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Hongrie


Hongrie à l'exposition de Paris 1900

Architecte(s) : Zoltan Balint et L. Jambor

Le pavillon de la Hongrie se caractérisait par sa haute et imposante silhouette féodale dominée par une tour qui semblait noircie par les siècles contraste vivement avec l’élégance maniérée du pavillon autrichien. Et ce contraste était bien la personnification des deux grands peuples qui luttent aujourd’hui pour la prédominance dans la monarchie des Habsbourg : l’un, l’Allemand d’Autriche, affiné, épuisé par des siècles de civilisation et ayant perdu, au moins provisoirement, le rang glorieux qu’il occupa longtemps au centre de l’Europe ; l’autre, le Hongrois, le fils des Huns, affranchi depuis quelques années à peine du long servage ottoman ou germain, mais plein de jeunesse, de sève ardente et voyant chaque jour grandir sa puissance.
La Hongrie a tenu à nous prouver ici que si elle n’a été admise que depuis peu au rang des grandes nations européennes on oublie trop souvent qu’elle a un passé glorieux et que, malgré ses origines asiatiques, elle fut non seulement de bonne heure une nation chrétienne mais encore le boulevard de la chrétienté contre l’islam. Aussi l’architecte chargé d’édifier ce palais et de nous présenter un résumé de l’architecture hongroise a-t-il tenu à réunir ici des spécimens des plus célèbres monuments de cette époque. La haute tour de 40 mètres, reproduction de celle du château-fort de Körmoczbanya, était encadrée à droite par la chapelle de Szepes et à gauche par l’église Saint-Michel de Kassa ; les autres façades étaient empruntées à l’hôtel de ville de Löcse, à la maison de Rakocsy, au château de Hunyad, à l’abbaye de Jaak. Style roman, style gothique, style Renaissance s’y trouvaient juxtaposés, confondus d’une façon des plus originales.
L’intérieur était en tous points digne de l’extérieur tant par la recherche artistique de sa disposition que par les véritables merveilles qu’il renfermait et qui en faisait un admirable musée rétrospectif de l’art hongrois. Le gouvernement, les villes, les grands seigneurs, les évêques, les particuliers ont tenu à contribuer à cette exposition, la première où la Hongrie ait été appelée à présenter ses richesses à l’Europe. On a pour cela extrait des trésors publics et privés les plus belles pièces qu’on gardait jusqu’alors jalousement et qui n’avaient jamais été réunies sous le même toit. Aussi a-t-on dû prendre quelques précautions pour garantir ces merveilles de tout accident, et on ne visitait ce palais qu’avec des cartes qui étaient du reste délivrées à toutes personnes qui en faisait la demande.
On entrait du côté de la rue des Nations, par la superbe porte de l’abbaye de Jaak (XVe siècle), qui conduisait dans un vestibule s’ouvrant sur un cloître charmant emprunté à la même abbaye. Ce vestibule était une salle romane décorée des copies de fresques du quatorzième siècle. Il contenait des moulages de monuments funéraires, entre autres de beaux sarcophages de la reines Isabelle (Xve siècle) et du chavalier George Appaffy (XVIIe siècle).
Il fallait, avant de monter au premier étage, visiter les belles collections du rez-de-chaussée. Dans la première salle à droite, dont la plafond était imité de celui de la basilique de Pecs, étaient exposés les types d’armes depuis l’arrivée des Huns jusqu’au Xve siècle, hachettes, arcs et flèches placées dans les élégants carquois de Magyars, boucliers de forme bizarre, épées, etc. Au centre de la salle, se trouvait le tombeau d’un cavalier païen hongrois du IXe siècle, aux cotés du corps, dont les os étaient incrusté dans la terre, étaient épars des débris d’armure et d’épée, des pièces de monnaie, la mâchoire d’un cheval dont la tête tranchée avait été disposée, selon l’antique coutume, dans le cercueil de son maître.
La salle suivante, décorée dans le goût de l’hôtel de ville de Pozsony ou Presbourg, était consacrée aux monuments religieux. On y voyait une belle reproduction du sarcophage de saint Siméon, dont l’original en vermeil date de 1380. Signalons un reliquaire, de style byzantin, en émail cloisonné, du Xie siècle, des documents signés François Ier, Louis XIV, d’autres munis d’énormes sceaux en cire, de bulles d’or, des lettres de noblesse avec armoiries peintes.
Nous entrions ensuite dans la salle des Armes, copie fidèle de la salle des chevaliers du château de Hunyad (Xve siècle). L’empereur-roi François Joseph y possédait toute une vitrine ; c’étaient des répliques précieuses par la valeur historique comme par la valeur des métaux, des pierreries et du travail ; armures de magnats, cottes de mailles enrichies d’escarboucles dont le temps a éteint les feux, casques, maillets, lames, haches, hallebardes, sabres recourbés aux gardes d’or et d’argent ornées de pierreries, aux fourreaux ciselés, garnissaient les vitrines. On y voyait l’épée de Mathias Corvin, large, longue, lourde avec une garde en croix et l’épée aussi noble de Coloman ; les noms de ces deux rois qui étaient l’orgueil de la Hongrie étaient gravés dans l’acier. Tout près d’elles un casque d’archevêque guerrier, tombé glorieusement sur le champ de bataille de Mohacs où la Hongrie succomba sous les coups des farouches Ottomans ; ce casque, qui avait la forme d’un chapeau, était en cuir épais, la calotte cerclée de rubans d’acier, au sommet une petite croix à deux branches indiquait le caractère religieux du combattant. Des chevaux portaient les harnachements authentiques, d’une conservation parfaite, qui étaient, avec leur proper costume, le luxe le plus coûteux des anciens magnats ; ce n’étaient que broderies d’or et d’argent parsemées de pierreries ; ces étriers étaient en argent et en vermeil ciselé. Cette salle aboutissait à une petite chapelle, au milieu de laquelle se dressait un autel en bois sculpté, avec volets peints provenant de Kaposztafalu (XVe siècle).
