Retour - Liste Pavillons

Russie


Russie à l'exposition de Paris 1900

Il y eut peu d'expositions plus justement chères, à tous égards, au cœur des Français que l'exposition de la Russie : elle se composait d'une section très variée, très intéressante, aux Invalides et au Champ-de-Mars, d'une section dite d'Asie Russe au Trocadéro et du Pavillon de la Finlande. Grâce à cette participation si large, la France n'a plus eu rien à ignorer des trésors de sa grande amie.

Les dispositions pour l'organisation d'une section russe avaient été concentrées comme dans les précédentes occasions au département du Commerce et des Manufactures, sous la direction immédiate du ministre des Finances, le secrétaire d'Etat Serge de Witte. L'exécution des mesures à prendre fut confiée à une commission présidée par le directeur du Département, M. le conseiller privé Kovalevsky (actuellement ministre adjoint des Finances), et composée de délégués des différentes administrations compétentes et de fonctionnaires du ministère des Finances. Les deux vice-présidents de cette commission étaient le prince Tenicheff, commissaire général de la section russe à l'Exposition universelle, et M. Arthur Raffalovich, membre du conseil du ministre; M. Basile de Wouytch était le commissaire général adjoint et suppléant; le professeur Konovaloff, chef des groupes du ministère des Finances, avait été chargé d'organiser le fonctionnement du jury, en ce qui concernait la Russie. L'agent pour la Finlande était M. Robert Runeberg.

La Russie a été prête une des premières et l'inauguration de son pavillon russo-asiatique au Trocadéro, édifié par l'architecte russe M. Meltzer, a vivement frappé les foules par sa solennité et son caractère de cordialité. C'est M. le Président de la République qui a présidé cette cérémonie qu'il convient de retracer à grands traits.

Le palais avait été construit dans le style vieux russe, en forme de kremlin entouré de tourelles rehaussées d'or et de nuances vives. Dans le donjon, au-dessous duquel se trouvaient le restaurant russe et l'amusant restaurant-wagon du Transsibérien — tintaient les cloches d'un carillon.

M. le Président de la République a consacré à la visite de ce palais toute une matinée de mai.

Nous en rappellerons les traits principaux. Le général Bailloud, en uniforme, M. Combarieu, M. Poulet et un officier de sa maison militaire accompagnaient le Président.

Des barrières de bois entouraient le pavillon de la Russie. Derrière ces barrières étaient massés tous les ouvriers russes, qui avaient si bien travaillé que tout était prêt, qu'il ne restait pas une peau d'ours blanc à mettre en place. Sur les marches attendaient l'ambassadeur de Russie, le personnel de l'ambassade et de l'administration du commissariat général de Russie et quelques invités de marque.

Au-devant de M. Loubet sont allés pour le recevoir le commissaire général russe, M. Del-cassé, ministre des Affaires étrangères, M. Millerand, M. Picard, etc.

Le prince Ouroussouf s'avance et s'incline devant le Président de la République à qui il souhaite la bienvenue. Le Président passe entre deux haies de gardes russes et de matelots en uniforme qui font le salut militaire. Il est aussitôt conduit par un escalier qui s'amorce à gauche du vestibule, dans une salle du premier étage, où est exposée la carte de France en pierres précieuses, cadeau du Tzar (elle a été par la suite transportée dans la section des Invalides).

La carte de France avait été placée au fond de la salle aux voûtes ogivales enluminées de dessins. Elle reposait sur un tapis d'hermine, entourée de drapeaux tricolores des deux pays. Cette carte est faite de morceaux de marbre de toutes couleurs et de pierres précieuses. Le marbre détermine les départements. Les noms des villes, les rivières sont tracés avec des pierres précieuses. Un cadre, sobre d'ornements pour laisser toute sa valeur au bijou qu'il protège, n'a que ses coins légèrement fouillés au ciseau.

Cette salle ne contenait pas autre chose que le cadeau de l'Empereur, desplantes et des fleurs. De riches tapis étaient jetés sur le parquet.

Le Président s'arrête devant la carte et l'admire. L'ambassadeur lui dit, ayant à ses côtés le conseiller d'État actuel M. de Mostovenhoff, qui a été envoyé par Sa Majesté l'Empereur spécialement de Russie, pour apporter cette carte :
« Monsieur le Président, j'ai l'honneur d'offrir au nom de l'Empereur cette carte au gouvernement de la République et à la France. L'Empereur a eu la pensée de donner un souvenir à votre pays comme un gage nouveau des relations d'amitié qui unissent nos deux gouvernements et nos deux peuples. »


Le Président de la République a répondu avec émotion :
« Je vous prie, monsieur l'ambassadeur, de transmettre à Sa Majesté mes remerciements pour le superbe cadeau qu'il fait au gouvernement de la République et à la France. Je suis très touché, le pays sera, lui aussi, très touché de la pensée qu'a eue l'Empereur de nous donner ce nouveau gage d'amitié. Et je suis sûr que ce gage contribuera à établir entre les deux peuples des relations plus cordiales et plus fructueuses encore.

