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Plate-Forme Mobile


Plate-Forme Mobile à l'exposition de Paris 1900

Voyons maintenant comment est disposé et comment fonctionne le trottoir mobile, ou plutôt, puisque l'installation comporte deux plates-formes animées de vitesses différentes, .les deux trottoirs mobiles et parallèles.

Cette invention procède un peu de la même idée que les escaliers mobiles, que l'on connaît bien et dont on a installé précisément un certain nombre dans plusieurs des palais de l'Exposition : c'est une sorte de plancher articulé qui se déplace d'un mouvement régulier et continu, et sur lequel les gens qui voudront en profiter pour se faire entraîner dans son mouvement, doivent monter sans que le système s'arrête ni ralentisse. C'est assez dire qu'il ne peut pas marcher très vite, sans cela il faudrait demander ; à chaque voyageur d'être expert en gymnastique.

Essentiellement, on peut se représenter le trottoir mobile comme formé d'une suite de wagonnets roulant sur une voie encastrée dans le sol ou entre deux quais fixes, et portant un plancher qui se continue sans interruption d'un wagonnet à l'autre ; ce plancher est formé de pièces s'emboîtant et s'articulant les unes dans les autres, de façon qu'il ne présente aucune solution de continuité, et que cependant il puisse passer aisément dans toutes les courbes que présente la voie sur laquelle roulent les wagons qui le supportent. Ce train continu, car c'est bel et bien un train, marche à une allure si lente que rien n'est plus facile que de sauter, ou plutôt de passer simplement, en avançant le pied, du sol ferme ou du quai fixe sur le plancher mouvant ; c'est aussi aisé que de monter dans un tramway qui marche très lentement, et d'ailleurs on a disposé sur le bord du trottoir des tiges fixes qui permettent aux craintifs de s'accrocher au moment de l'embarquement. La descente se fait de la même manière et sans difficulté.

Disons tout de suite que, comme une plate-forme de ce genre ne peut transporter ses voyageurs qu'avec une sage lenteur, justement pour éviter les incidents fâcheux, on a imaginé une seconde combinaison fort ingénieuse, qui permet de doubler la vitesse de translation pour les gens pressés. Dans ce but, on installe parallèlement au premier trottoir, et le touchant, un second plancher mobile disposé exactement de la même façon, mais dont la vitesse de déplacement est très supérieure : si le premier a une vitesse de 4 kilomètres à l'heure, par exemple, le second se déplacera à raison de 8 kilomètres, et nous ne donnons pas ces chiffres au hasard, car ils correspondent exactement à ce qui s'est fait pour le trottoir mobile double de l'Exposition.

Un raisonnement bien simple, qui n'est que le résultat d'une opération arithmétique enfantine, va faire comprendre que, pour le voyageur déjà monté sur le trottoir qui glisse à 4 kilomètres à l'heure, le second ne semble marcher qu'à 4 kilomètres également, la différence des vitesses entre les deux n'étant effectivement que de 4 kilomètres. Par conséquent, quand on est sur le premier trottoir, il n'est pas plus difficile de monter sur le second que tout à l'heure il n'a été malaisé de passer du sol ou du quai d'embarquement sur la première plate-forme mobile.

En l'espace d'un court instant on effectue cette double opération, et l'on se trouve monté dans un véritable train, muni au besoin de sièges où l'on se repose, qui vous entraîne à la vitesse de 8 kilomètres à l'heure, sans jamais s'arrêter ni perdre son temps.

C'est là l'essence de la disposition du trottoir mobile de l'Exposition, et aussi de ceux que l'on avait installés auparavant aux expositions de Chicago et de Berlin ; car la plate-forme mobile de Paris n'est pas tout à fait une nouveauté. Toutefois, celles de Chicago et de Berlin n'avaient qu'un très faible développement, et c'étaient plutôt des curiosités que des moyens de transport pratiques. Tout au contraire, le trottoir mobile de 1900 a une longueur considérable : il suit en effet exactement le même parcours que le chemin de fer électrique.

Sur tout ce parcours, les trottoirs (puisqu'il y en a deux) sont établis sur un viaduc analogue à celui qui porte le chemin de fer électrique sur une partie de sa longueur; mais ici le viaduc est continu et se maintient constamment à une hauteur de 7 mètres au-dessus du niveau du sol. D'ailleurs, en dehors des deux trottoirs mobiles proprement dits, il supporte également un trottoir fixe qui permet aux voyageurs des deux plates-formes en mouvement de s'arrêter, s'ils le jugent bon, et de descendre sur ce plancher immobile, afin do jouir du spectacle qu'ils ont sous les yeux. Ce trottoir fixe se continue tout le long du viaduc, et aussi par conséquent aux endroits où sont ménagées les gares, car il fallait bien des gares d'embarquement pour ce moyen de transport juché en haut d'un viaduc et où chacun doit payer sa place : en ces points, le trottoir fixe joue le rôle nécessaire de quai d'embarquement.

La force motrice qui assure le déplacement des plates-formes est l'électricité, comme de juste. Elle est engendrée dans l'usine que la Compagnie des chemins de fer de l'Ouest a établie aux Moulineaux pour la propulsion de ses trains de la ligne des Invalides ; le courant alternatif qui y est produit est converti en courant continu pour l'usage de là plateforme, dans une installation faite par la Compagnie Westinghouse sur le quai d'Orsay, en face du pavillon du Creusot. L'électricité est distribuée aux moteurs au moyen de neuf câbles et d'un dispositif qui permet de faire marcher les trottoirs dans un sens ou dans l'autre.

Quant aux services que ce moyen de locomotion est susceptible de rendre, il suffira, pour les faire apprécier, dédire que, pendant la durée d'un tour de trottoir le plus rapide, c'est-à-dire en 26 minutes, on peut transporter au moins 50000, et même 60000 personnes!

Louis Rousselet - L'Exposition Universelle de 1900 - Libairie Hachette & Cie - 1901