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Palais du Costume


Palais du Costume à l'exposition de Paris 1900

Donner l'hospitalité, dans une même enceinte, aux personnages historiques des époques les plus marquantes de l'histoire du costume; les animer par une scène légendaire ou véridique ; nous les présenter sous la forme la plus piquante, la plus vivante ou la plus gracieuse; les entourer du cadre qui les fait le mieux ressortir, et nous y faire respirer jusqu'à cette même atmosphère où ils ont vécu : telle est l'œuvre du palais du Costume à l'Exposition universelle de 1900.

Ne nous sommes-nous pas surpris, tous, grands ou petits enfants, mamans sérieuses ou papas travailleurs, à souhaiter voir de nos propres yeux tels personnages de l'histoire qui ont toute notre sympathie ou toute notre admiration?

On demandait à un tout jeune écolier qui demeurait pensif sur sa leçon d'histoire ce qui l'en distrayait.

« J'aurais voulu connaître le bon roi Henri IV », répondit-il.

Pourtant, entre les lignes de sa leçon, l'écolier pouvait fixer un portrait aimable et gai du roi vaillant. Dans maints endroits, vieux châteaux et musées, il eût pu admirer son buste, et tel pont de Paris porte sa statue équestre.

Les gravures sont muettes, penserait l'écolier, et les statues glaciales. Henri IV est bien, en personne, sur son cheval, mais pourquoi n'en descend-il jamais?

Voilà ce dont nous sommes le plus reconnaissants aux initiateurs de cette exposition : ils précisent dans notre esprit ce qui y était vague et incertain et fixent notre imagination, qui flottait errante sur des souvenirs inanimés. L'écolier peut aller voir Henri IV sourire et agir; sa maman peut aller voir voguer la reine Marie-Antoinette à Trianon; et son papa sera saisi d'une impression grave et solennelle devant Napoléon, à la veille du sacre. Tous ces personnages revivent sous nos yeux, ils s'animent dans la scène qu'ils représentent. Mme Tussaud, à Londres, et Grévin, à Paris, nous ont montré des personnages contemporains; Félix et ses collaborateurs nous représentent ceux du passé. A voir leurs traits, leurs gestes, leur attitude, ils nous deviendront plus familiers, et, pour un peu, Tartarin, revenant, à Tarascon, après son tour d'Exposition, parlerait avec sincérité de son ami Triboulet ou de sa connaissance Théodora.

Les premiers vêtements furent évidemment les plus simples : les feuillages d'abord, et les plantes séchées, puis tressées à la main, couvrirent les premiers êtres de la création avant même qu'ils n'eussent l'idée de tuer les animaux pour se couvrir de leur peau. Puis vinrent, les tissus de lin et de soie faits manuellement, d'abord, mécaniquement ensuite.

Les premiers tableaux que l'on voit dans le vestibule du palais du Costume représentent, ici une patricienne de l'Empire, vêtue de lin ; puis là, des Romaines, déjà plus élégantes, qui ont remplacé le lin par la soie.

Il faut voir comme leurs robes sont souples! et quels gracieux drapés elles obtiennent avec cette forme de robe, toujours la même, et jamais pareille, composée de deux ou trois morceaux d'étoffe jetés autour des reins. La seule distinction à faire alors entre les riches et les pauvres, c'est que les premiers les portaient en laines de troupeaux ou en colonnade des Indes, tandis que la soie de Chine et les mousselines transparentes étaient de l'airtissé, suivaient les formes des femmes. Les teintes aussi claires ou pâles, et souvent dégradées : rose, mourant dans la teinte chair; vert, allant de la « pomme à la neige », sans opposition; mais par degrés de tons. Elles étaient déjà, ces femmes, des raffinées en tout, et même trop artificielles: elles avaient des onguents pour se peindre le visage, elles s'appliquaient des faux cheveux et jusqu'à des faux sourcils.

« On frise tes cheveux, dit un auteur du temps à l'une d'elles, chez un coiffeur de la ville qui chaque matin te les apporte avec tes sourcils. Et tes attraits, qui sont renfermés dans cent pots divers, pas plus que ton visage, ne couchent avec toi. »

Le climat très variable les obligeait à avoir une garde-robe bien montée et changeant suivant chaque saison.

Le luxe n'était pas moins grand dans l'habitation ; et l'atrium, où nous les retrouvons dans les principales circonstances de la journée, abrite des objets d'art, des fleurs rares et des plantes de tous pays. Elles sont là, attentives, devant des acteurs qui leur disent des vers ou jouent la comédie, car par leurs cris et leurs applaudissements, les femmes s'étaient fait exclure des théâtres et amphithéâtres, et remplaçaient les représentations publiques par des auditions privées.

Dès lors, et pendant des siècles, les femmes se draperont plutôt qu'elles ne s'habilleront. Suivant le degré de civilisation et la douceur des mœurs, les formes seront plus voilées ou plus découvertes. Sainte Clotilde se voile, s'encapuchonne et ne montre que son visage : c'est une reine encore barbare sous l'habit d'une religieuse. Les vêtements de Blanche de Castille et de Marguerite de Provence se ressentent d'une époque où les aspirations sont élevées et où le goût, très simple, se précise sur les lignes. La taille est légèrement marquée et le buste se sépare des hanches par une ceinture qui s'égrène sur la robe comme les perles d'un chapelet.

