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Madagascar


Madagascar à l'exposition de Paris 1900

Architecte(s) : M. Jully

L'Exposition industrielle, commerciale, ethnographique de Madagascar était très originalement liée à l'exploitation d'un Panorama qui retraçait l'histoire militaire de la conquête. En un seul bâtiment, de forme cylindrique, de dimensions fort étendues, où on circulait dans un dédale de couloirs, de plans inclinés, de terrasses, etc., le visiteur avait sous les yeux le résumé de tout ce qui se fabrique, se vend, se consomme dans l'île Rouge ; il y rencontrait des modèles d'habitations de toute espèce, des types d'habitants,bêtes et hommes et, en même temps, par l'examen du beau Panorama du peintre L. Tinayre, il fixait dans sa mémoire les traits principaux de cette campagne si pénible par où tout un pays, choses et gens, est devenu notre propriété. Rien ne lui échappait, désormais, de la colonie entière.

Le bâtiment avait été construit sur les plans de M. Jully, architecte de l'île, qui s'était un peu rapproché du style arabe, dans les lignes principales. Le plus réel mérite de la construction résidait en son aménagement si ingénieux.

La disposition intérieure du monument était en effet excellente, en ce sens qu'elle avait permis une division rationnelle et méthodique des objets exposés.

Pour faciliter la visite de l'exposition de Madagascar, il fallait distinguer chez elle trois parties : rez-de-chaussée, premier étage et deuxième étage.

Au centre du rez-de-chaussée, sur remplacement du bassin du Trocadéro, était une île de dimensions naturellement très restreintes. Cette île était entièrement occupée par une forêt vierge truquée comme les décors de théâtre et si bien imitée que l'illusion était complète pour les spectateurs, qui devaient la contempler à distance. Pour assurer à ce paysage une couleur locale sans conteste, ceux qui l'avaient établie s'étaient inspirés de photographies prises dans les forêts de la colonie ; ils avaient suivi les conseils de fonctionnaires et de colons qui connaissent Madagascar de longue date.

Pour animer ce paysage, on y avait placé les habitants ordinaires des massifs forestiers de la Grande Ile, serpents, oiseaux, makis. Ces makis de Madagascar constituent une espèce dite des lémuriens, spéciale à l'île et qui présente un grand intérêt scientifique.

Sur le rivage de l'île, venaient se reposer des caïmans auxquels le bassin du Trocadéro donnait l'hospitalité.

Tous ces animaux étaient en France depuis le commencement de l'année et avaient été nourris par le Muséum d'histoire naturelle de Paris avant de figurer à l'Exposition. En octobre, ils sont retournés dans les galeries du Muséum.

Autour de l'île, des dioramas représentaient les principales cultures en honneur dans la colonie, l'ensemencement des rizières, le repiquage et la moisson du riz, la récolte du caoutchouc, etc. Le reste du rez-de-chaussée était occupé par des jardins et des serres où les orchidées qui ornent les salons et poussent à l'état sauvage dans la colonie étaient semées à profusion.

Le long de la clôture de l'Exposition, étaient échelonnées neuf cases malgaches amenées de la Grande Ile en même temps que les indigènes qui les habitaient pendant le jour et y travaillaient selon la coutume de leur pays. Les uns tissaient des « rabanes » ou des « lambas » ; les autres exerçaient le métier de forgeron ou de potier. D'autres, enfin, soignaient leurs bœufs ou zébus, remarquables par leur bosse.

Ce village malgache en réduction comprenait 112 habitants, dont 48 artisans, 15 miliciens, 24 tirailleurs et 35 musiciens réunis en un orchestre d'exécutants qui n'avaient pas la prétention de rivaliser avec la musique de la garde républicaine, mais qui jouaient avec assez d'ensemble pour prouver qu'ils étaient loin d'être dénués de sens musical.

Ces indigènes ne figuraient dans le pavillon de la colonie que pendant le jour. Ils étaient, en effet, logés au bastion 57, boulevard Lannes, mis gracieusement à la disposition du commissariat de Madagascar par l'administration militaire. Ils vivaient là dans des conditions hygiéniques excellentes et étaient traités, en toute circonstance, avec l'humanité et la bienveillance auxquelles ont droit des sujets français. Leur sort n'était nullement comparable à celui de certains noirs que des barnums peu scrupuleux ont parfois exhibés à Paris pour leur plus grand profit personnel et pour l'infortune de leurs pauvres victimes.

