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Tunisie


Tunisie à l'exposition de Paris 1900

La Tunisie a obtenu, cette fois, tout le succès de pittoresque qu'avait eu, en 1889, la fameuse rue du Caire et ce pittoresque était de bon goût, sans ces disparates un peu violentes que jetèrent dans la fameuse rue les cavalcades trop folles, les cris et les gestes souvent trop naturalistes des âniers. En plus, l'exposition de Tunisie, en 1900, a bien rempli l'autre but qui doit être celui de toute exposition d'une possession lointaine : par une sélection judicieuse des produits locaux artistement présentés, elle nous a fait connaître sous le jour le plus favorable une région que notre protectorat a portée à un degré de prospérité presque inespéré.

C'est aux efforts patients et courageux de notre résident général, M. René Millet, dirigeant habilement l'administration beylicale, que l'on doit cet état florissant d'une terre sur laquelle, en 1889, il y avait encore tant et tant à faire. L'exposition d'alors nous montrait seulement des idées, un embryon de progrès. Notre
protectorat s'orientait, il mesurait, il devinait le champ si étendu qui s'offrait à lui ; mais il n'avait encore planté que des jalons, et plutôt sur le papier que sur le terrain même. Il était question surtout de grands travaux publics, de ports, de routes, de phares qui manquaient et dont on reconnaissait toute l'importance; des plans nous les indiquaient ; mais qui pouvait assurer qu'on les exécuterait? Cela dépendait de l'intelligence, de l'activité et de l'énergique volonté du résident général de France auquel ressortissent toutes ces questions. Fort heureusement pour notre protectorat, M. Millet s'est montré l'homme qui convenait pour accomplir une telle tache ; il l'a menée à bien avec une sûreté de vue, une largeur d'idées et une science d'administrateur qui ont transformé la Tunisie. Aujourd'hui ce protectorat français qui n'avait, en 1889, qu'un programme de travaux publics, possède quatre ports supérieurement outillés : Tunis, Sousse, Sfax et Bizerte, ce dernier devenu une place de guerre de premier ordre, où les escadres françaises trouveraient un sûr refuge.

D'autre part, l'éclairage des côtes est en bonne-voie d'exécution; des phares ont été construits, notamment au Bas-Tina et au Bas-Tugëness, dans l'île de Djerba ; ils donnent la sécurité au rivage, à des navires de commerce dont le nombre devient de plus en plus grand.

A l'intérieur, la Tunisie compte 2000 kilomètres de route en parfait état, dont l'immense ruban ne fait que s'allonger chaque année. Le réseau des chemins de fer tunisiens s'est développé d'une manière étonnante, poussé jusqu'à Gafsa. Enfin des travaux d'hydraulique agricole ont été entrepris un peu partout et assurent au pays une fécondité croissante du sol.

Voilà, dans les grandes lignes, les fruits de la sollicitude constante de M. Millet; voilà l'œuvre qu'il laisse derrière lui. Il en a été récompensé par un afflux considérable de colons et de capitaux français ; bon nombre de Parisiens n'hésitent pas maintenant, non seulement à visiter en touristes la Tunisie dont la beauté les émerveille, mais encore à s'installer comme industriels, comme agriculteurs dans des propriétés qu'ils achètent et souvent qu'ils gèrent eux-mêmes. Les étrangers, les Italiens surtout, imitent ce bienfaisant exode et le chiffre des immigrants de nationalité italienne s'accroît sans cesse. Ils ne demandent pas mieux que de se plier à nos mœurs, et même à la longue d'adopter notre langue et de se mêler intimement à nos familles de colons. Il faut, pour les y aider, préparer toute une série de mesures administratives, leur facilitant le séjour ; il faut créer partout des écoles françaises, où viendront s'asseoir et les enfants des indigènes et ceux des immigrants. M. Millet a reconnu très judicieusement cette nécessité et il a jeté les bases d'une vaste organisation administrative, judiciaire et scolaire qui est de nature à modifier complètement avant peu le pays, à l'unifier et à en faire une terre vraiment française.