Pendant ce temps, le luxe se répandait en Orient avec frénésie.

Avec ces deux époques austères, caractérisées par des saints, le contraste que forme, en Orient, la civilisation byzantine est singulièrement frappant.

La cour de Byzance, pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, a poussé le déploiement du luxe au delà de toutes les bornes imaginables. En effet, elle hérite à la fois de tous les raffinements du monde antique et emprunte au monde oriental, dont Constantinople fait partie, son goût pour la parure, l'or, les perles et pierreries, les étoffes voyantes, les couleurs chaudes; tout ce qui brille, tout ce qui éblouit. De plus, l'empereur est ici un souverain absolu, presque une idole, et, de même qu'on ne s'approche de lui qu'avec tout un cérémonial compliqué, et après des gestes et génuflexions fixés par des rites presque religieux : de même, il faut, pour le costume du couple impérial et de son entourage, les richesses les plus précieuses et les plus rares qu'enferment les pays lointains et qu'apportent en tribut les nations vaincues.

Les patriciennes de cette époque portent du linge de soie tissé d'or ; leur double tunique est brodée et rebrodée d'animaux héraldiques gigantesques : ce sont des griffons,des lions, ou bien des aigles, étalant toute l'envergure?de leurs ailes, ou bien encore des paons, décrivant de leur queue une immense roue aux yeux d'azur. Elles ont les cheveux lisses teints en roux et parfumés, et leurs caméristes frottent leurs membres avec de fines essences.

C'est une impératrice de ce temps (environ du dixième siècle) que l'on admire au haut des marches d'un palais byzantin qui forme la voûte centrale du palais du Costume. L'Augusta, hautaine et fière, y reçoit les hommages des grands ou des solliciteur, des évêques. ou des patriarches, des vainqueurs ou des vaincus tous en tenue de cérémonie. Ils sont venus de très loin,ces étrangers, ou bien ils en reviennent, ces serviteurs de l'Empire. Les femmes ont été portées sur des litières; tandis que les hommes galopaient sur leurs mules ou leurs chevaux. Avant de paraître devant L'Impératrice, ils ont revêtu leur riche dalmatique tissée de soie et d'or et recouverte de perles et de pierres précieuses.

Pour elle, l'Impératrice, des vêtements plus somptueux encore. Son manteau de cour de nuance vive tombe en longue traîne sur ses sandales d'étoffe aux cordons d'or. Son front est ceint d'un diadème constellé de palmettes. Il s'arrête sur les tempes pour tomber sur les oreilles et sur les épaules en deux rangs de pendeloques d'or. Les bras demi-nus sont couverts de bracelets aux pierres rares et, sur son cou, plus précieuse que tout joyau, est une relique enfermée dans une châsse et qui lui sert de porte-bonheur.

Tout ceci est la mode antique. Mais voici venir l'époque du costume peut-être la plus brillante du passé, en ce sens que les hommes y rivalisèrent d'élégance avec les femmes. C'est l'époque de François Ier et de la Renaissance. C'est aussi celle de l'origine du costume moderne. Désormais, et jusqu'à l'époque du Directoire, on ne verra plus les étoffes souples et molles qui formaient les drapés flottants et dessinaient les formes. C'est une tout autre phase qui commence avec l'apparition du « corps » ou corset.

Déjà, Agnès Sorel avait mis à la mode les corsages collants. A son exemple quelques élégantes ou « fringantes » s'étaient décorées d'aiguillettes, de rubans, de robes de satin fourrées pour l'hiver.

Voici ce que dit Clément Marot de l'une de ces élégantes :
Ell vous avait un corset
L'un fin bleu, lacé d'un lacet
Jaune qu'elle avait fait exprès.
Elle vous avait, puis exprès.
Mancherons d'éearlate et verte.
Robe de pers large pt ouverte.
Linge blanc, ceinture huppée,
Lee chaperon fait en poupée,
Les cheveux en pa-se-filon
Et l'oeil gai en émerillon.

Toutefois le costume de cette époque fut beaucoup plus luxueux que gracieux. Voyez comme les vêlements des femmes sont lourds et tailladés! comme ils sont surchargés d'ornements, de broderies, de cordonnets et
passementeries, de chaînes carcans, de gazerans et de patenôtres!... Comme les teintes sont heurtées et comme le visage, et tout ce qui constitue la grâce de la femme, disparaît sous la lourdeur du fond et de la forme !

N'importe! des idées sont jetées à profusion dans celle cour somptueuse. Des échanges internationaux amènent, de pays où l'art ne fut jamais plus florissant, des merveilles de toute nature; le roi François Ier lui-même, qui raffinait en tout, donne l'émulation du luxe ; offre aux dames de la cour des habillements complets et variant suivant leur distinction: costumes de chasse, toilettes de bal, complets de voyage, etc. ; enfin, pour la première fois, il permet aux femmes de s'asseoir au milieu des hommes.

