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Armées de Terre et Mer


Armées de Terre et Mer à l'exposition de Paris 1900

Architecte(s) : Aubertin, Umbdenstock

Le palais des Armées de Terre et Mer ouvrait sur la Seine l'arche féodale de son porche de forteresse, et son interminable façade de 340 mètres écrasait les rêves sous son imposante lourdeur.

Peu s'en fallut qu'il ne restât à l'état d'ébauche. Le premier projet de MM. Aubertin et Umbdenstock comportait à l'extrémité d'aval le château de poupe d'un grand vaisseau de l'époque Louis XIV; à celle d'amont, la proue et une partie de Pavant d'un cuirassé moderne; au-dessus du porche, un mât blindé appuyé de tourelles. Pour gagner quelques mètres d'emplacements intérieurs, on supprima cette décoration, qui eût été d'un si grand effet.

Le second projet agréé, ce furent les Ministères de la Guerre et de la Marine qui abandonnèrent la partie. Pour masquer une insuffisance de crédits, ils découvrirent subitement qu'il y aurait danger à livrer aux étrangers les secrets de notre défense et déclinèrent toute participation. Réduit à contenir seulement les expositions privées, le palais dut être simplifié une troisième fois. Il a coûté 2 millions.

Dans leur long Palais, s'étendent, sur les bords de la Seine, les expositions des Armées de terre et de mer. Ici, c'est le spectacle de la guerre moderne, avec des engins terribles. Mais si, quittant cet emmagasinement immense de canons de toutes formes, les uns courts, trapus, larges, repliés sur eux-mêmes, les autres lisses, et s'allongeant à l'infini, ainsi que de monstrueuses couleuvres d'acier, on gravit l'escalier qui conduit au premier étage, on parvient alors au Musée de l'Armée. Là, c'est tout autre chose; le décor change, la vision est singulière et grandiose, et voici que paraît à nos yeux l'histoire militaire de notre pays, depuis bien des siècles.

Et devant nous se déroule le panorama héroïque, où chacune de nos gloires guerrières est représentée par un souvenir, une relique, mieux encore, une image, donnant l'épopée triomphale, avec ses éclats de victoire, et aussi ses douleurs, ses résignations sublimes, son mépris de la mort, et, avant tout, l'abandon de soi-même à la Patrie.

Je ne sais rien de plus beau, de plus saisissant, de plus émouvant que cette réunion artistement faite d'uniformes, d'armes, de drapeaux, de cuirasses, d'épaulettes, de harnachements, qui tous portent un nom historique, nom d'homme ou de bataille. Pour l'obtenir, il a fallu faire une battue aux quatre coins de la France et frappera toutes les portes. Il est vrai que toutes les portes se sont ouvertes, et que chacun a tenu à honneur de figurer au Musée, en y apportant son contingent personnel.

Restait à faire l'arrangement de ces richesses historiques, leur groupement, la mise en scène, si j'ose dire ainsi, qui est leur présentation aux regards des spectateurs. Celle-ci a été faite, et avec un arjtinexprimable, par un grand artiste : j'ai nommé Edouard De-taille, le célèbre peintre militaire, qui n'a marchandé ni son temps ni ses peines. Il est vrai qu'il a été bien récompensé par le résultat obtenu, celui d'un spectacle unique au monde, qu'on n'a jamais vu, que certainement on ne reverra jamais, et qui est comme le monument superbe de la gloire nationale.

Je voudrais parler ici de tout ce que m'a montré une première promenade rapide à travers « le Musée de l'Armée ». Pour faire cela, il faudrait des volumes, puisque nous commençons avec le quinzième siècle, pour en arriver à nos jours, ou plutôt, je me trompe, car on a déchiré les dernières pages du livre, les plus récentes, celles lugubres, faites quand même d'héroïsme, mais qu'on ne saurait lire sans avoir les larmes dans les yeux. Inutile de dire que les documents les plus nombreux et les plus complets se réfèrent aux vingt-cinq années de la Révolution et de l'Empire, un quart de siècle qui ne fut qu'une bataille, car on ne s'y arrêta guère que pour reprendre haleine !