On avait la perception complète de cette transformation de la Tunisie quand on visitait, comme l'ont fait des millions de personnes, la partie officielle des palais tunisiens, situés au Trocadéro. Ceux-ci, car il y en avait plusieurs, occupaient, du côté de Passy, la partie inférieure des jardins comprise entre les deux lignes parallèles du boulevard Delessert et du quai. Une rue les séparait de l'Algérie.

Au coin de cette rue, face au débouché près du pont d'Iéna, l'habile architecte, M. Saladin, un des hommes qui connaissent le mieux l'art oriental, avait édifié la porte et le minaret de la mosquée du Barbier, de Kairouan. C'était là l'entrée de la section tunisienne, dont le commissaire était M. le docteur Loir.

Les africanisants avaient la joie de retrouver, en face de la porte du Barbier, une autre mosquée, cette dernière à l'usage des indigènes. Son minaret était une restitution de celui de la mosquée de Sidi-Makhlouf, au Kef. Plus loin, à l'entrée ouverte sur l'avenue Delessert, apparaissait un troisième minaret, celui de la grande mosquée de Sfax. Sur cet alignement, le visiteur trouvait encore une copie de la mosquée de Sidi-Mahrès, de Tunis. Elle renfermait l'exposition des services publics de la Régence : commerce, industrie, finances , agriculture, etc. D'autres pavillons étaient réservés aux travaux publics, aux transports, à l'archéologie. Le mur de la section était une copie des murs d'enceinte de Kai-rouan et de Gafsa. L'entrée du restaurant tunisien était copiée sur un porche du Sidibou-Saïd. Le Pavillon des conférences reproduisait celui de la Manouba, un véritable bijou.

Tel était le cadre architectural où étaient réunies des collections résumant cet état de prospérité de la Tunisie que nous avons indiqué à grands traits plus haut. Nous n'avons fait connaître sommairement que l'avancement des grands travaux publics. Certains autres services valaient la peine d'être détaillés, ceux qui ont trait à l'exploitation de la terre, par exemple, et qui ont vivement préoccupé l'éminent résident général.

Les cartes exposées par la direction de l'agriculture et du commerce de la Régence faisaient ressortir le développement des exploitations agricoles dans la région nord, dans la vallée de la Medjerdah et dans les environs de Tunis. La plupart de ces exploitations possèdent un outillage des plus perfectionnés
et sont soumises à une culture rationnelle qui, sur bien des points, ne le cède en rien à celle des grandes fermes de la métropole.

Les plans d'un grand nombre de ces domaines (Rir-Kassa, Rou-Arada, Chaouat, Crétéville, M'Rira, Saint-Cyprien, etc..) pouvaient être consultés à la section tunisienne et suffisaient pour donner une idée de la répartition moyenne des diverses cultures dans le nord de la Régence.

Les céréales, la vigne et l'olivier sont les cultures essentielles en Tunisie. Les superficies emblavées en céréales ont été, en 1899, de 370000 hectares pour le blé et 405000 hectares pour l'orge. Les blés durs sont les plus cultivés; leur grain est recherché pour la fabrication des semoules et des pâtes alimentaires. Leur rendement moyen est de 8 à 12 quintaux à l'hectare chez les Européens. Les charrues françaises commencent à être employées par les indigènes qui y sont d'ailleurs incités par des dégrèvements d'impôt.

Bien qu'elle ne date que d'une vingtaine d'années, la culture de la vigne a pris une importance capitale dans le nord de la Régence. La superficie du vignoble a doublé depuis dix ans ; elle est actuellement de plus de 8000 hectares, produisant 220000 hectolitres environ. Jusqu'à ce jour, ce vignoble est resté indemne de phylloxéra et de black-rot.

Soixante-trois exposants représentaient la viticulture tunisienne à l'Exposition universelle. Les vins tunisiens sont, en effet, de plus en plus recherchés. La vinification, qui est l'objet de soins tout particuliers, est faite chez de nombreux viticulteurs tunisiens avec un matériel vinicole pourvu des perfectionnements les plus récents. La fabrication des vins de liqueur et celle des eaux-de-vie a pris un grand développement pendant ces dernières années.

