Retour - Liste Pavillons

Grèce


Grèce à l'exposition de Paris 1900

Architecte(s) : Lucien Magne

Athènes aura, en cette année 1901, le plus élégant et le plus classique Palais des Beaux-Arts que l'on puisse rêver, même en Attique toute pleine du souvenir des grands chefs-d'œuvre : ce sera le palais de la Grèce qui figurait dans la rue des Nations et que son architecte, M. Lucien Magne, a fait digne des plus belles productions antiques. Il a été construit de façon à être transporté dans la capitale du royaume Hellénique.

Une première originalité de cet édifice fut qu'il a été achevé le premier : il était prêt et inauguré le 3o mars, quinze jours à l'avance! Son auteur reçut, alors, de la presse parisienne les plus vifs éloges et il les méritait, à tous égards.

M. Lucien Magne avait obtenu la commande officielle de ce palais dans les conditions suivantes : de retour, en 1897, d'une mission en Grèce que lui avait confiée le gouvernement français, il exposa une très belle série de documents, aquarelles, dessins, photographies, rapportés de ce voyage. Ces documents furent si remarqués, que M. Delyanni, ministre de Grèce à Paris, qui l'avait connu à Athènes au moment où il étudiait la question de la restauration du Parthénon, lui demanda d'étudier le projet du pavillon hellénique du quai d'Orsay. Ce faisant, le ministre fut heureusement inspiré. M. Lucien Magne jeta les plans d'une charmante construction, très grecque par la sobriété et l'harmonie de sa couleur, et par la grâce de ses lignes, très moderne, pourtant, par l'usage judicieux qui y a été fait des matériaux nouveaux de construction, le fer et les céramiques. Au milieu de tant de palais truqués, de tant d'architectures maquillées et fausse pierre, faux marbres, cette interprétation d'une petite église byzantine par des procédés récemment mis à la disposition des constructeurs, cette transposition, pour ainsi dire, d'un style classique en un mode nouveau apparaissait comme chef-d'œuvre de sincérité et de raison.

Le pavillon hellénique était inspiré d'un des types de ces églises de Mistra, églises grecques des XIe et XIIe siècles dont la coupole centrale est portée sur un tambour polygonal par des trompes qui reportent les charges sur huit points d'appui intermédiaires. Mais l'artiste n'avait emprunté à ces temples que leur principe, et l'avait merveilleusement approprié à la destination, aux conditions d'édification et de

vie du monument qu'il avait à construire.

L'ossature de son pavillon, on l'a vu, était en fer : douze arcs de métal, quatre grands supportant le dôme par l'intermédiaire de trompes et de nervures,pareillement métalliques, retombant à la base sur des consoles faites d'une acanthe recroquevillée ; huit autres arcs plus petits donnant le squelette des nefs, disposées en croix grecque autour de cette coupole et du quadrilatère où elle s'appuie. Les murailles, de grosses poteries creuses, pareilles à celles qu'utilisa, jadis, M. Formigé, dans ses deux palais du Champ-de-Mars, n'étaient que des clôtures. La partie essentielle de cette élégante construction, la matière nécessaire à son existence, c'étaient les douze arcs de fer. Et M. Magne avait établi son armature avec un art consommé et fait concourir à la décoration de son œuvre les matériaux de construction eux-mêmes, ces fers peints d'un vert pâle, ces arbalétriers et ces chevrons de sapin ou de chêne verni qui, notamment dans les avant-corps, prolongeant les bras de la croix, s'appuyaient crânement sur des consoles saillantes sur la face apparente d'une poutre de fer, et ces voliges du toit, alternativement dorées et vernies.

Ce pavillon, par un soleil radieux, était exquis et on ne pouvait pas ne pas être séduit dès l'abord par ces toits de tuiles roses, par ces murs de briques roses, coupés d'assises de briques émaillées, bleu turquoise, par ces plaques vernissées qui miroitaient aux frontons, par ces loggias accueillantes et légères, que soutiennent de grêles colonnettes de marbre blanc ; à l'intérieur, par l'accord de ces mêmes briques rosées et de ces piliers vert d'eau, non point de ces piliers brutaux, ouvrage grossier des rudes cyclopes d'à présent, avec leurs boulons ou leurs rivets apparents, mais des piliers où ce barbare et nécessaire appareil s'enveloppait et se parait d'une gaine de métal ajouré, découpé, martelé ; d'une parure de feuilles lancéolées d'olivier et de lourdes têtes de pavots faisant plier leurs tiges ; des piliers ceints, à la place du chapiteau, d'une couronne des mêmes feuilles effilées d'olivier, dorées d'un or discret.