En des vitrines s'accumulent, avec une ordonnance parfaite, logique en leur ordre de chronologie, les uniformes , combien troués par les balles! les drapeaux, les armes, les insignes, tandis qu'en des montres à plat, fermées par des glaces, s'étalent, en vue, les objets de taille moindre, les épées d'honneur, voire les sabres ceux donnés au cours de l'expédition d'Egypte, entre autres, bien curieux, recourbés, de forme orientale, avec leurs ornements d'argent niellé et les souvenirs sans nombre.

Voici le drapeau déployé du Ier grenadiers de la garde, qui porte inscrits les noms de toutes les capitales de l'Europe où il fut planté vainqueur, faisant claquer ses plis glorieux à tous les vents; les balles qui l'ont fouetté, en rirent une « guipure »; et c'est ce drapeau là que le général Petit présenta à l'Empereur, dans la grande cour du château de Fontainebleau, alors que Napoléon, prêt à partir pour l'exil, embrassant tous ses soldats en un seul, fit ses adieux à la vieille garde.

Voici quelques objets moindres, mais d'intérêt pittoresque : la montre du capitaine Paulin, qui commandait les pontonniers de la garde à la Bérésina, celui qui, avec ses sapeurs, construisit le pont de bois par où s'opéra le sauvetage de l'armée. Comme il resta debout, dans l'eau glacée, jusqu'à mi-corps, pendant des heures entières, sa montre s'arrêta, « figée » dans son gousset ; elle marque encore aujourd'hui, à bien près d'un siècle, l'heure qu'il était ce jour-là. Le ressort de l'homme, chef-d'œuvre de l'horloger divin, plus solide que celui de la montre, résista, alors que l'autre, l'œuvre humaine, avait succombé, car le brave Paulin ne mourut que cinquante ans plus tard, avec des épaulettes ornées de trois étoiles d'argent.

Cette pipe, au large fourneau en écume de mer, avec son tuyau de merisier, est celle du général Lasalle. Elle est historique, comme le fut la pipe de Jean-Bart.Le général ne la quittait guère ; on dit qu'il la fumait à Wagram et qu'elle était à ses lèvres, alors qu'il tomba raide mort, frappé d'une balle au front".
Et ces baguettes de tambour, en bois d'ébène, garnies d'argent, ce sont les « baguettes d'honneur », décernées par le général Bonaparte à Nicolas Laugier le tambour d'Arcole celui-là, presque un enfant, qui battit la charge au milieu du pont, seul, sous les balles autrichiennes, rappelant, du son de son tambour, les troupes d'Augereau qui pliaient devant la fusillade, battant toujours, sans relâche, battant quand même, battant enfin de son seul bras droit, quand le gauche eut été broyé d'un coup de feu!
Nous trouvons, plus loin, le sabre que portait Kléber à la bataille d'Héliopolis; le sabre de Marceau, et la carabine-du chasseur tyrolien, dont la balle stupide donna la mort au poétique général de vingt-trois ans.

Plus près de nous, l'expédition de Crimée, ou plutôt le siège de Sébastopol, nous présente aussi son reliquaire : les épaulettes du colonel de Brancion, tué au parapet du Mamelon-Vert, le sang les macule encore, la ceinture du général de Pontevès, tué à l'assaut de Malakofif, la tunique du général Mayran, mise en charpie par un obus.

Ce qui double l'intérêt des souvenirs sans nombre qui font de ce Musée comme le reliquaire français, c'est qu'aux murailles sont appendus les portraits précieux de ces aïeux illustres, ceux-ci recueillis partout.

Chacune de ces peintures a son histoire, et l'ensemble de ces histoires fait celle de notre pays.

Puis, n'est-ce pas un problème passionnant que de recomposer, d'après ses traits,le caractère du héros dont on voit l'image, et de le faire revivre par la pensée, comme le rêve d'une réalité entrevue?

