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Théâtre des Bonshommes Guillaume


Théâtre des Bonshommes Guillaume à l'exposition de Paris 1900

"Il faut qu'une exposition universelle soit souriante, il faut qu'elle plaise aux femmes", répétait M. Alphand, expert en la question. La joie et le sourire, on les rencontrera rarement dans les palais pompeux où l'industrie s'apprête à nous étaler ses miracles, et sans médire nullement des spectacles instructifs et de haut intérêt qu'on nous ménage, nous sommes en droit de nous inquiéter si la gaieté et la fantaisie ont été appelées à mêler l'agréable à l'utile, ainsi que l'exprimait en latin, il y a déjà un bon bout de temps, un poète, qui, pour cela, n'avait pas prévu les expositions universelles.

M. A. Picard, digne émule de M. Alphand sur ce point, a reconnu l'impérieuse nécessité d'animer l'Exposition future, de l'égayer autant que possible, en veillant à ce que les bonnes moeurs ne fussent en rien choquées; aussi a-t-on réservé à ce qu'on a nommé les projets d'initiative individuelle, des emplacements bien en vue, où les visiteurs de 1900, quand ils seront rassasiés des merveilles présentées à leur admiration par l'Exposition proprement dite, pourront se délasser l'esprit dans les spectacles plus fantaisistes. La commission, chargée d'examiner et de classer les projets dus à l'initiative privée, a repoussé tous ceux qui ne présentaient aucune originalité. Il était inutile d'encombrer le sol, déjà si restreint, d'établissements qu'on rencontre à tous les coin de rue. On a exigé du neuf et de l'imprévu, et, l'imagination inépuisable des chercheurs y aidant, les attractions, à côté, de l'Exposition ne constitueront pas le moindre charme de cette entreprise.

Parmi ces attractions, le futur théâtre de bonshommes Guillaume ne comptera pas parmi les moindres. Chacun sait quel charmant dessinateur est Albert Guillaume; il à l'humour, l'ironie, la finesse aiguë et dédaigne ce grossissement brutal qu'on nomme la charge; il s'est érigé en portraitiste admirablement renseigné d'un coin de notre monde moderne, et c'est surtout dans la nombreuse famille des snobs qu'il va chercher ses modèles.

La pensée toute naturelle lui est venue d'animer les myriades de bonshommes que son crayon évoque depuis sis longtemps, et de leur faire débiter les spirituelles légendes dont il souligne leurs faits et gestes. Un théâtre alors, avec ses acteurs, ses actrices? oui, un théâtre, mais orné d'une scène réduite, et de personnages minuscules. Des marionnettes? Des marionnettes, fort bien, et pourquoi pas?

Un auteur, qui fut un érudit de premier ordre, et de l'institut, par dessus le marché, M. Ch. Magnin, n'a pas dédaigné d'écrire une "Histoire des Marionnettes"; dans l'épitre préliminaire de ce volume, il a placé cette phrase : "Qu'importe l'exiguïté du cadre, si, entre ce châssis de six pieds carrés, sur le plancher de ce théâtre nain, il se dépense, bon an, mal an, autant et peut-être plus d'esprit, de malice et de franc comique que derrière la rampe de beaucoup de théâtres, à vaste enceinte et à prétentions gigantesque?". Si le théâtre des bonshommes Guillaume avait besoin d'épigraphe, il n'en pourrait choisir de meilleure.

Observons qu'il y a marionnettes et marionnettes; fantoches et pupazzi. Les fantoches sont animés par une série de fils, que l'on dirige d'un niveau supérieur; les pupazzi sont des personnages de Guignol classique; chacun connait la manoeuvre de leur jeu; trois suffissent à leur donner la vie. L'index se loge dans la tête creuse de la poupée; le pouce et le médium occupent chacun des bras, et, de la différence de longueur des doigts, de l'angle formé par l'indicateur qui se renverse en arrière, résultent cette allure cocasse, d'une drôlerie irrésistible, que dégage le moindre pupazzi.

Les bonshommes de M. Guillaume ne sont ni fantoches, ni pupazzi, mais une adroite combinaison des deux principes. Entrons d'abord dans le théâtre, qui s'érigera sur le Cours-la-Reine, en cet endroit où, sous le nom de rue de Paris, on doit rassembler les fantaisies caractéristiques empreintes au plus haut point de cet extrait de parisien, dont parlait Roqueplan.

La façade est d'un Louis XV bien modernisé, avec ses agaçantes cariatides, et ses agaçantes cariatides, et ses masques en belle humeur, qui, la nuit, s'éclaireront de transparences limoneuses, car ils son modelés en pâte de verre. Tout le long de la façade, court une frise, peinte par Albert Guillaume; c'est un avant gout du spectacle que nous allons voir. La salle, particulièrement coquette, ainsi qu'il convient, contient cent soixante-huit fauteuils; le cadre de scène à 3 mètres d'ouverture, et comme les personnages sont un peu plus petits que le tiers de nature, le théâtre, à l'échelle humaine, correspond à une théâtre de la grandeur d'un Vaudeville.

