, de billes de bois, une fois le teck réuni en trains ou radeaux dans la rivière.

L'achat des éléphants constitue une des grosses charges des exploitations forestières ; ils deviennent, en effet, de plus en plus rares et leur prix varie entre 4000 et 5000 francs. Quelques concessions en ont jusqu'à cinquante, représentant un capital dont l'amortissement grève lourdement les bénéfices réalisables. Ces animaux sont les seuls capables d'exploiter les forets et s'acquittent de cette besogne avec la plus grande adresse. A l'époque du commencement des hautes eaux, vers le mois de mai, ils transportent les pièces de teck de la foret au lieu de formation des trains de bois sur les rivières. Ceux-ci sont composés en juxtaposant les billes et en les réunissant les unes aux autres à l'aide de solides rotins passés dans les trous pratiqués à chaque extrémité des pièces. Sur le Me-Ping, ces trains comprennent environ 100 troncs, alors que sur le Sawankaloke ils n'en ont pas plus de 130.

Des bateliers, au nombre généralement de trois, se chargent de leur descente en s'aidant de longues perches de bambou. Il faut de dix à quinze jours pour franchir l'espace qui sépare Rahenh sur le Me-Ping, où se réunissent les trains de teck de la région de Xieng-Mai, de Pak-nam-Po, au confluent du Me-Ping et du Me-Yom; trois ou quatre jours pour atteindre Cheinat, station où le bois acquitte les droits de flottage et où les conducteurs de trains venant des hautes rivières s'arrêtent pour regagner les régions forestières.

De cette localité on arrive à Bangkok au bout de huit ou dix jours.

La saison de flottage commence en juin et continue pendant les mois de juillet et d'août. Après cette date, le courant est trop violent, et les eaux trop hautes empêchent parfois de distinguer exactement les lits des rivières. Il y aurait à craindre, alors, de laisser échouer les bois dans des champs avoisinant les cours d'eau. En octobre, novembre et décembre, ces dangers ont disparu et on peut recommencer le flottage. Ces différentes périodes, pendant lesquelles le teck est descendu, par eau, sur le marché de Bangkok, produisent parfois, à certains points, des amoncellements de billes qui pèsent lourdement sur les prix possibles de vente. Indépendamment de ces fluctuations de prix, l'encombrement causé par les trains de teck sur telle ou telle rivière donne lieu à de nombreux vols de pièces de bois. On évalue à 3% ou 5% la quantité de bois ainsi volé malgré toutes les précautions prises. Les employés des propriétaires du bois sont ceux qui commettent généralement ces vols.

En dehors de la question des éléphants et du flottage, la main-d'œuvre est un facteur très important dans le commerce I du teck au Siam.

On estime à une journée de travaille temps nécessaire pour la simple opération d'abattre un teck et le dépouiller de ses branches pour pouvoir le porter à la rivière. La quantité de madriers arrivés à Bangkok, en 1899, ayant été, d'autre part, d'après les rapports auxquels nous avons emprunté les renseignements contenus dans cette étude, d'environ 70000, on peut se rendre compte des préoccupations que donne aux exploitants des forets de teck le recrutement de leurs ouvriers.

Ces derniers sont, ou plutôt étaient surtout des Khas Mus (population originaire du Laos).

Avant l'occupation française, en 1893, ils étaient recrutés en grand nombre pour le Siam par des chefs de leur propre tribu, avec lesquels les propriétaires des forêts traitaient à des prix variant entre 30 et 50 roupies, soit de 50 à 85 francs environ par an, et par ouvrier en plus de la nourriture (riz), du tabac, etc., le
tout pour une durée de un à deux ans. La nourriture coûtant de 8 francs à 8 fr. 5o par mois, la dépense totale annuelle ne s'élevait guère à plus de îoo à 190 francs. Certains employeurs peu scrupuleux ne réglaient qu'une partie des gages de leurs ouvriers et arrivaient pourtant à les retenir sur leurs concessions forestières par de petits cadeaux ou de belles promesses. Après l'annexion du Laos par la France, cet
état de choses cessa et les autorités françaises exigèrent le paiement des gages en retard.
Certains bûcherons Khas Mus, se voyant, du jour au lendemain, en possession d'une somme quelque peu rondelette, s'empressèrent de retourner chez eux, et la majorité abandonnèrent les exploitations. C'est là la raison donnée par M. J. Stewart Black, consul d'Angleterre à Xieng-Mai, dans son rapport officiel annuel de l'année dernière, de la diminution de la main-d'œuvre constatée.

Il est un fait certain, c'est que cette diminution a poussé les exploitants à recourir, de plus en plus, au travail des éléphants, ce qui augmente sensiblement leurs frais généraux. En 1899, paraît-il, les bûcherons ne pouvaient être engagés qu'à des prix voisins de 200 francs par an (au lieu de 50 ou 85 francs), de plus, la nourriture a surenchéri elle-même de 5o%. Un bon cornac réclame plus de 400 francs par an pour la conduite d'un éléphant. Ces prix sont loin, comme on le voit, de ceux pratiqués pour la main-d'œuvre d'il y a sept ou huit ans. Il faut compter actuellement 350 à 360 francs par an et par bûcheron; tandis que 100 à 190 francs suffisaient il y a quelques années. Les maisons birmanes et anglaises ont recours à la main-d'œuvre laotienne locale, mais le Laotien est très paresseux et capricieux, et rend de mauvais services. D'après le rapport annuel du consul d'Angleterre à Xieng-Mai, le commerce du bois de teck au Siam, en 1899, était entre les mains de sept maisons de commerce, dont quatre anglaises, une danoise, une française et une siamoise, représentant, pour les maisons anglaises seules, d'après la même source, plus de 50 millions de francs de capital.

Nous avons choisi ce sujet d'étude commerciale très spécial parce qu'il réunit tous les facteurs entrant en jeu dans la vie industrielle du Siam; on y voit l'existence des habitants ; leur gain, celui des marchands, celui des Européens; on y voit apparaître les éléphants qui y sont légendaires et qui tiennent là, comme dans beaucoup d'autres choses, le rôle le plus important. Enfin, des coutumes indigènes s'y mêlent aux codes européens, aux questions de douane, etc.. Tout le Siam est ainsi et se montrait tel au Champ-de-Mars : antique et moderne à la fois. Nés de la rencontre de deux courants de populations venant de l'Occident et de l'Orient, les Siamois ont conservé intactes les superstitions des Hindous et des Chinois, en dépit des prescriptions du bouddhisme, et ils y ont joint certaines croyances d'Europe, dont le nombre ira en croissant. Il y a beaucoup à tirer, dans l'avenir, de ce pays où la population est aussi docile et sage et cependant conservatrice de sa propre physionomie, de son propre caractère, qui est très doux, très accessible aux nouveautés, appliquées dans une sage mesure.

©Paul Gers - 1900