C'est alors qu'eut lieu l'entrevue du Camp du Drap d'Or entre François Ier et Henri VIII. François Ier s'était posé en concurrent de Charles-Quint à l'élection de l'empire d'Allemagne. Il en était résulté entre les deux souverains une profonde inimitié. Ne pouvant donc compter sur l'alliance de Charles-Quint, le roi de France fit des avances à Henri VIII et l'invita à venir le rencontrer entre Guines et Ardres, en 1520.

C'est donc au coindu Camp du Drap d'Or que montre la charmante loggia du palais du Costume. Les dames n'y furent pas admises ; mais de loin, sous de petites tentes dressées pour la circonstance, ou de leur château elles assistèrent à la cérémonie. Deux dames de la cour, toutes jeunes et brillamment parées, regardent ce qui ce passe au loin, pendant que Triboulet, le fou du roi, met tout son esprit à deviser sur le résultat de ces folles dépenses.

« Les hommes portaient sur eux tout ce qu'ils possédaient: terres, moulins, prés, châteaux et domaines. »

Leur pourpoint est une merveille de broderie. C'est une cuirasse entièrement faite à la main laissant voir la chemise à travers des découpures de drap d'or ou de brocart: la robe, qui est aussi précieuse que celle des dames, s'arrête désormais au-dessus du genou, et on en voit sortir les épées fameuses, à fourreau de velours. Les chausses sont d'étoffe, les deux jambes, comme celles de notre Triboulet, sont coupées d'étoffes différentes formant bariolages, entredeux ou transparents, le tout de teintes aussi disparates ou tranchantes que possible.

Le costume des deux dames assises devant la fenêtre est d'une incomparable richesse. Toutes jeunes et charmantes qu'elles sont, elles semblent écrasées sous le faix de leurs vêtements qui les transforment en coupoles disgracieuses; sur leurs cheveux masqués sous la coiffure à trois pièces ou à quadruplé pièce, est un pesant bonnet alourdi de perles fines, de broderie ou de pierres précieuses. Les joyaux qui s'étagent en guirlande autour du cou, sur la poitrine, sont si nombreux, que l'on a peine à suivre le dessin des formes. Ajoutez à cela que la plupart d'entre les grandes dames portaient, suivant la saison, le manchon ou l'éventail en plumes, le miroir attaché à la cordelière, et toutes sortes d'autres bibelots: pelotes, cachets, flacons, appelés objets de contenance, parce qu'on les prenait à la main de temps à autre pour se servir de contenance. Ajoutez encore que leurs doigts étaient couverts de bagues, leurs mains voilées par les manchettes et leurs dentelles. Il ne manquait plus à ces « malheureuses », pour être complètement prisonnières, que d'avoir le visage couvert. C'est précisément ce qui arriva : un édit du roi déclara qu'elles ne devraient jamais sortir de chez elles sans être masquées. Le privilège du masque ou cache-laid, ou loup de velours noir, doublé de satin blanc, devint alors le privilège des dames de la noblesse.

On voit d'ici combien sous le corset empesé et l'épaisseur du vertugadin, derrière les fraises et collerettes qui allaient commencer à encadrer le cou ; sous les gigots et les ailerons ; enfin sous le masque dont le grelot contrefaisait la voix, comme il était aisé de reconnaître même sa propre femme.

On devine aussi quel supplice étaient pour les grandes dames d'alors toutes les cérémonies et représentations. Et faut-il s'étonner si, le soir arrivant, elles avaient les jambes enflées, et fallait-il les étendre sur un divan pour les délivrer de leurs vêtements.

De même qu'après toute extravagance ou exagération, une réaction devait se produire.

Les règnes suivants réduisirent toutes les proportions. On affectionna les teintes graves ou placides : le noir, le blanc, le gris, le lilas. La vertugade devient une simple armature, les manches serrées au poignet n'ont plus autant d'ampleur. Les crevés se rétrécissent, et la légère coquette toque Henri II remplace le chaperon ou vraie cornette de nonne. Puis, l'ampleur reviendra, les crevés se gonfleront de nouveau, les gigots rebondiront, les fraises s'étaleront ; le tout, pour s'aplatir puis se rehausser, tour à tour disparaître et reparaître, mourir et revivre. Dans cette course incessante, la mode infatigable ne s'arrêtera pas. Ni les deuils des cours, ni les sanglantes guerres, ni même les révolutions n'apaiseront sa marche effrénée. Au contraire, la science et le progrès de l'art l'entraînent de plus en plus rapidement dans sa course folle. Car si l'on peut préciser la mode dans le passé et la circonscrire dans un règne ou une époque, comment pourrait-on aujourd'hui enfermer la mode dans un horizon, si étroit soit-il? Nos mères disaient en parlant des modes de leurs aïeules « la mode de jadis ». Leurs filles qualifient ainsi, non pas les modes de l'an passé où de la saison dernière, mais déjà celle du mois dernier.

Depuis la Renaissance et jusqu'au milieu du règne de Louis XIII, le costume de la femme suit la marche progressive et volumineuse du ballonnement. Sous Henri IV, l'ampleur est arrivée à son comble. Elle est arrivée aussi au comble du grotesque. Toute la grâce féminine est enfouie sous l'épaisseur des coupoles que les femmes traînent avec elles.

