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Mines et Monde Souterrain


Mines et Monde Souterrain à l'exposition de Paris 1900

Un des spectacles les plus inattendus que nous offre l'Exposition actuelle est la reconstitution complète d'une mine dont les galeries s'enfoncent sur près d'un kilomètre de développement sous la colline du Trocadéro. On a fort ingénieusement utilisé pour cela les anciennes carrières de pierre existant en ce point et dont les parois ont été recouvertes d'authentiques minerais et de non moins authentiques boisages.

Dans l'angle nord-est du Trocadéro, près de la porte de Chine, s'ouvre l'entrée de cette exposition minière qui est certes une des « attractions » les plus intéressantes et les plus instructives de notre grande Exposition, une de celles que nul ne devrait négliger de visiter.

Entrant dans le beau pavillon qui abrite l'entrée, nous nous trouvons en face d'une gigantesque machine d'extraction à quatre cylindres compound de 5000 chevaux de force, la plus puissante qui ait encore été construite en France et qui est destinée au puits d'Arenberg, de la puissante Compagnie des Mines d'Anzin. Tout auprès, sous un toit en chaume, quatre maigres haridelles tirent péniblement attachées aux bras d'un grossier baritel : c'est la machine d'extraction de 1800 qui fait face à la machine de 1900.

En attendant que la cage qui doit nous conduire dans les entrailles de la Terre soit prète à nous recevoir, faisons vite le tour de la salle; l'histoire du progrès de l'art des mines se déroule devant nous : ici, c'est le vieux puits rectangulaire grossièrement boisé où se balance un tonneau suspendu à un câble rond; plus loin, ce sont les puits toujours plus grands, toujours mieux outillés, jusqu'à ce grand puits de 5 mètres de diamètre où va descendre cette pesante cage à trois étages et à quatre berlines par étage, de M. Malissard-Taza, qui, d'une seule cordée montera de 500 mètres de profondeur plus de 600 kilogrammes de charbon en moins d'une minute.

Prenons place dans la cage; le sol manque sous nos pas, l'obscurité se fait, les parois du puits défilent rapidement devant nos yeux, nous entrevoyons au passage un accrochage extraordinaire où un groupe de mineurs attend l'heure de la cordée, et nous voilà à l'accrochage du fond.

Des mineurs, barrette en tête et lampe piquée à la barrette, se présentent pour nous guider dans le dédale des galeries. Hier encore elles eussent été sombres, aujourd'hui les lampes électriques, disposées de distance en distance, éclairent la voie principale de roulage solidement armée de cadres en fer (type Bruay). La galerie se rétrécit, nous passons l'aiguillage. Sur la droite, dans une chambre creusée au milieu du rocher tourne une pompe électrique qui refoule au jour les eaux du fond.

Un piétinement de chevaux attire notre attention, nous arrivons à l'écurie souterraine, c'est l'heure où les chevaux mangent l'avoine, ils?sont là paisibles et heureux dans une température toujours constante.

Une première taille s'ouvre sur notre droite. La couche esT épaisse, mais coupée en deux veines par une couche de schiste qu'il faut enlever avec soin et jeter qui remblais pour ne pas envoyer trop de pierres au client qui a demandé du charbon. La couche se poursuit en profondeur.

Plutôt que d'approfondir le grand puits, la compagnie de Lens a préféré forer un puits intérieur et installer, dans une vaste salle découpée au milieu des roches du toit, un véritable chevalement en fer.

Si nous avons failli manquer de charbon cet hiver, c'est que les mineurs sont difficiles à recruter en nombre suffisant : voici une haveuse, à faux dentée, que M. Fayol essaye à Commentry pour suppléer en partie au manque de main d'œuvre.

Ce long train de berlines chargées de houille, qui passent silencieusement devant nous, circule à la mine de Maries, traîné par une locomotive électrique, et amène chaque jour à la recette du puits 1500 à 1800 tonnes de houille. Les galeries, élégamment soutenues par des arcs en fer à planchers, sont si sûres et régulières que le train peut circuler à la vitesse des trains de marchandises.

Les trains se succèdent à de très courts intervalles; nous sommes, en effet, dans une partie riche du bassin. Nous venons de traverser une couche minière où travaillent plusieurs mineurs et nous arrivons maintenant dans une galerie en plein charbon. La couche est puissante, le travail n'en est que plus délicat, il faut remblayer complètement les vides et travailler en descendant sous les remblais pour éviter les feux si faciles à provoquer dans les couches puissantes; dans cette galerie, les remblais du toit sont, encore mal tassés. Il a fallu avancer en boisant le toit avec des palplanches.

Sans nous éloigner beaucoup de Saint-Etienne, nous pouvons descendre aux mines de pyrile de fer de Saint-Bel ; dans ce puissant filon le mineur ne craint pas de créer de vastes vides. Il le faut même pour que la charge de dynamite qu'il va introduire dans le trou qu'il achève de foncer, produise un effet suffisant et donne de quoi remplir les bennes qui attendent. Les roches encaissantes sont dures; à la main, l'avancement est lent, mais combien plus rapide il devient avec l'aide de perforatrices électriques que nous trouvons à l'œuvre.

