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Allemagne


Allemagne à l'exposition de Paris 1900

C’était la première fois depuis 1870, que l’Allemagne participe officiellement à une de nos Expositions universelles, et l’on pouvait voir qu’elle avait fait des efforts pour répondre dignement à la courtoise invitation qui lui avait été adressée par le gouvernement de la République. En effet, non seulement ses industries étaient largement représentées dans les diverses sections du Champ-de-Mars et des Invalides, mais elle a encore tenu à avoir sa place dans la Cité des Nations édifiée au quai d’Orsay.
Le palais officiel de l’Allemagne y était situé entre ceux de la Norvège et de l’Espagne, faisant face à la Seine. C’était un vaste édifice, de belles proportions, et dont la haute et élégante silhouette attirait l’œil non moins que les éclatantes peintures qui couvraient, avec un peu de prodigalité peut-être, ses pittoresques façades. Les architectes impériaux ont voulu nous présenter un modèle typique de l’architecture civile allemande du seizième siècle et il se sont servis pour cela de parties empruntées à divers hôtels de villes célèbres et qu’ils ont très habilement juxtaposées.
La façade principale, du côté du quai, était percée d’une baie en plein cintre formant l’entrée et couronnée d’un balcon un peu lourd dont la balustrade était encadrée de chevaliers armés de pied en cap. Le haut pignon qui s’élevait au-dessus était, comme nous l’avons dit, recouvert de fresque de vives couleurs encadrant une large fenêtre à meneaux. Ces fresques, ainsi que celles des autres façades, était composées de figures allégoriques des anciennes légendes teutones et entremêlées d’inscriptions gothiques célébrant les vertus allemandes. On pouvait lire par exemple ici : Deutche art voll Ernst und Pficht – blüh’in Gottes Luft und Licht ; ce que nous traduirons par : « Génie allemand plein de gravité et de sentiment du devoir – épanouis-toi dans l’air de la lumière de Dieu ».
Un haut beffroi, tout scintillant de couleurs et de dorures et portant sur ses faces un gigantesque cadran d’horloge, flanquait l’angle oriental de l’édifice et en constitue le motif saillant ; d’élégantes fenêtres à pilastres découpés se projetaient en saillie sur son étage moyen, son haut campanile, aux allures de casques immenses, renfermait un carillon qui jouait des lied rhénans.
Sur la façade de gauche, on remarquait une jolie baie, à quintuple arcade soutenue par des cariatides et encadrée de fresques flamboyantes où nous lisions cette fois : Deutsche Hand die Hammer schwinge – schmied du Feuer Pflug und Klinge, c’est à dire : « Main Allemagne qui brandis le marteau, forge au feu soc et épée ». Il y avait, du reste, pour ceux de nos jeunes lecteurs qui apprenaient l’allemand, un véritable livre à feuilleter le long des murs de ce palais.
Du côté opposé à la façade que nous venions de décrire, on avait reproduit de charmantes maisons anciennes de Nuremberg, aux charpentes apparentes délicatement sculptées et également bariolées des inévitables peintures allégoriques.
Le rez-de-chaussée du palais était occupé, du côté de la Seine, par plusieurs salles contenant une très intéressante exposition de la librairie allemande, de gravures, de photographies, etc. On gagnait de là un immense vestibule, s’ouvrant sur la Rue des Nations et conduisant à un magnifique escalier de marbre blanc d’une somptuosité un peu écrasante.
Cet escalier nous menait au premier étage en partie consacré comme le rez-de-chaussée aux collections de librairies et d’imprimerie, notamment de l’imprimerie royale. On y remarquait surtout la reproduction des chefs-d’œuvre d’Albert Dürer. Une autre salle, éclairée par des vitraux de l’Institut de peinture sur verre de Berlin, contient une exposition d’économie sociale.
Ici s’arrête la partie du palais ouverte à tout venant, mais qui n’était certes pas la plus intéressante. Pour visiter le reste, il fallait montrer patte blanche, c’est-à-dire une carte que le commissariat allemand délivre sans difficulté à toute personne qui lui en faisait la demande par écrit ; et la chose méritait bien qu’on soumette à cette légère formalité qui avait surtout pour but d’éviter l’encombrement dans les pièces restreintes et remplies d’objets précieux.. Il s’agissait en effet de voir la « collection impériale », c’est-à-dire les magnifiques œuvres d’art françaises tirées de collections de Frédéric le Grand et que par une heureuse inspiration l’empereur Guillaume avait envoyées ici pour la période de l’Exposition. Les Français furent certainement touchés de la délicate attention de l’intelligent souverain que tous regrettaient de ne pouvoir classer parmi nos « amis » ; mais le moment n’est pas de raviver de trop saignants souvenirs.
