Retour - Liste Pavillons

Espagne


Espagne à l'exposition de Paris 1900

Le pavillon royal d’Espagne était du plus pur style de la Renaissance espagnole. Les détails de sa construction avaient été empruntés à divers monuments historiques ; la façade de l’Université d’Alcala, construite par Rodrigo Gil de Ontafion en 1555 ; la façade principale de l’Alcazar de Tolède, confiée au célèbre Alfonso de Covarubias par Charles-Quint, lorsque ce souverain transforma en somptueux palais l’antique forteresse construite par Alphonse X ; l’Université de Salamanque, un des modèles les plus achevés du genre appelé « plateresco » que firent connaître, à cette époque, les essais d’Enrique de Egas à Santa Cruz de Tolède et à Santa Cruz de Valladolid ; enfin le palais des comtes de Monterey (propriété de la maison ducale d’Albe), remarquable par sa magnifique crête de couronnement construite en 1534.
Tous ces chefs-œuvre d’une des plus brillantes époques de la nation espagnole ont inspiré quelques détails ou ont été exactement reproduits dans la construction du pavillon royal.
Le bâtiment lui-même, de forme rectangulaire, était d’une éclatante blancheur qui contrastait avec le violent bariolage de son voisin allemand ; il était flanqué à l’angle oriental d’une tour carrée, de 26 mètres de hauteur, dont la base, évidée de grandes arcades soutenues par des statues, avançait jusqu’à la rampe du quai.
L’intérieur de ce palais comportait une cour (patio) à colonnes du même style d’architecture, avec galeries aux deux étages, une élégante balustrade et une superbe frise également du style Renaissance. Au centre se dressait une belle statue de Velasquez, dont le piédestal présentait des sujets de quelques-uns des tableaux les plus célèbres de ce grand maître espagnol. L’escalier qui menait au premier étage débouchait dans cette cour et était orné d’un bossage qui était la reproduction de ceux de l’Université d’Alcala et dans lequel se jouaient les caprices étranges et curieux de l’art de la Renaissance.
Le pavillon royal était occupé en entier, sauf la partie réservée au commissariat général, par une exposition d’art rétrospectif, pour laquelle la Reine avait prêté quelques-unes des merveilles que renfermaient les résidences royales, entre autres les magnifiques collections de tapisseries du palais de Madrid ; le gouvernement avait envoyé les curiosités de musées nationaux et de nombreux particuliers le objets de valeur qu’il conservaient dans leurs collections et qui étaient une preuve de la grandeur et un souvenir des découvertes de l’Espagne.
On trouvait donc réunis là un nombre considérables d’objets d’art, d’une valeur incomparable et qui, pour la plupart, n’avaient en quelque sorte jamais été présentés au regard un public.
Toutes des merveilles avaient été disposées avec un goût exquis dans de vaste salles, qui paraissaient un peu vides au flot ignorant des visiteurs, mais où elles se trouvaient placées bien en lumière pour l’admiration des amateurs.
Au rez-de-chaussée, les murs étaient tendus de tapisseries flamandes du quinzième et du seizième siècle, dont un certain nombre avaient appartenu à Charles-Quint. On pouvait admirer surtout la série de merveilleux tableaux tissés de laine d’or représentant la Conquête de Tunis et des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament, exécutés en 1543 d’après les cartons de Juan Vermayen, le peintre flamand de prédilection du grand empereur ; il était impossible d’imaginer une exécution plus admirable que ces toiles dont les figures semblaient se détacher avec une incomparable vigueur, que la peinture elle-même n’avait peut-être jamais égalée.
Quelques armes anciennes, provenant des musées de l’Armeria et de l’Escurial, toutes d’une grande richesse, étaient disséminées dans ces salles du rez-de-chaussée, sous des vitrines.
Nous signalons surtout deux boucliers d ‘apparat de Charles, l’un en acier et or gravé à l’eau –forte, l’autre damasquiné d’or et d’argent ; puis deux autres de Philippe II et un casque de quinzième siècle.
Au premier étage, la salle du Trône contenait le dais qui abritait le trône de Charles-Quint. Ce dais avait pour fond une superbe tapisserie flamande représentant le Christ en croix ; au pied de la croix se tenaient, d’un coté, la Vierge et Saint Jean, de l’autre, la Justice humaine remettant son glaive dans le fourreau et la Miséricorde recueillant le sang de l’Homme. Sous le dais, un bas-relief en marbre blanc, de Benllure, reproduisait les traits du jeune roi Alphonse XIII, de la reine sa mère et des deux infantes.
Dans l’autre salle, sur la Seine, on trouvait encore des tentures appartenant au duc de Sesto, des tapisseries exécutées d’après les cartons du peintre flamand Van der Weyden, qui avaient figuré à l’inventaire de Jeanne la Folle, et de magnifiques tapis de soie achetés par Philippe II en 1530 et représentant des scènes de l’Histoire de Rome. Cette pièce contenait encore des vitrines où nous voyons des casques, des salades, de l’époque de Charles-Quint, de Barberousse et de Philippe le Beau. Au milieu, les armes de Boabdil, le dernier roi maure de Grenade, et sa tunique en velours rouge frappé, propriété de la marquise de Viana.
Toutes ces pièces rares et d’une richesse incomparable composaient un véritable musée, dont nous devons être reconnaissants à la noble Espagne, éprouvée par de récents malheurs, de s’être si généreusement dessaisie pour embellir notre Exposition Universelle.

Louis Rousselet - L'Exposition Universelle de 1900 - Librairie Hachette & Cie – 1901