Cinq cents exposants environ avaient reçu l'hospitalité dans ce délicat palais, grâce au zèle du commissaire général hellénique, M. de Sacilly. On trouvait là les produits nationaux de la Grèce : des matières premières, des types de minerais, et ses marbres tant vantés; des échantillons de ses bois industriels et des produits du sol ; les céréales, les raisins secs de Corinthe. On pouvait y déguster des liqueurs et des vins gris. Les huiles comestibles y tenaient une place importante. Enfin, il y avait place pour l'ethnographie, et l'on y admirait les morceaux les plus intéressants extraits des récentes fouilles de Delphes et d'Olympie. A cet égard, on sait combien riche est la Grèce et combien elle gère avec intelligence les trésors que les années accumulées de la civilisation antique la plus raffinée ont déposés dans son sol. Des lois fort libérales pour les savants étrangers protègent contre les pillards ce précieux sous-sol grec qui est fouillé, petit à petit, par des mains pieuses seulement et dont aucune parcelle ne se perd.

Nous n'avons pas besoin d'indiquer longuement l'influence, l'importance de notre école archéologique d'Athènes, le rôle que ses élèves tiennent dans le monde entier et qu'ils peuvent tenir en raison de l'hospitalité éclairée et bienveillante qui leur est accordée.

Grâce doit en être rendue à l'influence si bienfaisante, si intelligemment inspirée du roi Georges. Ce souverain, encore, est presque un Parisien. Nous sommes habitués à le voir demeurer plus d'un mois au milieu de nous, dans nos musées, nos villes d'eau, nos théâtres de toute espèce et son incognito est toujours respecté par la foule qui fait grand cas de la simplicité et de la dignité de son attitude. Sa Majesté est venue, naturellement, visiter l'Exposition. Elle y a consacré plusieurs journées où Elle s'est vivement intéressée à tout ce qu'Elle a vu, et rien de ce qui concerne les Arts, les Lettres, les Sciences n'échappa à cet esprit très orné et très fin.

Du reste, les sympathies de la population parisienne s'étendent un peu à toute la famille du souverain hellénique, dont les membres sont également, très fréquemment, nos hôtes. C'est ainsi qu'après son père, qui a rendu visite officielle au Président de la République, le second fils du roi Georges, commissaire général en Crète, a été salué très respectueusement, avec une cordialité courtoise, pendant la semaine qu'il a passée à Paris, à la fin de l'Exposition, malheureusement. Au surplus, pour d'autres motifs, ces sentiments populaires ont raison d'être : nul n'ignore en France que le roi Georges n'a
jamais désespéré du sort du pays sur lequel il règne, pendant la période d'épreuves que lui a infligée la récente guerre. Il a défendu avec tout son courage son royaume et il n'a pas tenu à lui que la victoire restât à ses armes. La paix faite, le Roi s'est efforcé de réparer le dommage accompli et de restaurer, dans l'Hellade, l'autorité, l'ordre, la prospérité. Il a donné 1' exemple de la fermeté, de l'économie, de la saine raison et du patriotisme nécessaires à la régénération de la nation et, devant l'Histoire, son règne demeurera comme un de ceux qui, traversés par de terribles événements, auront laissé pourtant la Patrie hellénique digne de l'estime et de la confiance de toute l'Europe.

Et c'est, en effet, un admirable pays. La mer y met en contact les éléments les plus divers, hommes, et marchandises ; les échanges de denrées et les échanges d'idées sont également avantageux ; ils entretiennent perpétuellement l'activité physique et intellectuelle.

La Grèce d'Europe, plus pauvre que la Grèce d'Asie avec ses beaux fleuves et ses plaines fertiles, a stimulé l'énergie de ses habitants. La lutte incessante contre la sécheresse, contre les marais, contre les obstacles naturels de toutes sortes les a fait plus robustes et plus rudes, l'esprit plus libre. Le privilège spécial de la Grèce consiste dans la juste mesure de ses avantages naturels. Le Grec jouit pleinement de toutes les faveurs du Midi; il a pour le réjouir et le ranimer l'éclat d'un ciel méridional, des jours sereins, des nuits tièdes qui délassent et reposent. Il obtient aisément de son sol ou de la mer ce qui est nécessaire à sa subsistance; la nature et le climat le forment à la tempérance. Il habite un pays de montagnes, mais ces montagnes ne sont point des rochers dénudés; couvertes de terres labourables et de pâturages, elles ne font qu'assurer sa liberté. Il habite une île dotée de tous les privilèges des rivages méridionaux, et cette île a en même temps l'avantage de former un vaste ensemble de surfaces continues. Matière ici figée, là fluide, montagnes et bas-fonds, sécheresse et humidité, tourmente de neige en Thrace, ailleurs soleil tropical, tous les contrastes, toutes les formes que peut revêtir la vie de la nature, se réunissent pour éveiller et aiguillonner de mille manières l'esprit de l'homme. Mais, de même que ces contrastes disparaissent dans une harmonie supérieure qui embrasse les côtes et les groupes d'îles de l'Archipel, de même l'homme s'est senti porté par l'instinct et l'harmonie à observer une mesure entre les contrastes qui sont les moteurs de la vie consciente, entre la jouissance et le travail, entre les plaisirs des sens et les joies de l'esprit, entre la pensée et le sentiment. Cet équilibre moral est le trait fondamental de la psychologie hellénique.

©Paul Gers - 1900