La culture de l'olivier s'étend sur plus de 200000 hectares, et la production de l'huile s'est élevée pendant la campagne 1898-1899, qui a été particulièrement bonne, à 45 millions de litres. Les principaux centres de cette culture sont Bizerte, Tunis, Zaghouan, Sousse et Sfax. Dans les environs de cette dernière ville, la culture de l'olivier tend de plus en plus à y devenir exclusive.

Les oranges, les citrons, les amandes, les dattes, les figues, les abricots, les nèfles, les grenades, les bananes, les goyaves, etc., sont l'objet d'un commerce important; la culture maraîchère s'est rapidement développée aux environs des villes.

Le bétail constitue une des principales richesses de la Tunisie; il s'améliore rapidement chez les colons, à mesure que ses moyens d'existence se transforment et que les progrès culturaux augmentent les ressources fourragères mises à sa disposition. Bref, la terre, de toutes façons, est mise en valeur.

Le commerce a également suivi une marche ascendante étonnante : pendant les cinq premières années qui ont précédé le traité du protectorat (traité de Bardo), le commerce total de la Régence atteignait annuellement (chiffre le plus élevé) 27 millions et il est aujourd'hui de 100 millions de francs (1899)! Depuis 1890, les exportations de Tunisie en France ont atteint de 5 à 30 millions et les importations de France en Tunisie se sont élevées à plus de 27 millions, au lieu de 16.

Quant à l'industrie, elle progresse de même : il y a, à côté de l'antique industrie tunisienne « à la main », des fabriques mécaniques de toutes sortes, des distilleries, huileries, des exploitations minières, des exploitations de phosphates, etc.

A ce développement économique correspond une situation financière excellente.

Les dépenses publiques tunisiennes, qui ne peuvent subir en cours d'exercice aucun accroissement en dehors des prévisions budgétaires, ont toujours été rigoureusement maintenues au-dessous des prévisions de recettes. Aussi, tous les budgets depuis 1889 se sont réglés par des excédents dont le total représente à ce jour plus de 33 millions de francs, malgré un budget de dépenses diverses s'élevant à 70 millions.

Cette gestion, en donnant un excellent renom à la Tunisie, a développé son crédit et lui a fourni à deux reprises différentes l'occasion d'alléger le poids de sa dette : une première conversion, en 1889, a substitué une dette amortissable 3,5% à l'ancienne dette perpétuelle 4%; une seconde conversion, en 1892, a réduit à 3% le taux de l'intérêt. Non seulement ces deux opérations ont eu lieu sans aggravation de charges pour la Tunisie, mais encore elles ont procuré au Trésor tunisien 16 millions de bénéfice.

La nomenclature budgétaire tunisienne a été réformée à partir de 1900 : elle ne diffère plus maintenant de celle en usage dans la métropole. Le budget de la Régence est d'ailleurs publié depuis la même date avec les mêmes développements que le budget français. Il sera désormais réglé dans les mêmes formes. Cette réforme capitale permet de suivre, avec la plus grande facilité, les opérations financières de l'administration du protectorat.

Tout l'honneur de cet état si florissant revient, nous l'avons dit, au résident général. Nous devons indiquer encore que les préoccupations de M. Millet se sont portées vers d'autres sujets où devait se complaire son esprit de fin lettré et d'artiste. Il s'est notamment beaucoup intéressé à l'archéologie tunisienne qui a tenu dans les palais du Trocadéro une place très importante. La mission qu'a reçue la direction des antiquités à la tête de laquelle est M. Gauckler, est d'étudier ce pays au point de vue pratique et scientifique.

Gomment la direction s'en est-elle acquittée depuis dix ans? C'est ce que l'Exposition avait pour but de faire ressortir, en résumant à grands traits les résultats acquis dans le domaine où elle s'exerce.