Carte en main, nous pénétrions donc dans ces salles de la « collection impériale ».
On sait combien Frédéric le Grand, qui certes ne fut pas lui non plus un ami de la France, aimait cependant tout ce qui émanait de notre pays, qu’il considérait comme le foyer des lettres et des arts. C’est ainsi qu’il appela à sa cour – où notre langue était d’usage courant – les principaux écrivains et artistes français de cette époque, et à ces derniers il confia en majeure partie la décoration de ses palais.
On avait reconstitué ici une portion des appartements du grand roi prussien à Potsdam. L’une des salles, qui était la reproduction exacte de la bibliothèque de ce prince, renfermait une édition complète de ses œuvres, écrites pour la plupart en français ; on y avait placé un buste de Houdon, représentant le masque sardonique de Voltaire, qui fut, on le sait, le directeur littéraire, le collaborateur du monarque.
Les autres salles, garnies aussi de meubles anciens et décorées avec beaucoup de goût, étaient consacrées à l’exposition des peintres français du dix-huitième siècle. Watteau y était représenté par quelques toiles de premier ordre , les bergers, la Danse ; Lancret, son rival, par nombre d’ouvrages fort importants, par exemple le Colin-Maillard, le portrait de la Camargo. De Jean-Baptiste Pater, élève de Watteau, il y a quatorze petits tableaux donnant comme l’illustration du Roman comique de Scarron, puis le Bain, la Danse en plein air, et un autre Colin-Maillard. Enfin, il y avait des Chardin, des merveilles ! le Jeune dessinateur, l’Eplucheur de navets et une réplique excellente de la Pourvoyeuse, du Louvre. Ces quatre peintres étaient les rois de la collection
Il faut pourtant mentionner deux jolies toiles d’Amédée Van Loo, un tableau de Charles Coypel, une belle toile de Troy, et une danseuse, d’Antoine Pesne.
Deux portraits en tapisserie des Gabelins, un louis XVI, signé Diplessis et Cozette, et un Henri IV, étaient d’un charme exquis dans leurs colorations. Parmi les meubles, on appréciait tout particulièrement une grande horloge Régence dont la gaine en marqueterie était ornée de bronzes dorés du goût le plus parfait, un cartonnier où l’on retrouvait le style des Caffieri, et toute une suite de vases en marbre ou en porphyre rehaussés de superbes motifs également en bronze et dorés.
Tout ceci était de provenance et de fabrication françaises ; mais les salons contenaient encore d’autres pièces, exécutées pour Frédéric II à Potsdam par des artistes français ou allemands, et parmi lesquelles il y avait lieu de mentionner deux commodes en bois de cèdre ornées de garniture d’argent ciselé, deux fauteuils, deux sofas, un tabouret en bois argenté et un pupitre à musique en écaille orné d’arabesques en argent et garni de bronzes dorés.
L’étoffe dont les meubles étaient tendus était en soie clair de lune qui s’harmonisait avec les garnitures d’argent et les montures de bois argenté, mais qui ne semblaient que médiocrement assorties à la tenture vieil or des murailles. Les tableaux, pour la plupart, étaient présentés dans leurs cadres anciens chantournés ; quelques-uns de ces cadres étaient, comme les montures des sièges, argentés.
Par le léger aperçu que nous venons d’en présenter, on peut juger de l’intérêt que présentaient les richesses artistiques dont s’enorgueillissaient les salons du pavillon allemand. « Peut-on plus noblement, comme dit la notice remise au visiteurs, contribuer à la grande fête pacifique de l’Exposition universelle qu’en rappelant par ce retour sur le passé le souvenir de ce que le peuple allemand doit, dans le domaine de l’art, à la nation voisine et le souvenir de l’hommage rendu par le Grand Frédéric, un des plus grands esprits de tous les temps, à la civilisation et à l’art français ? »
Certes, on ne peut mieux dire et tout le monde approuvera ces paroles et la haute pensée qui les a dictée.

Louis Rousselet - L'Exposition Universelle de 1900 - Librairie Hachette & Cie – 1901