Cette carte de France est un véritable objet d'art. La place qu'il occupera est toute désignée. C'est au Louvre, au milieu de nos chefs-d'œuvre qu'elle figurera, car il faut qu'on la voie, que tout le monde l'admire. »

Ces paroles aimables furent échangées sur un ton de grande simplicité. Le commissaire général expliqua ensuite au Président qu'une équipe d'ouvriers habiles avait travaillé pendant deux années à exécuter cette carte dont la commande avait été faite par l'Empereur.

Après cette visite, le Président est descendu au rez-de-chaussée du palais. Le péristyle, la cour, toutes les salles étaient remplies d'invités. La colonie russe était là au complet, et aussi nombre de commissaires généraux étrangers. Sur une estrade dressée dans la cour, des musiciens russes, en uniforme, jouaient la Marseillaise qu'on a écoutée tête nue.

Le Président de la République a parcouru alors toutes les salles de la section, puis il s'est arrêté dans la cour intérieure, pour écouter, dans un grand silence, l'Hymne national russe, joué par la musique.

Les cloches carillonnaient joyeusement pour saluer la sortie du chef de l'Etat.

Il restait à voir ce qu'on a appelé le village russe, qui était une création de la grande-duchesse Serge, femme du gouverneur général de Moscou, et où étaient exposés les menus objets de l'industrie populaire, près de l'escalier du Trocadéro, à droite en montant la colline.
A la porte, le Président de la République a été reçu par M. et Mme Jakountchikof qui avaient organisé cette annexe sur l'ordre de la grande-duchesse.

Mme Jakountchikof offre au Président le pain et le sel à l'entrée du village. Le pain est un gâteau rond qui ressemble à nos gâteaux des rois. Il est placé dans une serviette blanche sur un plateau d'argent. Le sel est contenu dans une salière de cristal incrustée d'or. L'offrande est accompagnée d'un petit discours de bienvenue que dit Mme Jakountchikof.

M. Loubet, quand elle eut fini de parler, prit le plateau et le passa à un valet de pied qui le porta dans la voiture. Le Président a remercié ensuite Mme Jakountchikof et l'a priée de présenter à la grande-duchesse ses hommages et ses compliments pour la part que Son Altesse Impériale a prise dans le succès de l'exposition russe.


Les petites salles, après cette cérémonie traditionnelle, ont été parcourues et Mme Jakountchikof en a fait les honneurs à son hôte, en lui faisant admirer le travail des paysannes russes.

Le Président s'est retiré au milieu de nouvelles marques de sympathie. Il a été accompagné jusqu'à sa voiture par l'ambassadeur, le commissaire général, son adjoint, les membres de l'ambassade, les ministres et M. Picard. Il a serré la main de chacun et félicité l'ambassadeur de Russie en lui disant que l'exposition de son pays était admirable.

Cet éloge formulé par M. Loubet était très mérité : le palais de l'Asie Russe était, par la diversité de ses salles, un amusement exquis, un enchantement des yeux.

Dans la grande salle qui s'ouvrait derrière la façade, des amoncellements de tapis et d'étoffes, aux tons puissants, s'appliquaient sur les murs, garnis de grands panneaux exécutés par le peintre M. Korvine, et là-dessus étaient accrochés des armes brillantes, des broderies multicolores, des costumes, des harnais de chevaux, des instruments de musique, tandis qu'au bas de ces trophées étaient disposés des coffrets, des vases, des aiguières, mille objets précieux, plus encore par l'intérêt artistique que par la valeur intrinsèque des matières qui ont servi à les confectionner. L'œil s'arrêtait étonné sur ces richesses qui semblaient jetées au hasard. Et le jour tamisé, qui filtrait au travers des tissus diaphanes qui servaient de stores, s'accrochait
aux vives arêtes de l'or ciselé, et aux gemmes incrustées, formant des mosaïques étincelantes.

