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Indes (Néerlandaises)


Indes (Néerlandaises) à l'exposition de Paris 1900

Les Pays-Bas, dont la gracieuse petite Reine est si populaire en France, avaient concentré tout l'effort de leur participation à l'Exposition dans un choix de leurs productions coloniales, réunies dans un des palais les plus originaux du Trocadéro. (La section hollandaise continentale était aux Invalides et au Champ-de-Mars, à côté d'autres nations ; elle comprenait 500 exposants.)

Une exposition coloniale avait, pour les Pays-Bas, la plus haute importance : leur domaine d'outre-mer est admirablement administré. Il fallait en donner une idée très étendue, historique et actuelle. On y avait réussi : sur la terrasse du Trocadéro s'élevaient trois constructions : un monastère bouddhique, du plus pur style hindou-javanais, entièrement reconstitué au moyen de moulages rapportés du vihâra de Sari, s'encadrait entre deux constructions bariolées, couvertes en fibres de palmiers, et qui reproduisaient avec une exactitude rigoureuse les types d'habitations actuels de l'ouest de Sumatra.

L'édification seule de ces trois reproductions pouvait constituer un attrait incomparable, et dont on ne trouvait que difficilement l'équivalent au point de vue artistique ou ethnographique dans l'ensemble de l'Exposition. Elle représentait d'ailleurs plusieurs années d'un travail délicat et minutieux, entrecoupé de recherches, de fouilles, de voyages d'exploration qui, par leurs résultats, avaient contribué à fournir aux archéologues, aux artistes et aux savants une réunion de documents dont la réalisation n'a pas de précédents en Europe.

Les trois constructions étaient reliées entre elles par une terrasse spacieuse, où l'on accédait par un perron. Une rangée de dhyâni bouddha's, du Bôrô-Boudour, également moulés sur les originaux, s'étendait devant cette terrasse et sur toute sa longueur, donnant ainsi à l'ensemble un caractère d'unité des plus heureux.

Les bas-reliefs du monastère, à l'extérieur comme à l'intérieur, provenaient en grande partie du Bôrô-Boudour et retraçaient ainsi quelques passages de la vie de Bouddha d'après des documents sculpturaux qui remontent à plus de dix siècles, et qui, malgré cela, sont dans un état de conservation qui étonne. Les artistes trouvaient dans cette reconstitution une richesse d'inspiration et une souplesse, un génie, môme, d'interprétation, qui les étonnaient; il y avait là, notamment, pour l'art décoratif, un enseignement admirable, entièrement basé sur la simplicité des lignes, et qui se révélait en une infinité de motifs admirables de richesse et de variété. Les colonnes et les autres sculptures qui ornaient l'intérieur du bâtiment étaient dans un état de conservation non moins étonnant. Nous signalerons notamment la statue de la déesse Prajnjaparamita de sculpture bouddhique, comparable, par la noblesse des lignes et par la puissance de l'expression, aux meilleures productions de l'art grec.

C'est M. le lieutenant-colonel G.-B. Hooyer qui avait mené à bien la reconstitution de ce monastère, qui était incontestablement l'un des joyaux de l'Exposition. L'intérieur, ombragé d'un vélum mauve, recelait des morceaux qu'on aimait davantage à mesure qu'on les connaissait mieux.

Outre la triomphale statuette de Prajnjaparamita, la déesse suprême, il y avait là vingt pièces de toute première beauté ; ainsi, la statuette de bronze vert de Çiva, ainsi deux petites femmes prosternées et présentant leurs hommages à leur supérieur et maître; ainsi un buste de la lune, ou Tjandra, haut tiarée, souriante du sourire énigmatique de la Joconde, et tant d'autres encore.

Le pavillon du Nord abritait, sous une légère armature de charpente, des matières graves : de la géographie, de la topographie, de la géologie, de l'ethnologie; sa tonalité, même, était presque austère, du rouge violacé, rehaussé, sur les piliers de bois, sur les fins arbalétriers, de sculptures dorées. Par contre, les curieux s'amusaient beaucoup dans le pavillon Sud, dont le contenu est extrêmement varié.

Et d'abord, l'harmonie colorée qu'on y savourait, dès le seuil, était un enchantement; charpentes rouge vif, vélum rosé, tamisant comme des lueurs d'aurore, et, sous les combles, panneaux de soie d'un jaune éteint, encadrés de bandes lilas pâle, bannières de chrome décoloré toutes brodées tombant des poutrelles, dorures discrètes jetées à profusion de-ci de-là, sur les bois, sur les étoffes, sur de prestigieux tapis de filigrane et de soie.