La direction avait entrepris l'inventaire méthodique des monuments historiques de la Tunisie depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours et présentait, avec de superbes albums, les maquettes en relief de quelques édifices particulièrement importants : le Capitole, le temple de Cœlestis, le théâtre de Dougga, la villa romaine d'Oudna, la basilique byzantine de Carthage, des types variés de monuments funéraires constituant une histoire complète de la tombe africaine.

L'étude des ruines apparentes à la surface du sol se complète par la recherche des richesses archéologiques encore ignorées du sous-sol. Les fouilles entreprises dans ces dernières années ont amené à peu de frais des trouvailles remarquées, dont un choix était exposé au Trocadéro : le portrait
de Virgile, les mosaïques d'Oudna, de Medéïna; les lois agraires d'Henchir-Mettich et d'Aïn-Ouassel, le cursus honorum de Salvius Julianus, les statues de Carthage, les masques, les bijoux d'or et les précieuses amulettes des contemporains de Didon.

Toutes ces acquisitions nouvelles enrichissent les collections de l'Etat : le musée central du Bardo, sans rival aujourd'hui pour sa série de mosaïques, le musée des Pères Blancs à Carthage, le musée de Sousse inauguré en 1899, la salle d'honneur du 4e tirailleurs. Ces collections étaient représentées à l'Exposition, notamment par une curieuse série résumant en cent numéros l'histoire complète de la lampe d'argile, par des photographies et par des catalogues imprimés, accompagnés de figures et de planches.

L'œuvre archéologique entreprise en Tunisie se distingue donc par ses résultats positifs et son caractère pratique : pratique aussi est la mission que s'est donnée le protectorat de restaurer les industries d'art indigènes qui semblaient à jamais condamnées par la concurrence européenne, notamment la faïence, les poteries, les tapis, le damasquinage, l'orfèvrerie, les bois sculptés et les stucs ouvragés.

La direction des antiquités a constitué dans le musée arabe du Bardo des séries de modèles anciens qui servent à réformer le goût des artistes indigènes, abâtardi par l'influence italienne, et les ramènent aux traditions purement arabes. Elle photographie les spécimens typiques qu'elle ne peut acquérir. Elle a sauvé l'art agonisant des noukch-hadida, ou stucs découpés au fer, en recueillant le dernier des maîtres nakach qui vécût encore à Tunis et en lui faisant former des apprentis. L'atelier de noukch-hadida du Bardo, fondé il y a trois ans seulement, est aujourd'hui en pleine prospérité, comme en témoignaient le pavillon central delà section tunisienne, la coupole de la mosquée du Souk, les panneaux ouvragés qui ornaient les différentes salles.

L'œuvre entreprise n'a rien de chimérique et peut être accomplie à peu de frais ; mais il fallait démontrer qu'elle offre un réel intérêt pour l'avenir économique de la Tunisie et que les ouvriers capables d'exécuter ces œuvres d'art trouveront une clientèle pour les leur acheter. C'est ce que montrait l'exposition rétrospective d'art arabe, où étaient accumulées tant de richesses.

Il nous reste à noter, comme le souvenir vivant de cette exposition, la si originale partie appelée le Souk ou bazar tunisien qui a fait la joie des visiteurs et à laquelle, en lui laissant tout son caractère, on avait su conserver, mieux qu'à la rue du Caire déjà nommée, un aspect d'orientalisme de bon aloi. C'était le coin gai du Trocadéro, avec ses marchands de bijoux, de poteries, de tapis, de cuivres, de bois sculptés, de bibelots anciens et modernes, à tout prix, avec ses vendeurs de bonbons, de nougat. d'eau de rose, aguichant le public, l'interpellant joyeusement sans le fâcher, avec son café, ses pâtisseries indigènes, avec, dans une cour, la tente des tisseuses de tapis où est né un petit « Parisien de Tunis » au mois d'août. On passait là des heures délicieuses, à s'instruire, à flâner, à se divertir, en apprenant à aimer une contrée que l'habileté du chef de son administration française a rendue à la vie.

©Paul Gers - 1900