Toute une civilisation inconnue s'affirmait ainsi en un art d'un exotisme étrange, où se mêlaient les traditions persanes et les inspirations chinoises, dans une originalité extraordinaire. On admirait, par-dessus tout, les collections privées de l'émir de Boukhara, avec des armes ciselées comme des bijoux, et ces vêtements de cérémonie, ces khalats, en drap d'or, en soies brochées et brodées, et ces velours de soie, aux dessins fondus, qui ressemblent à nos moquettes, mais avec un éclat, une profondeur de teintes, une minutie de détails, une délicatesse et une harmonie de couleurs qui en font des étoffes de rêve.

Et c'était encore les plats en cuivre de Karchi, les tchilem, ces pipes faites d'une courge toute constellée de turquoises, et ces singulières parures que portent les femmes tékés, et qui se composent de pierres précieuses, de monnaies de toute provenance, d'ornements en or et en argent, si bien que la tête de la femme, revêtue de cette carapace, apparaît comme si elle était encadrée dans une châsse d'orfèvrerie.

Vers le fond de la salle, rafraîchissant l'air, s'élevait un mince jet d'eau, qui retombait dans une vasque en faïence qu'encombraient des plantes fleuries. C'était un décor d'une grâce sans pareille, et qui formait un premier plan à la grande vue de la médressé de Bibi Khangin, une des femmes de Tamerlan (1388) qui occupait le fond de la salle.

Plus loin, dans d'autres salles, c'étaient des objets domestiques, des armes de chasse, des produits de Sibérie, un traîneau de Samoyèdes, avec son attelage de chiens, et la poste en traîneau conduit par des chevaux.

Puis s'ouvrait la salle où toute l'industrie du pétrole s'exprimait par des tableaux qui nous montraient l'aspect de la presqu'île d'Apcheron, près de Bakou, la ville du feu, et les terrains pétrolifères, leurs fontaines jaillissantes et les derriks élévatoires à perte de vue. Et encore des modèles de wagons et de bateaux-citernes pour le transport du naphte et de ses dérivés.

Cette contrée russo-asiatique est extraordinairement abondante en trésors naturels. Les richesses minérales de l'Oural comprennent des gisements d'or en veines et en sables, la platine et les métaux rares qui l'accompagnent, tels que l'iridium, le rodium, l'osmium; de riches mines de cuivre et les meilleurs malachites du monde, du chrome, du manganèse, du nickel. Les minerais de fer de l'Oural sont renommés par leur richesse et leurs qualités (le mont de Blagodatt). Enfin, dans l'Oural, il existe de riches gisements de pierres précieuses, parmi lesquels les plus connus sont : les gisements du Mourzinsk, de Chaïtansk et ceux de la rivière Tokova. Les pierres précieuses que l'on trouve dans l'Oural sont les béryls (aigue-marine et émeraude), les topazes véritables, les zirkonses (hyacinthes), les rubis, saphirs et les rares rubis-saphirs , les meilleures améthystes du monde, ainsi que des pierres particulières à l'Oural, comme les phénaquites, les chrysobéryls, les tourmalines roses, les grenats verts.

La Russie d'Asie possède beaucoup d'autres richesses encore. Sans parler des filons aurifères qui sont encore peu exploités, les sables aurifères couvrent de vastes régions de la Sibérie, les versants septentrionaux des ramifications de l'Altaï, les revers des monts Kouznietzky-Alataou et de la chaîne de Salaïr ; les gisements aurifères du gouvernement d'Ienisseisk sont dans les bassins de l'Angara et de la Podkammennaïa Tougoutska ; les gisements de la Be-roussa dans le cercle de Nijni Oudinsk et de Kansk, le riche groupe d'Olekminsk.

Tout cela nous était montré çà et là, dans le palais, et disait quelle confiance nous pouvons mettre en ce pays dont, au surplus, les finances reflètent la prospérité.

Depuis 1889, en effet, à l'exception de la seule année 1891, marquée par une récolte insuffisante et une véritable disette, le budget ordinaire de l'Empire russe s'est toujours réglé avec un excédent sur les dépenses ; cet excédent, qui était de 18 millions en 1892, a été de 287 millions en 1898. Durant cette période la Russie a procédé à toute une série de grandes conversions qui ont allégé le fardeau de sa dette publique ; elle a mené à bonne fin la réforme monétaire (loi monétaire du 7 juin 1899). La politique financière d'un grand pays doit tendre à conserver sa stabilité à l'instrument des échanges : la stabilité est essentielle pour le développement normal de l'état économique et financier. De 1892 à 1899, le stock d'or russe a augmenté de 660 millions de roubles, en même temps qu'il était retiré près de 500 millions de billets de crédit.

Actuellement la situation financière de ce grand pays ressort très bien du dernier rapport sur le budget de 1901, que vient de publier M. Serge de Witte.