Au pourtour de la salle courait une frise composée de marionnettes en cuir découpé; c'étaient les acteurs du théâtre ou Wayang du Sousou-hounan de Sourakarta, obligeamment prêtés par lui, marionnettes délicieuses, innombrables, variées à l'infini et alertement découpées.

Plus loin, on voyait des statuettes, rarissimes, de divinités : tout le panthéon du hindouisme, des déesses altières comme Junon sages comme Minerve, des dieux grimaçants, monstrueux, véritables apparitions de cauchemar. En face, la chaise, découpée, ciselée comme une châsse, toute dorée, dans laquelle, aux jours de solennité, on promène leurs effigies augustes. C'étaient les éléments du culte Çivaïtique de l'île de Bali.

Ils faisaient la joie des érudits. M. C.-M. Pleyte s'était rendu spécialement à l'île de Bali et à celle de Lombok où subsiste encore dans une certaine originalité la religion hindoue. Avec l'aide des fonctionnaires du gouvernement, des prêtres brahmanes et de quelques chefs de district, il avait fait copier toute la série des dieux hindous préalablement déterminée avec la plus rigoureuse attention.

On remarquait encore, çà et là, et dans un savant pêle-mêle, des étoffes imprimées, fort curieuses, à divers états de leur travail, des broderies. Ici, tout au fond, un étrange étalage de caisses, de sacs, de paillassons, d'emballages variés sur lesquels se promenaient empaillés des carnassiers aux dents aiguës, près d'oiseaux de nous inconnus. Et l'un de ces oiseaux était effrayant, large, voilé, pourvu de serres démesurées, disproportionnées à sa taille, hérissé partout d'éperons, à la tête, aux ailes, formidablement armé pour la bataille, le guerrier type même. Toute cette partie coloniale avait été organisée sous la direction de M. J. Yzerman, ancien ingénieur en chef du chemin de fer des Indes néerlandaises, et de M. le lieutenant-colonel G.-B. Hooyer; les constructions avaient été édifiées sous la direction du capitaine-ingénieur J.-Z. Stuten, et les curieux moulages dont l'intérieur et l'extérieur de ces édifices étaient revêtus avaient été exécutés par M. von Saher sur des originaux se trouvant à Java et à Sumatra.



En examinant ces merveilles si bien classées, on se sentait en présence d'une race clouée de toutes les qualités colonisatrices, exceptionnellement forte, merveilleusement douée pour l'étude, pour l'art et pour le travail, d'une race constamment penchée sur le côté sérieux des choses, et dirigée, encouragée, soutenue dans cette voie par la sollicitude admirable d'un gouvernement auquel des liens indissolubles, parce qu'ils sont faits de sympathie et de patriotisme, la rattachent pour toujours.

Les Hollandais ont, en effet, cet avantage admirable sur les autres peuples que, chez eux, l'amour de la patrie a trouvé une personnification et en quelque sorte une réalisation tangible dans l'amour de la Reine. La Reine! Les Hollandais disent cela comme nous disons : la France! et peut-être avec une foi encore plus vibrante et plus émue, parce qu'elle s'adresse?à un idéal qui est plus près d'eux, qui se mêle à leur vie, qui s'occupe de leurs intérêts et de leur grandeur et qui préside réellement à leurs destinées. Le culte de ce peuple pour sa charmante Souveraine, culte si mérité et si juste, auquel la nation doit une grande partie de sa force et devra le plus beau de son avenir, est aussi un hommage de gratitude donné à la Reine-mère.

Si l'on établissait un parallèle entre ce que la Hollande nous montra lors de l'Exposition de 1878, ces vingt ans apparaîtraient comme la plus merveilleuse période de progrès qu'un peuple puisse inscrire dans son histoire.

L'Exposition des Pays-Bas et de leurs colonies avait été organisée sous la direction de M. le baron Michiels de Verduynen, vice-président de la seconde Chambre des Etats généraux, président de la Commission royale et commissaire général du gouvernement. Le commissaire délégué était M. le baron Van Asbeck. En outre, comme il était difficile de donner seulement au moyen d'objets visibles, une idée de la vie populaire si variée des millions d'habitants des possessions néerlandaises, surtout quand il s'agissait de faire voir les progrès réalisés, quelquefois aussi les lacunes à combler, on avait élu parmi les membres de la commission royale un comité spécialement chargé de la composition d'un Guide à travers l'Exposition et de l'installation de la salle de lecture.

Le catalogue publié par les soins de ce comité était fort intéressant ; il contenait, à côté de la description des objets exposés, des notices ayant une portée générale très instructive, permettant d'apprécier tous les progrès de la colonisation néerlandaise depuis 1889.

©Paul Gers - 1900