Successivement, passent d'abord sous nos yeux, les figures de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche; François 1er, le roi galant homme; l'amiral de Coligny; Bussy d'Amboise, qu'Alexandre Dumas a fait revivre dans son roman de la Dame de Montsoreau, le brave Bussy, et sa sœur, bien digne de lui, l'héroïque maréchale de Balagny, dont l'effigie figure seule de son sexe à Versailles, dans la salle des Maréchaux, parce que c'est elle qui fut vraiment le « maréchal ». Son mari, Jean de Montluc, gouverneur de Cambrai, ayant capitulé et livré la ville aux Espagnols : « Messire, vous vous êtes lâchement rendu, lui dit-elle, — mais moi je suis libre et ne capitule pas! » Alors, s'étant réfugiée dans la forteresse avec quelques soldats, elle soutint un siège de plusieurs jours, faisant elle-même le coup de mousquet; puis, à bout de vivres et de munitions, elle se tua sur la brèche plutôt que de se rendre. Et voici successivement le roi HenriIV;le braveCrillon;Sully; le maréchal de Biron, qui fut coupé en deux par un boulet de canon au siège d'Épernay, le connétable de Lesdiguières; et plus loin le masque implacable d'Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, sur son lit de mort ; plus loin encore, Turenne ; le grand Condé avec son profil busqué et ses yeux d'oiseau de proie; le duc d'Antin; le comte de Toulouse ; Vauban; le prince de Conti; le maréchal de Boufflers; le chevalier de Grassin, commandant des arquebusiers de Grassin, d'où descend directement le 4e de chasseurs à cheval, le chevalier d'Assas, dont la mort héroïque au cri de : « A moi, Auvergne! » nous est contée dans une sépia de Moreau; le maréchal de Rochambeau dont on vient d'inaugurer la statue à Vendôme, et tant d'autres...

Dans la période révolutionnaire, le musée n'est pas moins riche et, là, ce ne sont plus seulement des portraits qui s'exposent, comme ceux de Kléber, Desaix, Joubert, Leclerc, mais aussi des sujets, des batailles, des revues, des épisodes...

Mais la partie la plus brillante, c'est sans contredit le premier Empire. Bonaparte y préside sous l'aspect d'un curieux portrait en pied qu'a prêté le musée de Liège: celui qui sera bientôt l'empereur Napoléon y est représenté sous l'habit de velours rouge incarnat du premier consul. La ville de Liège, en 1802, voulut avoir le portrait du général Bonaparte, envers lequel elle avait contracté une dette de reconnaissance. Or, la municipalité n'était pas riche et elle commanda la peinture « au rabais » à un tout jeune homme, un prix de Rome, « sans ouvrage » ; celui-là s'appelait Ingres et livra un chef-d'œuvre. C'est ce portrait que nous voyons aujourd'hui, et ce n'est certes pas la moindre des peintures nées du pinceau du célèbre artiste.

Autour de Bonaparte se groupe la pléiade des maréchaux, des généraux, des officiers de cous grades: c'est Murât, le beau Murât, dans son éclatant uniforme des chasseurs de la garde; Lasalle, le cavalier merveilleux; les maréchaux Victor, Davout, Lannes, Lefebvre— et, Dieu me pardonne, la maréchale elle-même, « Mme Sans-Gêne »; Bernadotte, le grand-père du roi Oscar II, Suchet, Soult, Augereau, Ney... Je voudrais pouvoir tout citer et parler aussi en détail des périodes de la Restauration, du gouvernement de Juillet avec ses guerres d'Afrique, du second Empire avec ses campagnes de Crimée et d'Italie; mais comment faire quand la place manque ? Je sens que le papier fuit sous ma plume et que je vais dépasser la limite normale d'une chronique...

Tous les souvenirs précieux de notre histoire militaire réunis en ce curieux musée s'en retourneront bientôt là d'où ils sont venus, emportés aux quatre vents du ciel.

Hâtez-vous donc, vous tous que passionne l'histoire de nos fastes militaires, de faire le pèlerinage du « Musée de l'armée ». Ce sera pour vous comme un voyage dans le passé glorieux avec, pour épilogue, le retour au temps présent formulé par un grand panorama animé de l'armée moderne, et ils ont vraiment fait acte de piété envers la Patrie, ceux qui ont eu l'idée de constituer ce Panthéon inoubliable, au fronton duquel ils ont gravé la devise :
« Prœteriti fides, exemphimque futuri ! »
C'est-à-dire que là « est la foi du passé, le culte du souvenir, et aussi l'exemple à suivre pour les générations qui viennent ! »

L'exposition rétrospective militaire, dont le musée de l'armée, décrit dans l'article qu'on vient de lire, forme la partie la plus pittoresque et la plus dramatique, constitue une innovation. Rien de semblable n'existait en 1889. Cette exposition a été organisée en dehors des six classes des armées de terre et de mer par les soins du Comité du Groupe XVIII que préside le général de la Noë.

©Illustré Soleil du Dimanche