Quelle que soit la physionomie des femmes de ce temps, le ridicule s'y attache avec l'exagération de la mode, poussée à ses dernières limites : Gabrielle d'Entrées, souriante et parée dans ses atours de satin rose, n'arrive pas malgré toute sa beauté, toute la grâce de son large col brodé et du gai corsage en pointe, à gagner parmi nous des adeptes. Pas plus que la reine MArie de Médicis, femme de Henri IV, dans son imposante et solennelle robe de velours brodée de fleurs de lys d'or.

Mais les robes ne pouvant plus s'élargir, elles vont forcément retomber.

Sous Louis XIII, elles deviennent la fois plus simples et plus seyantes. D'ailleurs, il faut faire cette remarque sur toutes les choses de la mode et, d'abord, sur le choix des costumes : la direction en vient d'en haut.

Avec un raffiné comme était François Ier et un roi « bon vivant » comme était Henri IV, le luxe devait atteindre à son paroxysme.

Avec la venue de Louis XIII, le goût de la simplicité et de la mesure apparaît. Mais ces qualités devaient disparaître aussitôt avec un roi Soleil : sous Louis XIV ami du faste et des grandeurs, le luxe revient, appliqué, cette fois, aux plus minutieux détails. C'est, qu'en effet, une des particularités du costume de cette époque est que l'ornement l'emporte sur le principal. Cela crée une originalité qui varie avec chaque modèle. Désormais, il y a de l'initiative de la part de chacune. Des oppositions, des contradictions résultent de cette indépendance, et aussi, un essor nouveau, d'où va sortir le style Louis XV.

Ici, il faut s'arrêter. Un grand mouvement va s'opérer, reflet exact des mœurs et de l'art de l'époque.

Le point essentiel à remarquer alors est cette harmonie, cette unité de style dans toute la décoration; cette adaptation du costume au mobilier, aux usages de toutes sortes, au service de table, aux objets de toilette, aux mille bibelots de la vie courante. C'est cette harmonie, cette entente merveilleuse qui crée une ère sans précédent : triomphe de la légèreté, de la coquetterie. Ne voyez-vous pas là encore le résultat d'une influence supérieure? Le roi Louis XV, frivole et vivant au milieu d'une cour dissipée, fait passer dans le costume comme dans les mœurs ses goûts de luxe et de plaisir. Il s'entoure de gens légers comme lui, pour qui le désir «le plaire, et de plaire d'abord l'emporte sur tous les autres soucis. C'est alors une afféterie, une préciosité, une mignardise et une pose sans égales. Pour parader ainsi, on choisit des soies brochées et surtout les tissus légers, vaporeux. Ces tissus, pour les mettre en scène, il fallait au moins des tréteaux complaisants. Comme les vertugadins étaient chose ancienne, ou leur donna un autre nom et on les appela des « paniers ». Le costume Louis XV rappelle donc entièrement celui que nous avons décrit sous François Ier, mais avec cette différence qu'à l'époque de la Renaissance les tissus étaient lourds et pesants, tandis que l'on ne vit jamais dans l'histoire du costume autant de volume sous un si faible poids.

Le règne des paniers vit tout le temps du long règne de Louis XV.

Ces paniers étaient une merveille de confection. Leur forme n'était autre qu'une cloche aussi évasée que pouvait le permettre le diamètre de la carcasse intérieure. Car le mince drapé qui formait le panier proprement dit tombait toujours sur ce dôme, si envahissant, que la reine et les princesses étaient obligées d'avoir à côté d'elles des tabourets pour y étaler l'ampleur de leurs ballons.

La jeune reine Marie-Antoinette suivit cet entraînement pendant les premières années de son règne. On vit des dames de sa cour porter des paniers ayant chacun quatre et cinq mètres de tour. Le tout était entre-couvert de bouillonnes de gaze ou de tulle, de mousseline ou de dentelle, de bouquets de fleurs ou de fruits.

Les dessins formaient parfois la chaîne, c'est-à-dire la ligne droite; d'autres fois, ils indiquaient des croisés ou des arceaux. Les perles et les pierreries suivant tous ces contours, on voit d'ici quelle fortune pouvait représenter une semblable toilette.

Mais une tendance nouvelle, improvisée par la reine Marie-Antoinette, vient rompre, un instant, l'incommodité des falbalas et des fanfreluches : elle crée Trianon et, avec lui, une cour champêtre. Dès lors, les goûts rustiques, réservés jusqu'ici aux villageois, sont ceux des princes, princesses, et des grands. On joue à la fermière avec des jupes courtes et des costumes « sans façon ». La reine jette sur son chapeau de bergère un bouquet des champs et encadre ses épaules d'un simple fichu de mousseline. Elle manie de ses doigts la pâte et la crème, et dans sa main royale le sceptre est remplacé par la boulette enrubannée.


