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Grande-Bretagne


Grande-Bretagne à l'exposition de Paris 1900

Architecte(s) : Edwin Lutyens

Le palais de la Grande-Bretagne, situé sur le quai d’Orsay, entre les somptueuses bâtisses de la Hongrie et de la Belgique, souffrait un peu de cet écrasant voisinage. Ce n’était pas que les architectes anglais eussent été embarrassés de trouver des modèles dans les admirables monuments religieux et civils du passé dont leur pays est encore si riche, mais ils ont préféré prendre pour type une de ces charmantes résidences de grand seigneur comme ils en possèdent tant et qui sont encore peu connues de la plupart des Français. Ces demeures, il est vrai, ont rarement l’élégance extérieure de nos châteaux de plaisance ; avec leurs façades unies, une grande partie de leur charme pittoresque aux manteaux de lierre ou aux festons de plantes grimpantes dont elles sont en général à demi couvertes et aussi à ces délicieux gazons d’un vert émeraude qui leur servent toujours de socles. Sur cette vaste esplanade du quai des Nations, le pavillon anglais perdait un peu de son aspect et il eut été mieux à sa place parmi les arbres du Trocadéro. Et cependant, dans la sobre harmonie de ses lignes, il présentait un si parfait modèle du genre, qu’on le aurait peu le croire la complète reproduction d’un modèle célèbre. Il en est rien cependant et ses éléments étaient empruntés à divers spécimens de l’architecture domestique et l’Angleterre. C’est ainsi que le côté nord du pavillon, sur la rue des Nations, était la reproduction de la façade sud du Hall de Bradford-sur-Avon un des restes de l’architecture jacobéenne, en usage au commencement du dix-septième siècle, tandis que le côté sud reproduisait des parties d ‘une habitation de la même époque. La façade tournée vers la Seine était des plus originales et des plus mouvementées avec ses fenêtres placées dans des tourelles en saillie sur l’ensemble de la construction.
A l’intérieur, le pavillon, dont la carcasse était en fer forgé, avait été aménagé comme une habitation de plaisance moderne : c’est le home britanique dans ce qu’il avait de plus exquis, recherché, et de plus confortable. Les grandes maisons anglaises ont coopérée à son ameublement et à sa décoration, dont la richesse était inappréciable par suite de l’exposition d’une importante galerie de tableaux exécutés par les plus grands maîtres de l’Angleterre, anciens et modernes, les Gainsborough, les Reynolds, les Hoppner, etc., et d’une collection des plus belles œuvres d’art, prêtées par les propriétaires des divers grands châteaux du Royaume-Uni.
Ce petit palais, dont le titre officiel était « pavillon royal de Grande-Bretagne », a été aménagé pour servir de lieu de réception au prince de Galles, lors de ses visites à l’Exposition.
On y entrait par le porche donnant sur la rue des Nations et sur lequel s’ouvrait à droite une petite exposition particulière de Bath où étaient exposés un modèle en relief des anciens thermes romains de cette ville et quelques tableaux se rapportant à la découverte de ses sources célèbres. Cette exposition était en réalité indépendante du pavillon royal, dont on commençait la visite du côté gauche de l’entrée par un vaste vestibule décoré de beaux panneaux de tapisserie d’après les dessins du célèbre peintre Burne-Jones et représentant des épisodes de la légende d’Arthus. On suivait ensuite un couloir, dont les murs étaient garnis de la riche collection de gravures de lord Cheylesmore comprenant des reproductions des œuvres des grands peintres anglais, et l’on entrait dans les pièces de réception qui occupaient tout le rez-de-chaussée du côté du quai.
D’abord le petit salon, jolie pièce carrée, avec une superbe cheminée, et aux murs presque entièrement couverts de tableaux de Burne-Jones, parmi lesquelles il fallait surtout noter les « Anges des Martyrs », de « Laus Veneris » et le « Sybille » ; ceux qui ne connaissaient pas ce peintre, si célèbre en Angleterre, avaient eu là une occasion unique d’admirer ces toiles qui sont considérées comme des chefs-d’œuvre et étaient la propriété de sir W. Agnew qui les avait obligeamment prêtées pour l’Exposition.