En faisant du rez-de-chaussée de son pavillon une sorte de jardin colonial, le commissariat de la colonie avait, sans contredit, fait preuve d'originalité; mais il avait montré également un sens très réellement pratique

En effet, alors que la plupart des pavillons coloniaux étaient entourés de jardins qui reposaient les visiteurs de la contemplation d'objets exotiques dont l'intérêt leur échappait trop souvent, le pavillon de Madagascar était serré de près et étouffé par la clôture de l'Exposition. L'étroite couronne qui l'entourait ne pouvait vraiment pas constituer à elle seule un jardin

attrayant. Grâce précisément à leur situation sous le premier étage du bâtiment, les dioramas et la forêt vierge, habilement aménagés par des artistes de grand talent, constituaient un véritable régal pour les yeux et, ce qui ne nuit jamais, un enseignement plein de vie pour l'esprit. On aboutissait au premier étage par deux rampes en pente douce et par une passerelle qui reliait le pavillon au palais du Trocadéro et le mettait ainsi en communication directe avec l'ensemble de l'Exposition. Rampes et passerelle donnaient accès dans une galerie circulaire de 5 mètres de largeur qui constituait la par-tic du premier étage réservée à l'exposition de la colonie. La partie centrale de cet étage,ainsi d'ailleurs que du second, était occupée par le Panorama de la prise de Tananarive installé par une Société concessionnaire dont l'administration était distincte du Commissariat de Madagascar.

Le visiteur qui entrait dans la galerie, au sortir de la passerelle, trouvait à gauche l'exposition du Comité de Madagascar et à droite l'exposition ethnographique.

Le Comité n'offrait à la curiosité du public ni objets curieux, ni panoplies, ni produits du sol malgache ; il avait laissé ce soin aux exposants particuliers, qui s'en étaient chargés de façon à ne pas lui faire regretter son abstention. Il avait voulu être véritablement utile aux futurs colons en leur indiquant quel équipement ils devront se procurer avant de s'embarquer pour la Grande Ile. Ceux qui sont déjà initiés à la vie coloniale, fonctionnaires, commerçants ou agriculteurs, sont accablés de demandes de renseignements qui émanent souvent de gens très entendus en affaires et d'intelligence très sûre, mais qui sont fort embarrassés pour remplir leurs cantines de colons. Certes, on ne leur marchande pas les indications, mais celles-ci sont nécessairement vagues, parce qu'elles ne frappent que l'oreille et non la vue et que le futur colon ne peut se représenter précisément la forme véritable des objets dont il doit se munir. Le Comité de Madagascar avait imaginé de vêtir des mannequins en cire, genre « Musée Grévin » avec les costumes réputés les plus propres à un service aux colonies ; les mannequins étaient disposés de telle sorte qu'ils composaient un convoi d'Européens en. marche, accompagnés d'indigènes vêtus de leur costume national.

Des porteurs ou « bourjanes » portaient en « filanzane » un colon qui se dirigeait vers une habitation, dont le propriétaire, de race blanche, l'attendait pour lui souhaiter la bienvenue. Au premier étage de la maison, accoudée à sa fenêtre, la maîtresse du logis surveillait l'arrivée de son hôte. Non loin de là, une tente de campement était plantée, et la toile, un peu relevée, permettait de voir à l'intérieur un Européen qui écrivait devant sa table de campagne.

Tous ces personnages avaient des costumes différents : l'habitant de la tente, pour employer une expression triviale, s'était mis « à son aise ». Le voyageur en filanzane était un invité et l'étiquette l'avait asservi passagèrement. Il n'exhibait pas une redingote dernier genre, mais sa tenue coloniale était exempte du « débraillé » qui se pardonne si facilement là-bas. Le propriétaire de la maison réalisait par sa tenue le type classique du planteur.

Cette Exposition ethnographique avait été organisée par M. Guillaume Grandidier, fils de M. Alfred Grandidier, le membre de l'Institut qui a tant contribué à la connaissance géographique de la Grande Ile par ses explorations et ses savants travaux. M. G. Grandidier a lui-même parcouru Madagascar et c'est avec une compétence indiscutable qu'il avait pu classer, suivant un ordre rationnel, les documents de toute sorte qui nous instruisaient des coutumes et de l'histoire des peuplades qui habitent la Grande Ile.

Au premier étage, M. G. Grandidier avait organisé également une partie de l'exposition zoologique, botanique et minéralogique, dont l'autre partie était installée au deuxième étage du pavillon. Les visiteurs s'arrêtaient longuement devant la reproduction en image et les ossements malheureusement incomplets de l'AEpiornis, l'oiseau géant, de taille bien supérieure à celle de l'autruche.

A son premier étage encore l'Exposition de Madagascar montrait à ses visiteurs une carte en relief de l'île, composée par M. Hansen, le cartographe du ministère des Colonies, sur les indications du capitaine Mérienne-Lucas, ancien chef du service géographique de l'état-major du corps d'occupation.

Cette carte avait l'avantage de faire comprendre avec la plus grande facilité, au moins initié dans la lecture des documents géographiques, le système orographique de l'île et l'existence sur son territoire de deux régions bien distinctes : les côtes et le plateau central.

Une autre carte en relief, de dimensions beaucoup plus réduites, représentait la baie de Diégo-Suarez et les travaux d'art militaire que l'on est en train d'y exécuter pour donner à ce point d'appui de notre flotte de l'océan Indien une solidité à toute épreuve.