C'est la neuvième fois que M. S. Witte a soumis à l'empereur de Russie le budget de l'Empire, en l'accompagnant d'un rapport qui est plus qu'un simple commentaire des chiffres annuels. Dans le rapport consacré à l'exercice qui s'ouvre avec le 1er janvier 1901, comme dans ceux qui l'ont précédé, on trouve des indications nettes et précises sur les vues qui guident le ministre des Finances dans les questions économiques, financières et fiscales ; mais on y rencontre aussi des indications d'une portée plus générale et plus haute sur la politique russe.

Les rapports annuels du ministre des Finances ont contenu souvent l'affirmation des sentiments pacifiques qui ont animé les empereurs de Russie, aussi bien l'empereur Alexandre III que son successeur l'empereur Nicolas II. Cette année, c'est en parlant des sacrifices en hommes et en argent, imposés par les troubles de Chine, que M. Witte trouve l'occasion d'insister : « Ces événements, dit-il, ont fait ressortir avec une éclatante évidence toute la sincérité des sentiments pacifiques du souverain. Son auguste parole, appelant tous et chacun à la paix et proclamant les intentions pacifiques de la Russie, a été une grande œuvre, une œuvre chrétienne. Dans la situation difficile qu'ont créée les troubles de Chine, toutes les pensées du chef suprême de la nation russe ont tendu au maintien de la paix. » Mais ce n'est pas au prix d'un isolement volontaire ni d'une abdication de son influence que la Russie travaille au maintien de la paix. « Le rôle de l'Etat n'est pas limité à administrer les intérêts du pays à l'intérieur. Les destinées politiques d'une puissance de premier ordre comme la Russie lient étroitement sa vie à celle des autres nations. » Les événements graves, quels que soient les pays dont ils affectent les intérêts immédiats, ont presque toujours leur contrecoup en Russie. « Parfois ils dépendent directement de l'attitude que nous adoptons ; dans d'autres cas, ils nous amènent à prendre de certaines mesures pour assurer à notre patrie le maintien de la position qui lui appartient dans le monde. »

Dans ces conditions, à moins d'être à la merci des événements imprévus, d'être obligé de sacrifier des intérêts politiques ou d'être conduit à emprunter sans tenir compte des conditions du marché, le ministre des Finances de Russie est dans la nécessité de constituer des réserves pécuniaires, de veiller soigneusement sur la conservation de ressources disponibles. Ces réserves pécuniaires, constituées en majeure partie avec les excédents des budgets ordinaires, ont permis d'achever presque entièrement la grande voie ferrée transsibérienne ; grâce à elles, la marine voit augmenter le nombre de ses vaisseaux de guerre et les troupes ont été dotées du nouvel armement ; c'est grâce à elles qu'à deux reprises, pendant la dernière période décennale, la population rurale a pu être secourue pendant des disettes ; ces mêmes épargnes ont fourni les moyens de rembourser à la Banque de Russie la dette non productive d'intérêt et de réorganiser le régime monétaire.

Les dépenses très importantes et absolument imprévues qu'ont exigées les événements de Chine, 62 millions de roubles nécessaires pour mettre sur le pied de guerre en Extrême-Orient une armée de deux cent mille hommes et en transporter une partie considérable à d'immenses distances, ont été imputées sur ces mêmes ressources. Faute de ces ressources, un emprunt eût été inévitable et, dans l'état de faiblesse du marché financier, il est probable que les conditions en eussent été assez onéreuses.

Au 1er janvier 1901, ces disponibilités du Trésor s'élèvent à 123 millions. Le budget de 1901 prévoit un prélèvement de 57 millions pour les dépenses extraordinaires : il reste un solde disponible de GG millions, largement suffisant pour faire face aux dépenses militaires que la situation troublée de l'Extrême-Orient peut encore exiger.

Le ministre des Finances, avec l'approbation de l'Empereur, a pu faire face en 1900 sur les revenus courants aux dépenses de la campagne de Chine, sans avoir recours au crédit, sans faire d'emprunt à l'étranger. On voit aujourd'hui pourquoi il a pu le démentir avec tant de vigueur et en si bonne conscience. En.1901, de nouveau, à moins de circonstances tout à fait imprévues, la Russie n'a pas à faire appel au crédit pour les besoins budgétaires.

A l'Exposition russe de 1900 encore, n'oublions pas de mentionner, dans le domaine fiscal, la grande réforme de l'impôt des boissons, dont un des principaux objets a été de diminuer l'abus des boissons alcooliques et de lutter contre l'ivrognerie. La Régie des alcools avait un pavillon spécial au Champ-de-Mars, près de la Tour Eiffel.

©Paul Gers - 1900