A gauche du petit salon, s’ouvrait la salle à manger, meublée et lambrissée en chêne sculpté. Les panneaux étaient garnis de superbes portraits de l’Ecole Anglaise : Mme Gregory, par Raeburn ; Mme Baccelli et Mme Fitz-Herbert, par Gainsborough ; cinq portraits de Reynolds ; deux de Romney. Tous ces portraits de grandes dames anglaises du commencement de ce siècle étaient d’une belle facture et d’une grâce charmante.
Retraversant le petit salon, nous entrions dans le grand salon, vaste pièce qu’écrase un peu un lourd plafond à pendentifs, mais délicieusement éclairée par ses nombreuses fenêtres en saillie sur la façade et formant comme autant de petits réduits. Les tableaux qui garnissaient cette salle étaient trois Turner, dont une éclatante vue de Venise, et plusieurs portraits par Gainsborough, Hoppner, Reynolds et Romney.
Sortant du salon, nous traversions un vestibule pavé de mosaïque sur lequel s’ouvrait un majestueux escalier, à rampe de chêne, aux murs garnis de tableaux, qui nous conduisait au premier étage.
Ici, nous entrions dans la « Long Gallery », superbe hall qui tenait toute la façade du bâtiment. L’aspect était digne d’un véritable palais : d’un côté, sur les murs tendus de velours, s’alignait, occupée par une cheminée monumentale, une longue rangée de chef-d’œuvre de Hogarth, de Reynolds, de Gainsborough, de Constable, de Bonington, tous les grands maîtres anglais, tandis que de l’autre une série presque ininterrompue de windows aux carreaux sertis de plomb inondaient la pièce de lumière et laissaient apercevoir tout le panorama de la Seine, du pont Alexandre au Trocadéro, se découpant sur le haut rideau des arbres des Champs-Elysées. C’était superbe !
A l’extrémité de cette somptueuse galerie, un petit cabinet de Chine, aux vitrines garnies de porcelaine anciennes des manufactures royales anglaises, servait de transition entre les appartements d’apparat que nous allions quitter et les pièces constituant les appartements privés. Et, en effet, c’était une demeure complète qu’on nous présentait ici et qui semblait toute prête à recevoir l’hôte royal auquel elle était destinée. « L’Angleterre, comme on l’a fort bien dit, a voulu nous faire pénétrer dans se vie intime, nous montrer son bien-être dans ses riches, confortables et artistiques intérieurs ; elle a voulu nous présenter le type idéal de la maison moderne, meublée et aménagée avec toutes les ressources de l’art et de l’industrie, selon les goûts et les tendances de notre époque de transition et de renouveau. ».
Et, comme pour témoigner de l’importance qu’on attache outre Manche à l’hygiène, la première pièce que nous trouvions était une salle de bains, aux murs couverts de carreaux simulant une fresque nautique, avec vaste baignoire aux robinets d’argent étincelant, toilettes à jeu d’eau, appareil d’hydrothérapie et tout le nécessaire de semblable local.
A la suite s’alignaient les chambres à coucher ; la première meublée dans le plus « modern style », avec son lit de bois peint d’allégories préraphaéliques et encadré de rideaux mobiles sur tringles de cuivre, puis ses meubles raides, ses rideaux droits à anneaux, tout le genre célébré par Ruskin et qui ne laisse pas de déconcerter un peu le goût français ; la seconde, au contraire, d’aspect lourd, massif, haut lambrissée de chêne, et où il faut signaler l’ingénieuse disposition de la table de toilette ; d’autre enfin, plus modeste et sans doute réservées à la suite du maître.
Un escalier de chêne, sans prétentions et réservé au service, nous ramenait au vestibule donnant sur la façade latérale.
Nous n’hésitons pas à dire que ce « pavillon royal », avec l’admirable musée qu’il renfermait, était une des plus intéressantes particularités de cette cité Nations, dont chaque partie, comme on a pu le voir, présentait des sujets d’intérêt si complètement différents les uns des autres.

Louis Rousselet - L'Exposition Universelle de 1900 - Libairie Hachette & Cie - 1901