La pièce suivante renfermait des objets se rapportant à la vie des pâtres et des pêcheurs, une grande barque du lac Balaton, creusée au feu dans deux troncs d’arbres juxtaposés, des instruments de musique, de superbes cornes patiemment et très habilement fouillées à la pointe du couteau.
De retour au vestibule d’entrée, il nous fallait gagner le premier étage par un escalier ajouré, qui occupait un des côtés du cloître et qui conduisait à un vaste hall, occupant toute la partie antérieure du bâtiment et appelé salle des Hussards. Les autorités hongroises attachaient à cette salle une grande importance. Elle était consacrée à la glorification de ce soldat, cavalier admirable d’intrépidité et d’habileté dont le nom et l’uniforme ont été imités et adoptés par les autres nations.
La salle était une salle du moyen âge avec plafond à nervures et pendentifs de styles gothique agrémenté de motif hongrois. Les murs étaient occupés par des peintures dont l’histoire légendaire des hussards était le sujet. Un défilé de hussards au galop de charge comprenait les cavaliers du seizième siècle, les hurucz de Rakocsy avec leur fanfare, les hussards impériaux de Mihaly, les hussards de Charles III, de Marie-Thérèse, de Joseph II, ceux enfin de la Sainte-Alliance que commande le fameux Simony. Et au milieu de la vaste composition, assistant à cette charge, la présidant, Napoléon Ier, entouré de hussards hollandais, suédois, danois, italiens, espagnols et français. A droite, les hussards de François-Joseph ; à gauche, un Hongrois, réunissant à coups de fouet son troupeau de chevaux sauvages servaient de cadre à ce tableau. Le buste en marbre de l’empereur-roi était placé sur une colonne au font de cette salle où se trouvaient aussi les portraits des premiers hussards du monde, parmi lesquels on distinguait Joachim Murat, roi de Naples, qui fut certes un des plus beaux et des plus nobles cavaliers de nos armées impériales. Du côté opposé, une vitrine renfermait de superbes verres anciens en cristal gravé et incrusté de couleur.
A la suite de la salle des Hussards on trouvait une série de petites pièces décorées dans le style de Renaissance et contenant une admirable collection d’objets précieux. L’empereur, les musées et les trésors des églises avaient évidemment fourni ce qu’ils avaient de plus beau comme chasubles, tapisseries, reliquaires, calices d’or et de vermeil, mitres et bijoux. C’était d’une richesse incomparable dont on trouverait difficilement des exemplaires au Louvre ou à Cluny. Il y avait deux mitres d’archevêques, de forme byzantine, qui étaient littéralement couvertes de perles fines. Ces objets rares provenaient la plupart des monastères du mont Athos ; ils furent apportés par les Serbes venus en Hongrie à la fin du dix-septièmes siècles, et la tradition les attribue à des orfèvres d’Ipek.
Mais voici dans une autre salle, des costumes de gala, de ces costumes qui faisaient dire autrefois que les courtisans portaient leurs fermes sur le dos. Les magnats n’avaient pas moins de faste. Le costume exposé était en soie bleue pailletée d’or. Les broderies étaient en perles fines et il y avait autant de perles que de points de couture. Un magnat se vêtait encore de la sorte au dix-huitième siècle ; cela ne l’empêchait pas d’ailleurs d’égaler en intrépidité ses sauvages ancètres.
Encore des crosses épiscopales, des ciboires, des calices, des reliquaires d’or, des ceintures et de agrafes, des colliers de diamants, des reliures, des broderies, des armes de luxe, de la vaisselle d’argent et de vermeil ; nous sommes ici en Transylvanie et c’était les orfèvres de Kolosvar et de Brasso à qui nous devons ces merveilles. Parmi les armes, nous mentionnerons la cuirasse du prince Bathory, de Transylvanie, plus tard roi de Pologne, envoyée par Françcois-Joseph.
Dans les vitrines étaient exposée quelques livres superbes provenant de la bibliothèque du roi Mathias Corvin, qui posséda dix mille volumes, tous très luxueux, enrichis de miniatures, reliés admirablement, dont trente cinq seulement ont échappé au pillage de Bude par les musulmans. L’empereur les a prêtés à l’Exposition de Paris, et, avec les incunables, ils formaient un des lots les plus rares des collections historiques qu’abrite le pavillon.
Notre rapide description ne peut donner qu’une bien faible idée des trésors entassés par la Hongrie dans ce palais, qui dépassait les proportions d’une exposition ordinaire et égale les plus célèbres musées d’Europe.

Louis Rousselet - L'Exposition Universelle de 1900 - Librairie Hachette & Cie – 1901