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Palais du Génie Civil et Moyens de Transport


Palais du Génie Civil et Moyens de Transport à l'exposition de Paris 1900

Dans les salles consacrées aux voitures et aux moyens de transport, on a réuni à côté des modèles les plus modernes une très curieuse collection rétrospective. Nous y voyons d'abord de vieilles berlines authentiques, ayant fait le service entre Paris et Lyon, entre Paris, Nancy et Strasbourg, etc. Quels véhicules lourds et incommodes que ces diligences d'autrefois! Nos ancêtres étaient vraiment des gens bien modestes bien patients en s'accommodant de moyens de transport aussi primitifs, en s'enfermant durant plusieurs jours dans des voitures aussi peu confortables !
Il fallait quatre jours pour se rendre de Paris à Nancy, il en fallait dix pour gagner Marseille ; et si vous n'aviez retenu votre place huit, quinze jours d'avance, il ne vous restait d'autre ressource que de corrompre le courrier en dehors des barrières afin de monter près de lui sur le siège. Une fois en route, on courait peu de risque de voir découvrir sa fraude, on voyageait si peu dans ces temps-là !

Et cependant le goût, le luxe étaient non moins appréciés qu'aujourd'hui! Voyez ces rangées de chaises à porteur, garnies d'étoffes claires qui ont conservé toute leur fraîcheur, ornées de peintures, d'armoiries, de sculptures! Ces médaillons représentant des anges enlacés sont des merveilles de finesse, et ces dessins noir et or, encadrant toute la chaise peinte en vernis Martin, sont plus souples, plus légers que tout ce que nous ferions aujourd'hui.

L'Espagne a envoyé deux chaises qui étaient portées par des mules ou des chevaux dont l'un était attelé devant, l'autre derrière, et elle a poussé l'amabilité jusqu'à nous montrer les bêtes naturalisées avec l'attelage de l'époque; les petits chevaux de la première chaise ont la tête décorée de plumes d'autruche jaunes et rouges, les autres sont plus lourds et devaient servir pour les voyages plus pénibles. Les selles des chevaux nous font comprendre qu'un conducteur prenait place sur chacun des chevaux afin de les guider sûrement.

On s'imagine aisément voir dans cet élégant et étrange appareil un prince, visitant ses sujets, un ambassadeur, se rendant en pays étranger ou quelque belle dame de la cour se rendant à une cérémonie. Que ces temps semblent loin et comment croire qu'aujourd'hui encore, dans le Midi, à Montpellier par exemple, les dames riches se servent de leurs chaises à porteur pour se rendre au bal! Les voitures y sont rares et chères; on a pour le même prix des porteurs qui vous prennent à l'intérieur de votre maison et vous déposent, le pied sec, dans celle où vous désirez vous rendre, sans avoir à souffrir de l'air froid ni de la pluie.

La jolie petite voiture ayant appartenu au comte de Chambord éveille bien des souvenirs aussi ! Elle a l'aspect d'un carrosse de gala destiné à un enfant de cinq ans; un nain galonné et poudré pouvait seul prendre place sur le siège pour le conduire! Sa capote éventrée montre un large trou par lequel on voudrait passer la main pour caresser la tète mignonne de l'auguste enfant.

On ne voit guère de traineaux à Paris, le climat ne se prêtant plus à ce sport des pays du Nord, mais Trianon, Cluny nous ont conservé quelques spécimens d'une grande richesse qui font croire que l'hiver était moins clément autrefois dans notre chère France. Nous ne mentionnerons qu'un seul traîneau en bois d'acajou, style Empire, soutenu par des griffons dorés, qui m'a paru assez original. Sur le devant une figure de femme tient une amphore et une coupe, et plus en avant, sur les branches qui relient les deux côtés, est perché un aigle aux ailes déployées qui semble entraîner le véhicule à travers l'espace. Les sculptures sont très fines et ont certainement été faites par la main d'un grand artiste.

En contemplant les instruments rudimentaires qui, au commencement du siècle, ont préludé à l'éclosion de nos bicyclettes, on comprend pourquoi on a mis si longtemps à les perfectionner et à les adopter. Ces informes machines, dont les roues en bois sont si grossièrement et cependant si ingénieusement réunies par des traverses terminées en tête de cheval, étaient d'une simplicité élémentaire! Quelle adresse il fallait pour s'y maintenir! Avec quelle peine ces pauvres roues devaient avancer sur les routes tandis qu'aujourd'hui, grâce au caoutchouc qui les recouvre, on file avec la rapidité du vent, on franchit les espaces et l'on se sent vraiment à l'aise sur une machine bien conditionnée.

Mais voici mieux encore sous le rapport du progrès! Voici les automobiles dernier genre construites avec un luxe réel. Voici aussi, accrochée au cintre, une machine à voler, imitant assez exactement une chauve-souris aux ailes largement ouvertes. En constatant les progrès énormes réalisés durant ce siècle sous le rapport de nos voitures, de nos bicyclettes et de nos automobiles, on se sent autorisé à admettre que tout n'est pas uni, que la découverte du ballon dirigeable n'est plus qu'une question de temps et qu'il n'est pas impossible que quelque génie persévérant et hardi finisse par découvrir un moyen pour se maintenir en l'air, voire même pour le franchir.

Louis Rousselet - L'Exposition Universelle de 1900 - Libairie Hachette & Cie - 1901