Le spectacle préparé pour l'ouverture de l'Exposition comporte quatre décors. Le premier représente un salon des opulents, et le rideau se lève sur un bal en action, avec ses valseurs, et son orchestre, celui-çi composé de tsiganes. Puis une partie du concert fait internéde, et nous voyons s'avancer à la rampe une cantatrice qui exécute un grand morceau, avec les roulades obligées; les yeux se tournent, la bouche s'ouvre, la poitrine se soulève, accompagnant les gestes; la chanteuse est vêtue de soie et de satin, constellée de diamants.
Les dames qui constituent l'opulente assistance sont costumées avec un luxe analogue, et les brillants cavaliers qui s'empressent autour de leurs épaules poudreries sont enveloppés d'habits noirs ou de couleurs, signés de tailleurs de renom. Le rideau baisse, et se relève presque aussitôt; pas d'entr'acte, car la présentation n'est pas longue : une demie-heure, trois quarts d'heure au plus; aussi le changement prend une minute, à peine, grâce à une installation spéciale. Il faut ajouter que ces décors ne sont pas de simples toiles peintes; ils ont la saillie et le relief de la nature.
Le salon, que nous avons vu, est nature, avec ses meubles, ses tableaux, ses lustres, ses girandoles éclairés à l'électricité, et le paysage qui lui succède a ses premiers plans "nature", également : c'est un décor de campagne, avec les bâtiments d'une ferme en second plan, et l'horizon se perdant dans les vapeurs de l'aube. On entend les chants des coqs, puis le soleil se dégage, et là-bas, sur la colline, des clairons sonnent; c'est le régiment qui passe au loin, qui réapparait dans la plaine, et qui finit par déboucher en scène, avec sa musique, son état-major à cheval, et ses interminables files de petits troupiers.

Le troisième tableau nous ramène à Paris, devant l'Opéra, c'est le soir d'une représentation de gala; on attend le président de la République qui doit accompagner un hôte de distinction. La foule circule, les groupes se forment, les conversations s'échangent; puis les sergent de ville les officiers de paix accourent affairés : Circulez, circulez! Une nuée de sergents de ville s'aligne en haie, tandis qu'apparait le piqueur Montjarret, suivi du landau présidentiel, et des voitures de la suite.

Le quatrième tableau reconstituera une des fêtes des Quatre z'arts, que censura jadis si vertement une pudeur prompte à s'effaroucher. Le gout et la discrétion de M. Guillaume lui ont permis de se tirer de la difficulté. Personne ne se scandalisera. Ce quatrième tableau sera l'apothéose du spectacle; le dernier terme de la progression, une orgie de luxe, de couleur et de lumières.

Mais parlons un peu des moyens matériels employés pour réaliser ce spectacle. D'abord, les décors : le système adopté pour les changements est celui du plateau tournant, inauguré par C. Lautenschlager de Munich, et repris, depuis, par M. Samuel, aux Variètés. Un quart de tour, et voilà le décor métamorphosé.

Quant aux pupazzi, ce sont de simples merveilles. Toutes les têtes ont été sculptées, en bois, sur les dessins de M. Guillaume; les perruques, les barbes les ont été posées par des perruquiers de théâtre; les mains admirablement modelés, sont gantées de gants véritables. Les robes, les costumes sont des merveilles de coupe, et les étoffes les plus somptueuses n'ont pas été épargnées.

Les personnages de premier plan sont articulés avec un soin particulier; par quel procédé? C'est un secret, mais, somme toute, comme il s'agit de marionnettes, c'est un peu de secret de Polichinelle; aussi, nous allons nous permettre une indiscrétion.
Lorsque M. Boucher donna, à la galerie Vivienne, son spectacle de marionnettes, dont le succès fut si vif, les marionnettes étaient mues par une série de tiges verticales, correspondant à un socle mobile sur lequel posait de personnage. Ces tiges s'actionnaient au moyen de leviers, et fournissaient ainsi les mouvement verticaux; les horizontaux s'opéraient par des fils de rappel, rattachés aux tiges.

Ces tiges verticales se dissimulaient dans les vêtements amples et étoffés des personnages de M. Bouchor, mais les bonshommes Guillaume sont modernes; ils sont (les masculins tout au moins) vêtus du costume étriqué de nos jours; les tiges verticales eussent apparu, et produit l'effet malheureux de fils fantoches. Il n'y avait donc qu'à emprisonner tiges et fils de rappel dans un seul tube creux, qui se dissimule d'autant plus aisément que les personnages de premier plan ne seront vus qu'à mi-corps. Les fils de rappel courent le long des bras, provoquant les gestes par des leviers différentiels cachés dans les épaules; ils circulent dans la tête et animent les yeux et la bouche. Pour les belles dames, largement décolletées, dont nous voyons la poitrine se soulever et s'abaisser au rythme de la respiration, s'est un simple soufflet en caoutchouc. Fils et tiges sont actionnés par une série de touches métalliques, placées en bas de tige creuse, et qui coulissent en des rainures. Les personnages de second plan sont plus simples de mécanismes; ceux de dernier plan sont des silhouettes mécanisées et peintes, ce qui permettra, dans ce minime espace, de donner l'illusion d'une mise en scène comme jamais théâtre de féerie ou d'opéra n'en a montré.

©L'Exposition de Paris 1900