C'est un coin de Trianon, exquisement dessiné, que l'on découvre au palais du Costume, après la série des règnes florissants. C'est sur le lac, en canot, la tête au vent, les cheveux poudrés, encadrés d'une auréole de tulle, léger comme une mousse, que la jeune reine se promène, sémillante et heureuse, dans cette atmosphère qu'elle a faite sienne et qui convient si bien à sa grâce et à sa beauté. Au loin, une aile du château, une allée du parc, quelques brins de verdure et quelques mètres d'eau : le tout se résume dans un même sourire : celui d'une femme à la nature.

Vers la fin du règne de Louis XVI, et semblable à un signe précurseur des fléaux qui doivent sévir sur la France, le costume féminin devient, non pas seulement simple, mais austère. On dirait plutôt voir la laideur du vêtement masculin sous la ligne droite et la tristesse des couleurs. Celle manière ne fait que s'accentuer pendant la Révolution. On a peur de se montrer et de sortir, on n'est plus habillée, on est « accoutrée ». C'est une débâcle, là comme partout en France.

Mais aussitôt le 9 Thermidor, une réaction s'opère; un désir de voir et d'être vue, une soif de plaisir, égale aux regrets des privations de la retraite s'emparent de chacune. Quelle mode va surgir de celle anarchie?
Une mode sans frein sans mesure. Il n'y a plus de cour pour indiquer un mouvement. Plus de reine pour l'imposer. Les journaux de mode du temps, dédaignant de se laisser mener par le peuple, ou même par la bourgeoisie, cessent de paraître. Mais ce qui l'emporte, c'est celle frénésie de jouir. On veut s'amuser, et s'amuser à son gré. Alors, on s'habille de même. La fantaisie et la variété entrent donc à la fois dans la composition de la toilette, en même temps que l'audace et l'excentricité.

Puisque révolution il y a, que la révolution soit complète : les robes étaient ballonnées, elles doivent devenir plaies; les corsages étaient en pointe, et les tailles étaient fines, les pointes seront coupées et les tailles élargies; les coiffures étaient hautes et échafaudées, elles vont devenir basses; les chapeaux étaient légers, souples et moelleux, ils vont paraître secs, durs et pas seyants.

Mieux que par toute description, on peut se faire une idée des modes d'alors, en s'arrêtant devant un des tableaux les plus intéressants du palais du Costume : la Marchande de modes. Elle est venue là, l'élégante, avec son mari "Incroyable". pour choisir une coiffure à son goût, à lui, et à son fard, à elle.

Elle est aussi peu habillée que possible, et ce fait est la particularité du temps : le retour à l'antique, et comparez-les à ceux de la fin de la Révolution. C'est le même buste sans taille, les mêmes drapés et les mêmes tissus. C'est aussi la même coiffure et la même chaussure.

Inutile de dire que ces costumes primitifs, revenus à une époque plus civilisée, n'étaient guère pratiques. De plus, la température moins clémente à Paris qu'a Rome ne s'accommodait guère de larges décolletés et de robes flottantes. Selon la saison, il fallait donc se couvrir le corps de tricots ou de maillots, de longs gants ou de mitaines, et emporter avec soi ou sur soi l'indispensable châle de crêpe de Chine, propre à parer aux coups de vent ou aux refroidissements.

On lui présente donc des chapeaux de toutes les sortes, car la boutique est bien achalandée, et mérite que l'on décrive quelques spécimens de ses produits. Jamais, en effet, on ne vit de semblables formes, disons plutôt de tels ustensiles, adaptés à la coiffure existante : les cheveux plats sont coupés droits sur le front, et frisés sur le coté, les perruques variées venaient rehausser ce cadre : perruques brunes ou blondes, noires ou rousses, et même bleues. On en changeait quatre et cinq fois dans la même journée, de sorte qu'il était impossible de découvrir la vraie nuance des cheveux des femmes. Pour tant de coiffures, il fallait également de nombreux chapeaux.

La « Merveilleuse » se prête donc docilement aux avances de la marchande de modes. Devant ces formes impitoyablement batailleuses ou sportives : casque-néron, tambours, jockeys, tambourins, la cliente hésite.

Elle essaie la coiffure du matin avançante et sèche, à étroites brides de satin; puis le jockey à visière envahissante; enfin, le casque à plumes qui emboîtera son chignon à la grecque. C'est celui qui lui convient : ainsi parée, en Minerve conquérante, la Merveilleuse en robe de crêpe de Chine rose fait vaciller sur ses épaules l'écharpe de crêpe de Chine vert printemps. Cette écharpe se prête à toutes les transformations; tour à tour châle, mantelet, cravate, ceinture ou tunique, elle le drapera suivant son caprice ou le besoin de la cause : il est le premier et le plus important de tous les accessoires de sa toilette. Les autres sont cachés : elle jette sa bourse dans son corset, enfile son éventail dans sa ceinture, passe autour du poignet son sac réticule, et glisse son fin mouchoir de batiste dans la poche de son mari.