Le travers-banc a recoupé un beau filon de galène et de blende argentifères ; nous sommes à la mine des Bonnettes et nous voyons scintiller les facettes des cristaux de pyrite et de galène.

En quelques pas, nous avons traversé la France et nous sommes près de Varangeville ; nous exploitons le sel gemme sous le canal et sous le chemin de fer de l'Est. Il faut renoncer aux grandes et belles chambres d'extraction des temps jadis et, pour éviter de continuer à affaisser le canal et le chemin de fer, il faut laisser de gros piliers carrés disposés en quinconce. Il paraît bien noir, ce sel, et pourtant écrasez-le. il vous donne une poussière presque blanche.

D'autres vides souterrains, bien autrement vastes, sont ceux que nous apercevons aux ardoisières d'Angers, en face desquelles nous nous trouvons. Les blocs de la sortie de la mine sont irréguliers, mais la roche est si remarquablement fissile qu'en quelques secondes l'ouvrier aura sous vos yeux taillé une belle ardoise d'une parfaite uniformité d'épaisseur. Sous sa petite hutte de chaume, il est son maître et travaille comme un petit entrepreneur qui reçoit la marchandise brute, et la rend marchande.

Le Colorado est loin, s'y rendre eût été difficile; nous pouvons cependant en voir le travail dans tous ses détails, grâce à cet ingénieux joujou qu'a construit et que fait fonctionner M. Keast. Les mineurs, par centaines, frappent à coups redoublés sur la roche; dans chaque galerie, des gamins poussent des wagons et la machine remonte au jour transportant en quelques minutes les broyeurs et appareils de triage.

Le travers-banc est long, mais aussi c'est qu'il s'agit de passer au sud de l'Afrique et d'arriver au Transvaal.

La mine est profonde, la roche est dure et étincelle sous l'outil, de ce côté le silex plonge, de l'autre il s'élève.

L'amont et l'aval-panclage sont exploités en même temps ; un blanc conduit la perforatrice, un autre surveille le travail. Tous les travaux particulièrement pénibles sont la part du nègre qui peine sans se plaindre, ne pensant qu'à rentrer au plus tôt dans sa tribu, couvert d'un beau gilet bien voyant, un fusil à pierres sur l'épaule et, à la ceinture, un magot assez gros pour pouvoir être considéré comme un chef.

Nous le voyons au travail d'un air placide et souriant qui contra quelque peu avec la figure plus soucieuse du blanc qui se préoccupe sans cesse de ne pas perdre le filon et de n'envoyer au pilon que du minerai et non de simples roches encaissantes non minéralisée. Ce minerai d'or est-il bien authentique! Certes oui, il est venu tout droit?de Johannesburg quelques semaines avant que les Anglais n'aient coupé les lignes et si vous voulez en voir extraire l'or, suivez cette galerie qui débouche au jour et accompagnez dans leur itinéraire compliqué ces morceaux de minerai dont l'or contribuera à élever encore quelque peu cette grande pyramide qui représente en grandeur réelle toute la masse de métal précieux sortie des mines depuis dix ans à peine.

Après ce long voyage sous terre nous nous retrouvons éblouis près du pavillon du Transvaal où nous pouvons assister aux diverses manipulations du minerai d'or que nous avons vu extraire. Mais il nous reste encore à voir les merveilles du Monde souterrain, qui, organisé par la même Société, complète fort heureusement l'Exposition minière.

Un iguanodon gigantesque qui se dresse près du bord du grand bassin du Trocadéro nous signale l'entrée de cette nouvelle série de galeries.
Laissant de côté l'extraction minière actuelle, on a réuni ici tout ce qui à l'histoire ancienne des mines et aux habitations souterraines de l'antiquité.

Après avoir traversé un chantier de mine phénicien, où les esclaves charrient sous le fouet des gardiens de lourds blocs de minerai, puis jeté un coup d'œil sur une exploitation de gisements de plomb au moyen âge, on pénètre dans l'un des caveaux peints et sculptés de la nécropole de Memphis, demeure dernière du haut et puissant seigneur Ti et de sa femme ; puis dans la chambre sépulcrale étrusque de Pérouse, dont la décoration et les statues sont admirables ; puis dans les catacombes de Rome. Tous vos souvenirs classiques surgiront à la vue du tombeau d'Agamemnon. Il gît là, sous son armure et son casque d'or fin tel, qu'à la surprise du monde savant, l'exhuma du tombeau de Mycènes l'allemand Schliemann. Vous contemplerez la faune et la flore d'un lac français de l'époque carbonifère et du Trocadéro même, au début de l'époque tertiaire. Ce grand cerf est contemporain de notre espèce humaine sur terre. Vous passerez des pagodes souterraines de l'Annam à la grotte d'Azur de Capri et aux merveilleuses salles de Padirac découvertes, il y a quelques années à peine, par Martel, l'« homme des cavernes ». Il y a là, en somme, une série de tableaux dignes qui laissent dans l'esprit une durable impression.

Louis Rousselet - L'Exposition Universelle de 1900 - Libairie Hachette & Cie - 1901