Au premier étage avait été aménagée une salle de conférences où des orateurs, choisis parmi les explorateurs et les colons qui se sont fait une spécialité de l'étude de la Grande Ile africaine, ont donné à un auditoire nombreux, des conseils pratiques et un enseignement explicatif de l'exposition elle-même.

Le deuxième étage était occupé par la partie de l'exposition zoologique, botanique et minéralogique qui n'avait pu trouver place au premier et par les exposants, soit particuliers, soit officiels.

Le nombre des colons qui avaient répondu à l'appel du commissaire de Madagascar était relativement restreint; mais il convient de remarquer que Madagascar est bien éloigné de la Métropole, que la colonisation y naît à peine et que beaucoup de nos compatriotes avaient, avec raison, reculé devant la dépense nullement négligeable qu'aurait nécessitée pour eux une installation dans le pavillon de la colonie. Les plus considérables d'entre eux avaient envoyé des échantillons de leurs produits et on a eu sous les yeux une collection très suffisamment complète des objets d'échange entre Madagascar et les pays européens. D'ailleurs, l'administration locale, représentée par ses différents services, travaux publics, forêts, domaine, enseignement, mettait sous les yeux du public des documents aussi clairs et précis que variés, qui permettaient de constater les progrès de notre influence à Madagascar et d'en saisir les véritables causes. Par la construction de routes reliant les principaux centres commerciaux de l'île, par la création d'un service des domaines qui assure aux Malgaches leurs droits de propriétaires, autrefois essentiellement précaires, par la diffusion de l'enseignement et surtout de l'enseignement de notre langue, la France a fait apprécier de ses nouveaux sujets son désir de leur procurer un bien-être qu'ils soupçonnaient à peine. Ces efforts ont porté leurs fruits et les documents exposés par les services de la colonie en étaient la preuve éclatante.

Le service des forêts présentait une magnifique collection des essences forestières de la colonie. De l'aveu de tous les experts, ces bois peuvent être employés utilement par nos fabricants de meubles, et il suffisait, pour se convaincre de la justesse de ce jugement, de voir dans les galeries les meubles construits en bois du pays par l'école professionnelle de Tananarive.

Pour donner aux galeries de l'exposition un attrait encore plus grand, le Commissariat avait chargé M. Cornillon, peintre décorateur, d'orner les murs de ces galeries de vastes panneaux représentant des scènes malgaches. L'exécution en était parfaite et s'harmonisait avec l'exposition proprement dite, de manière à former un ensemble sans aucun élément disparate.

Des agrandissements photographiques représentaient aussi les principaux types de population malgache et quelques paysages choisis à dessein pour donner aux visiteurs une idée exacte du pays.

L'administration locale avait eu enfin l'heureuse pensée d'envoyer à Paris des dessins et des peintures exécutés par de jeunes Malgaches, copies pour la plupart, mais qui dénotaient chez leurs auteurs assez de goût et d'habileté pour qu'on ne les ait pas jugés indignes d'être montrés à un public délicat.

Nous avons dit que le Panorama de la prise de Tananarive était installé par une Société privée concessionnaire de la colonie et occupait la partie centrale du pavillon, à l'exception du rez-de-chaussée.

On y accédait par une entrée faisant face à la passerelle ; le visiteur, après avoir gravi un large escalier, entrait dans une case malgache à véranda. Sa vue s'étendait alors sur toute la campagne qui entoure Tananarive et sur la ville elle-même, dont la photographie a depuis longtemps popularisé l'image. Les troupes du général Duchesne prennent leurs dispositions de combat et s'apprêtent à livrer l'assaut, quand les Hovas demandent à parlementer. Dans ces scènes, le peintre, M. Louis Tinayre, a représenté, sous leurs traits véritables, les officiers placés sous les ordres du général Duchesne.

Toute cette exposition, dans son ensemble, faisait le plus grand honneur à M. le général Gallieni, gouverneur général de Madagascar, qui avait ouvert les crédits les plus larges au Commissariat de la colonie et au Comité de Madagascar représenté ici par M. Etienne Grosclaude, avec, comme adjoints, M. C Delliorbe el M. F. Crozier. L'œuvre que ces commissaires ont menée à bonne fin était admirablement conçue, aussi bien au point de vue scientifique qu'au point de vue Pratique. Elle a donné la notion qui convenait de l'histoire, de l'état social, de l'avenir de la Grande Ile ; celle-ci nous est apparue comme une terre maintenant française, où toutes les bonnes volontés colonisatrices sont accueillies et encouragées, où l'administration est ferme et prévoyante, où les ressources de tout genre sont considérables. Cette démonstration peut être le point de départ d'une immigration métropolitaine que n'attendent pas, par extraordinaire, de trop fréquents déboires.

©Paul Gers - 1900