Cette mode d'une époque révolutionnaire, dictée par des artistes, qui ne tenaient pas compte de la différence des temps, quoique pleine de périls et d'écueils, contenait cependant de bons éléments. La platitude des formes, si elle avait été tempérée par le respect des convenances, eût été une sage réaction contre les bouffants excentriques des paniers et des jupes. La coiffure à la Titus (aux cheveux presque rasés) n'était-elle pas le seul moyen de régénérescence des cheveux qui venaient d'être perdus par la poudre et le travail des échafaudages? Mais une direction supérieure manquait; une consigne impérieuse d'un maître souverain devait, seule, mettre un frein à ces folies des deux sexes : un directeur, un consul et surtout un empereur devait ici comme partout imposer ses lois. Puisque la tendance était tournée vers l'antique et que celle tendance tombait d'accord avec les goûts militaires de l'Empereur, la mode capricieuse et rebelle devint, pour la première fois depuis son histoire connue, soumise et docile. Il n'existait plus : des robes; mais une robe, taillée d'une seule « façon ». Une seule coiffure : grecque. Une unique forme de chaussure : les sandales d'étoffe ou cothurnes à bandelettes. Les robes sont donc tout à fait simples et droites, tombant sur les pieds découverts. Un soupçon de manches : une barrette, un ruban, moins qu'un rien, sépare l'épaule de l'avant-bras. Le buste, court, s'arrête à la poitrine, celle-ci, à peine soutenue par la ceinture Empire qui remplace le corset, c'est la taille Empire, c'est-à-dire la taille naturelle; c'est le retour à l'Antique, c'est dire le retour à la Nature. C'est un art un peu sec, froid, guindé et officiel, car même la fantaisie y devient classique : les bijoux, qui de tout temps furent l'agrément de la toilette, sont circonscrits dans un cercle étroit : le diadème de brillants est la parure de cour et les pierres dures sont utilisées à profusion pour faire des camées.

L'ordre était ainsi donné : l'uniformité était absolue, comme la volonté du souverain. Pourtant, un mouvement, oh ! imperceptible, va s'opérer avec le génie d'un artiste. David, le peintre de la cour impériale, dessine de des costumes d'une richesse incomparable et dont l'initiative est en lutte avec l'ordre donné. On s'en empare aussitôt; mais on ne peut guère s'écarter du principe ; l'œil de l'aigle impérieux fait plier et céder.

C'est alors l'époque importante et superbe du Sacre. Le palais du Costume le représente aussi frappant et aussi majestueux que possible : Il est là, le grand maître, grave et réfléchi, devant l'imposante traîne de ce manteau de pourpre, brodé d'abeilles d'or. Le miroir renvoie au public le visage de Joséphine, radieuse et consciente de son rôle dont la gloire est à son comble.

Sur ce tableau s'achève la série des costumes modernes. Pendant vingt ans, dociles comme des soldats, les femmes vont se soumettre à l'uniforme; bien plus, cet uniforme s'étendra jusque dans la décoration de leur appartement, dans leur mobilier. C'est alors, et aussi parce que la fusion, l'harmonie aura été complète entre les divers objets du temps, parce que l'unité aura présidé à leur arrangement, que la mode Empire conservera sa caractéristique. Seulement, la tradition en gardera à tout jamais l'aspect lourd, la décoration fastueuse et sans goût, telle la volonté maîtresse qui l'a imposée. Tandis que la fantaisie, le caprice et l'imagination peuvent se jouer autour du style Louis XV, peuvent l'agrémenter, sans perdre néanmoins de sa sincérité, la ligne inflexible doit être la règle du style Empire.

Ne voit-on pas, ici et là, le résultat de l'unité directrice : l'art s'amuse et badine sous la frivolité du roi Louis XV; il rentre dans l'ordre « et se met à l'alignement » sous l'autorité du grand Empereur.

Autant le costume fut précis sous le Premier Empire, assujetti à des règles immuables, impérieuses comme le maître qui les dictait, autant, ce régime passé, on secoua le joug et l'on s'adonna à la liberté, à la variété et à la fantaisie.

Dès lors, il n'est plus question d'art antique et de retour aux genres grecs et romains. Les drapés flottants vagues vont disparaître, la taille courte, mourant sous les bras, va s'allonger jusqu'aux hanches. Puisque les épaules étaient nues et qu'un rien tenait lieu de manches., désormais on aura des manches à gigot aussi évasées que la carcasse intérieure le permettra. C'est un costume de ce temps (1830) que porte la gracieuse marraine d'une des loggias du palais du Costume, représentant un baptême.

Le cortège sort de l'église, tout guilleret, car il est lier de sa commère, et elle est fière... de sa toilette; de plus, depuis quelques instants, le petit est un chrétien. Ils avancent bras dessus bras dessous, lui, en redingote noire, ouverte sur le large plastron de la chemise glacée; sa cravate à double et triple tour lui tient la tête haute que couronne le fameux toupet du roi. (On sait que Louis-Philippe, n'ayant plus de cheveux, s'était fait faire une perruque dominée par un toupet et que tous les élégants d'alors imitaient la coiffure du roi.)

