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Japon


Japon à l'exposition de Paris 1900

Dans ce formidable entassement de marchandises qu'est l'Exposition, où chaque boutique est un bazar et où tout s'amoncelle, l'art du Japonais a été de nous réserver un coin où, entre des boiseries d'un or adouci, dans un jour apaisé que
tamise l'ombre des grands arbres, un petit nombre de pièces parfaites nous retiennent seules et charment notre rêverie. La rêverie en effet vient d'elle-même, et rien ne la trouble, ni la voix des badauds qu'un secret instinct adoucit, ni l'appel de bibelots indiscrets: dans ces objets, point de formes contournées, point de couleurs vives, point d'excès d'aucune sorte, rien que la simplicité des lignes et l'harmonie des tons, avec un sentiment de sérieux et de grandeur que tempère seule parfois une grâce aisée.

Les japonisants les plus passionnés de Paris ne connaissaient guère de monuments antérieurs au XIIe ou au XIIIe siècle; c'était l'extrême limite à laquelle remontait leur science et s'ils imaginaient un art plus ancien, c'est seulement par ces admirables photographies que certains recueils japonais leur avaient mises entre les mains. Or, voici que nous apparaît le VIe et le VIIe siècle et que toute une série de pièces les plus diverses nous mène jusqu'à ce XIIIe siècle où nous commencions à perdre pied.

Les plus anciens monuments que l'on nous présente sont de petites statuettes de bronze, appartenant au Trésor impérial et représentant la déesse Kouanon. La profondeur de sentiment en est admirable, et l'on a pu dire avec raison que la mysticité de l'Inde antique y a reçu l'expression plastique que les imagiers hindous n'avaient pas su trouver; quant à l'exécution, elle est d'une largeur singulière, la forme n'étant en quelque façon que le revêtement tangible de la pensée. Mais dès lors, à côté de l'inspiration religieuse, le réalisme s'est révélé, ce réalisme fondé sur l'intense esprit d'observation de la race, et il éclate dans deux figurines de terre, placées toutes proches des priants à genoux, dont la naïve extase est marquée en traits inoubliables. Kou-nons et priants seraient du VIe et du VIIe siècle et la tradition des uns et des autres se sent dans la suite en deux séries de monuments, d'inspiration très diverse, mais de beauté égale.

La veine religieuse et mystique se poursuit dans les bronzes et les bois bouddhiques et dans les kakémonos, ces peintures sur soie ou sur papier qui étaient les seuls tableaux du Japon, et dont les temples les plus célèbres nous ont envoyé d'incomparables spécimens : ce sont des Kouanons rêvant assises sur le rocher, tandis qu'à leurs pieds de tristes humains se prosternent; des saints nimbés d'or, qui vont porter au monde la parole de sagesse et de vie; un Dieu du feu, un Enfer enfin, dont les géhennes soutiendraient le voisinage de celles de notre moyen âge chrétien. Avec les réalistes, c'est une série de masques sacrés, de bois où toutes les déformations du visage sous l'effort de la passion sont rendues avec une maîtrise prodigieuse; ce sont des statues de prêtres accroupis, demi-nature, en bois laqué, d'une intensité de vie et d'une grandeur de style que peu d'arts ont atteintes ; ce sont des génies guerriers, gardiens des temples, un peu grimaçants peut-être, mais dont la gesticulation forcenée n'exclut pas la puissance.

Il semble qu'à la longue l'inspiration religieuse se soit quelque peu figée dans des formules traditionnelles, et les statuettes du XVe et du XVIe siècle sont loin d'avoir gardé la sereine noblesse des précédentes; le courant réaliste, qu'alimentait une incessante étude de la nature, s'est au contraire développé de siècle en siècle, et, dans des représentations de paysages, comme dans les Quatre Saisons, du grand peintre Sesshiou, ou dans des tableaux d'intérieur, comme ceux de Matahei; de transformation en transformation , il a atteint le Japon contemporain, dont le plus grand artiste, Hokousai, — que la morgue aristocratique des purs Japonais nous pardonne de prononcer ce nom qu'ils méprisent! — n'a été qu'un réaliste intransigeant.

Si l'art religieux du Japon nous est comme révélé, ses arts "décoratifs", pour user d'un mot assurément inconnu de ce peuple qui à mis l'art dans tout le décor de sa vie, ne sont pas,on peut le croire, moins richement représentés. Et, ici encore, ce ne sont pas des morceaux à effet, de ces pièces tapageuses comme la décadence japonaise nous en a tant expédiées. Qu'on examine la série des laques, depuis le IXe siècle où elles se ressentent encore de l'influence chinoise, alors prépondérante malgré certaines grâces toutes japonaises, comme dans cette jolie boîte où les poissons et les oiseaux s'ébattent sur les flots stylisés de là mer, et qu'en passant par le XIIe avec ses sobres incrustations de nacre, et le XIIe avec ses robustes paysages en relief, on arrive aux artistes du XVIe et du XVIIe à Koetsou, à Korin, bien connus des collectionneurs parisiens, mais dont ils envient certaines écritoires à leurs confrères du Japon, jamais rien ne sera criard, rien ne sera « tape-à-l'oeil » ;le bon goût ne va pas sans discrétion. Et il en est de même dans les gardes de sabre, ces petits chefs- d'oeuvre de fer forgé devant qui nos ciseleurs s'émerveillent, comme font nos potiers devant les grès; l'habileté de la main est prodigieuse, mais jamais, jusqu'aux périodes de décadence, elle ne prend le pas sur le style, qui demeure fort et noble.
Même les pièces les plus somptueuses, telle une armure de guerrier en bronze doré, où des tigres se cachent dans des bambous ciselés à jour, tel un casque de fer en forme de poisson dressé sur ses nageoires, la queue en l'air formant comme un cimier, toutes sont grandes, dans la complication de leur fantaisie, et leur richesse est sans mièvrerie.

Certes, nous étions quelques-uns à soupçonner la grandeur de l'art japonais et à le mettre à son rang : mais, parmi les délicats même, beaucoup ne le connaissaient que par ses dernières manifestations et ils étaient trop portés à prendre les défauts de sa décadence pour ses seules qualités. Les collections privées vraiment belles sont rares, et au Louvre, malgré les efforts louables de ces dernières années, le classicisme égoïste de quelques-uns n'a pas permis que le Japon, comme d'ailleurs la Chine, se fit à côté des arts de l'Orient et de l'Europe la place à laquelle il a droit.

L'Exposition du Pavillon impérial ôtera dorénavant toute excuse à ceux dont les yeux se fermeraient pour ne point voir et qui persisteraient à traiter l'art japonais de « japonisme ». M. le commissaire général Hayashi a d'ailleurs atteint son but; bien peu résisteront et les chefs-d'œuvre qu'il nous a apportés rehausseront singulièrement le prestige de son pays ; il est donc payé de ses peines. Il ne nous en faut pas moins le remercier, et avec lui tous ceux qui ont contribué à orner ses vitrines, pour les heures délicieuses qu'il nous permet de passer, au milieu même de la grande foire,dans le recueillement du temple mi-clos.

Texte R. Kœchlin 1900.