La jeune marraine est radieuse, dans sa jupe de taffetas brodé, et son « canezou » de mousseline blanche enfermé dans le corsage ouvert d'où s'échappent des volants de dentelle. Sur les épaules, les volants s'étagent en plusieurs rangs, et tombent sur les fameuses manches à gigot. La largeur du gigot peut se comparer aux manches qui furent de mode il y a trois ans. Seulement celles-ci ne se terminaient pas aussi joliment que les manches d'aloi la petite marraine a les parements de broderie s'ouvrant en entonnoir sur le poignet : c'est la « manche » du gigot. Son chapeau, un jardin suspendu, et relevé de côté, découvre les gracieux bandeaux ondulés qui cachent les oreilles et descendent jusque dans le cou. Et les brides, qui tombent sur la ruche du cou, ne froissent pas, d'un soupçon, la moindre fraise de cette ruche. Derrière vient la nourrice. Non pas le nounou moderne en uniforme, au bonnet de ruban dont les pans balayent le sol. C'est une nourrice du "cru", une fraiche Mâconnaise au chapeau pointu comme le toit d'une pagode et autour duquel s'effrange devant, sur les yeux, une barbe de dentelle. De chaque côté, la mantille lui fait un rideau transparent, et elle semble sortir ainsi d'un second porche. Le bébé est couvert, comme un tout petit, d'un lange de salin rose encadré de dentelle.

Et les petits parrain et marraine, car c'est un grand baptême à plusieurs « répondants », préparent leurs dragées pour grands et petits passants.

Lui, c'est un petit homme : il a ses culottes longues, sa fraise au cou, et son toupet de roi ; elle, ses cheveux séparés en boucles échelonnées, et les pantalons longs dépassent les mollets, arrivent aux chevilles : car c'est un luxe nouvellement créé, il faut bien le montrer !...

C'est, à celte époque, la bourgeoisie qui est la classe dirigeante. C'est donc elle qui fait la mode. Appelée brusquement à cette haute fonction, sans y avoir été préparée par une éducation artistique, elle se trompe parfois, et la mode est ballottée entre des courants divers. Les nuances les plus baroques remplacent les tons frais et pimpants des étoffes souples de gaze, crêpe et mousselines. Ce sont, : œil de mouche en colère, souris effrayée, araignée sanguinaire, etc. ; mais ces noms burlesques et imagés ne parvenaient pas à égayer les teintes neutres des soies et des lainages d'antan, pas plus que les noms des manches : à la saugrenue, à la folle et même à l'imbécile….

Ce fut alors le plein succès du châle des Indes dont les premiers modèles avaient été importés en France lors de l'expédition d'Egypte. A partir de cette époque, pas une femme se piquant d'avoir une corbeille de noce sans que le châle à palmes n'en garnît le fond. Et nous voici venus à décrire un objet de la toilette féminine, que tous, grands ou petits, avons connu, les uns sur les épaules de leur mère ou de leur grand-mère, les autres dans l'armoire, plié et replié ; déplié surtout pour y laisser pénétrer le Camphre ou la naphtaline; ou converti, hélas, en mille attributions diverses. Le cachemire des Indes, qui était bien modeste, quand il ne valait que quelques centaines de francs et en dépassait souvent plusieurs milliers, a été converti, tour à tour, par nous, en manteau du jour, puis du soir; en tapis de table, ou en portière; et, enfin, quand on vit qu'on ne pouvait guère plus l'utiliser en son entier, sa dernière destination fut d'être découpé en divers motifs : palmes, arabesques s'ondulèrent alors en guirlandes sur robes, manteaux, objets d'ameublement: le temps, l'usage, les effrangèrent, et la plupart, aujourd'hui, quand ils ne constituent pas de pauvres doublures, sont retournés en poussière.

Avec le Second Empire, un nouvel essor est donné à toutes les choses de la toilette. Grace à la création des chemins de fer, les nouveautés circulent plus rapidement et les idées affluent plus nombreuses, encouragées qu'elles sont par des débouchés plus considérables. Le luxe des jupons fut alors le plus important. Il n'était pas rare d'en avoir sur soi sept ou huit, chacun plus long et plus large que l'autre, tous empesés et garnis de volants, évasant, chaque fois, le cercle davantage. Ce fut le point de départ de la crinoline. Car, le degré d'élégance, se chiffrant au nombre de jupons, c'est-à-dire se mesurant à la largeur du diamètre de la tour, la raideur de l'empois et surtout sa durée avaient une limite : il fallait bien en revenir aux carcasses du dix-septième siècle! Et la crinoline n'est autre qu'un retour aux vertugadins de la Renaissance avec quelques modifications, ou plutôt exagérations. C'est la reine d'Angleterre, dit-on, qui l'adopta la première; l'impératrice Eugénie ne chercha pas à s'y soustraire, et quand on la vit entrer dans la cathédrale de Paris, le jour de son mariage, merveilleuse de beauté, un frisson d'enthousiasme fit tressaillir l'assistance. Sa robe de velours blanc, épingle à traîne majestueuse, était soutenue par une large carcasse qui devint plus lard la fameuse crinoline.

Dès lors, l'unique préoccupation des couturiers sera de décorer ce ballonnement : les nœuds, les bouillonnes, les biais, les volants, les rouleautés et les torsades, les franges et les effilés, entoureront ce cercle fantastique sous lequel la femme ne pouvait se mouvoir ni agir qu'avec grande difficulté. Puis la crinoline peu à peu s'affaisse devant, laissant derrière simplement la tournure, qui s'accommodait du péplum; les accessoires de la toilette : mouchoirs, ombrelles, bijoux, trouvent un regain de faveur, et ne le perdent que pendant la guerre de 1870.

Depuis cette époque, le proche de la nôtre, le progrès s'est tourné surtout, quoique avec des luttes et des revirements, vers le sens pratique. L'usage de la bicyclette amena forcément la femme à une imitation du costume masculin. De là vint cette tendance à aplatir les formes et à les serrer comme dans un fourreau. De là vint cette liberté d'adopter la chemisette plate, le plastron rigide, coupé par un lien plus ou moins sec; de là vinrent ces chapeaux mous et canotier, ces coiffures "tout aller" tellement semblables à celles des hommes, que femmes, sœurs et filles ne les distinguent souvent qu'avec le concours des initiales intérieures. De là vint aussi l'adoption presque exclusive du drap, pendant ces dernières saisons; du costume tailleur pour presque toutes les réunions du jour, et les garnitures militaires pour nombre de robes de ville.

Une autre tendance, pourtant, semble vouloir combattre ces aspirations plus pratiques qu'élégantes, plus fin de siècle qu'esthétiques : c'est la transformation subite qui se fait dans la taille de la femme; celle-ci n'est plus ronde, mais droite et cambrée.

Puisque nous sommes encore au palais du Costume, voyez plutôt combien cette façon d'allonger le buste ressemble à celle de la Renaissance. Ici, une jeune femme (seconde à gauche, assise), en robe de soie pékinée à applications de dentelle, a le corsage plat, moderne; devant, deux lignes droites, rigides, reliées par un fin lacet, et tombant beaucoup plus bas que le creux de la taille, sont la représentation exacte du busc du corset actuel. Comme on le voit, le corset ne suit plus la même courbe qu'autrefois. Entre le buse inflexible et la taille, un espace vide laisse au mouvement de la respiration plus de liberté; c'est un peu d'air et d'espace qui demeurent là, emprisonnés sans doute, mais rendant l'oppression moins facile, la respiration plus aisée.

Debout, à droite, contre la fenêtre, une autre jeune femme montre exactement la même tendance. Désormais, l'idée est adoptée. C'en est fini des tailles comme on l'a, c'est la taille comme on la fait. Il y a quelques Françaises et beaucoup d'étrangères qui s'en arrangeront; mais, charitablement, nous ne leur laisserons pas voir que nous savons pourquoi.

C'est donc dans une ère toute nouvelle qu'entre la mode avec l'apparition du corset nouveau : toutes sortes d'inventions vont en découler, et qu'il est impossible de prévoir, car, si récent soit-il, déjà on voit poindre; à l'horizon un nouveau rival : le corset, ou plutôt la ceinture Empire.

C'est un combat qui va s'ouvrir entre ces deux lutteurs, et on pressent que la lutte sera terrible; toutes les armes de guerre vont sortir de leurs flancs : baleines résistantes, ressorts rigides et buses cambrés vont entrer sur le champ de bataille. Il y aura des victimes dans la mêlée, et reste à savoir lequel, déchiré, disputé, sera planté, d'assaut, comme un drapeau vainqueur.

En attendant, c'est le corset droit et bas qui règne. El c'est avec lui que Félix fit ses toilettes du palais du Costume.

Ce par quoi elles valent, c'est par leur originalité, et parce qu'elles ne se recommandent d'aucun maître : la façon, la coupe, la création du tissu, l'application de la garniture émanent d'une inspiration si personnelle que l'on peut reconnaître sa facture sans lire l'étiquette.

Remarquez, au milieu du tableau, la tète penchée sous l'ombrage du palmier, la toilette de tulle pailleté de cette jeune femme. C'est un tissu à mailles souples, dont les paillettes suspendues, comme des larmes prètes à tomber, miroitent sous l'action de la lumière. Le corsage est une guimpe de guipure moulant le haut du buste, et tombant dans un second corsage qui est relié au premier par une minuscule barrette qu'égaie une boucle brillante.

Cette toilette est, dans toute son acception, le type de la toilette du soir moderne : fourreau dans sa forme évasée dans sa partie inférieure d'un tissu composé et non uniforme, on relief et non plat, et enfin non décolletée. Car, désormais, le décolleté en faveur est celui qui consiste à voiler partiellement la peau, soit par un réseau, une guipure, un transparent quelconque.

En quittant le palais du Costume, nous voulons dire un dernier adieu à ces charmantes loggias, à ces voûtes enchanteresses, où nos yeux se sont posés avec trop de plaisir, pour que notre esprit n'y revienne souvent. C'est un enseignement vivant que nous en avons retiré, c'est une récréation plaisante que nous y avons prise.

Il nous restera le souvenir d'une œuvre qui demeurera. L'histoire s'y place sans presse, sans hâte, dans son cadre précis; la fastueuse chronologie y devient un sourire.

On disait aux jeunes qu'ils devaient apprendre l'histoire, aux vieux qu'ils devraient la retenir.

Ils sont venus là. Et sans effort, presque à leur insu, les uns ont appris, les autres se sont souvenus.

Louis Rousselet - L'Exposition Universelle de 1900 - Libairie Hachette & Cie - 1901