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Maréorama


Maréorama à l'exposition de Paris 1900

Pour avoir l'illusion presque complète d'un voyage en mer, il faut toutefois se transporter au Maréorama, dont le vaste édifice s'élève également au Champ-de-Mars, à l'ouest de la tour Eiffel. Le Maréorama procède du panorama, en ce sens que le spectateur se trouve placé au centre d'un vaste emplacement dont les parois sont recouvertes de toiles peintes; mais la différence de présentation du sujet choisi est considérable. Dans le panorama ordinaire, plate-forme et toile sont fixes. Ce qui donne des horizons et permet, avec un peu de bonne volonté, de s'imaginer qu'on est véritablement sur les lieux figurés par la suite de tableaux s'enchaînant sur les murs circulaires, c'est que les premiers plans sont mis en nature. S'il s'agit d'une scène de bataille, par exemple, les visiteurs pourront presque toucher de la main un affût de canon, un chariot; il y aura tout près d'eux une route, avec du sable, des cailloux naturels; la route paraîtra s'enfoncer dans un encaissement de vallée, et quand elle reparaîtra au loin, en un mince ruban jaune, alors elle sera peinte. Le visiteur, placé sur la plate-forme circulaire, voit le panorama par le côté que les organisateurs ont choisi; l'escalier ramène juste a l'endroit voulu et un guide lui fait faire peu à peu le tour de la salle, qui correspond sur la toile au développement du sujet.

Dans le Maréorama c'est la toile qui est mobile: nous devrions même dire les toiles, car il y en a deux, et le passager provisoire peut et doit contempler la mer à la fois à sa droite et à sa gauche; disons à tribord et à bâbord pour être tout à fait marin ! Et ce n'est pas seulement la toile qui est mobile; la plate-forme elle-même est mouvante.

Sous l'action d'un mécanisme des plus ingénieux, elle reproduit, très adoucis, les mouvements de tangage et de roulis d'un navire. Donc balancement de la plate-forme, déroulement parallèle des deux toiles amenant les changements d'aspect de la mer ou des pays aperçus au large : l'illusion est complète.

L'idée première du Maréorama est sûrement partie de l'expérience faite tous les jours par les voyageurs en chemin de fer lorsque deux trains sont en gare ensemble. Celui qu'on occupe est arrêté, l'autre repart en sens inverse, et si l'on regarde de son côté, par la portière, on croit être soi-même en marche. L'erreur est complète, absolue ; il faut tourner la tête à l'opposé, regarder un point fixe, comme la gare, pour reconnaître qu'on a été le jouet d'un phénomène d'optique d'autant plus curieux que les plus expérimentés s'y laissent complaisamment prendre. C'est ce qui se passe au Maréorama. La plate-forme a été aménagée en pont de navire avec la grosse cheminée, les tubes d'aération, la dunette du commandant, le gouvernail, la boussole, les bastingages avec la main courante sur laquelle on s'appuie trop souvent dans les cas de mal de mer, la mâture, les pliants traditionnels disséminés sous les tentes, presque les petits baquets... il n'en est heureusement pas besoin !

Ce pont de bateau, la plate-forme du panorama, a 50 mètres de long, sur 9 mètres de large. Il repose sur un coffre supporté lui-même de deux façons, et par un pivot central permettant tous les mouvements nécessaires, et par un immense réservoir d'eau dont il est le flotteur, ce qui permet d'avoir des balancements d'une douceur infinie. A chaque extrémité de la plate-forme se trouvent deux pistons hydrauliques, soit quatre au total, servant de point d'appui à cet édifice instable et pourtant solidement étayé sur un pivot central et ses quatre pistons. Une chaîne accrochée au rebord de la plate-forme, petit côté du rectangle qu'elle forme, s'engage dans un demi-cercle de fonte, posé sur un axe, court horizontalement sur le sol, et va se raccrocher à l'autre extrémité. Même disposition dans le sens de la largeur. Alors les moteurs, tirant tantôt sur une chaîne, tantôt sur l'autre, produisent tous le mouvements voulus, mouvements compensés, modérés par la résistance des pistons et du flotteur, et qui se traduisent par un balancement qui rappelle très bien le bateau voguant sur une mer légèrement agitée.

Quant aux toiles, qui ont chacune 750 mètres de long, sur 15 mètres de haut, elles ont été fabriquées exprès pour obtenir la résistance nécessaire en raison du travail incessant auxquelles elles sont soumises. Nous avons dit qu'elles étaient mobiles. Pour obtenir ce résultat inédit, on les a montées d'une façon très curieuse. Au plafond se trouve un rail supportant des galets munis de crochets. Aux deux bouts, il y a un tambour vertical monté sur un axe. La toile, chargée par en bas de plombs pour éviter les plis, est munie d'œillets en haut. Les tambours ont, comme le chemin de fer, des crochets placés de façon qu'il n'y ait aucun frottement de la toile lorsqu'elle s'enroule. Imaginons la toile placée pour le commencement des opérations. Elle a un mille! pris dans le premier crochet du tambour vide, les suivants pris dans les crochets des chariots à galets, reposant sur le rail, et enfin la presque totalité des 720 mètres enroulés sur l'autre tambour.

L'appareil est, à ce moment-là, immobile ; le spectacle commence, et il se met en mouvement, alors le tambour vide se mettant à tourner appelle à lui la toile, les œillets rencontrent les crochets, et à la fin c'est le tambour primitivement vide qui sera plein, et le plein qui sera vide. La toile ne se développe donc pas d'une façon continue par un retour sur elle-même; ce qui fait que le voyage s'exécute tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Le point de départ étant Villefranche, on voit Naples, Venise, Sousse, Constantinople, point d'arrivée. Si l'on reste pour une seconde excursion, si l'on revient une autre fois, on peut, au contraire, partir de Constantinople pour arriver à Villefranche.

Entreprenons à notre tour une de ces traversées rendues si faciles et si peu coûteuses : toute la Méditerranée, moyennant le prix d'une course de fiacre, c'est pour rien !

Le bâtiment quadrangulaire, flanqué de tours carrées, est situé comme on sait, non loin de la tour Eiffel. On pénètre par un vestibule assez sombre, un escalier étroit, rappelant l'échelle pendant à la coupée des navires, et l'on pénètre sur le pont dans l'obscurité. Heureusement un matelot vous tend la main, vous indique un siège, vous guide vers la partie que vous désirez du transatlantique sur lequel vous embarquez.

Le chargement étant complet (le pont peut tenir sept cents personnes), le commandant commence a donner ses ordres, la sirène se fait entendre, les chaînes grincent, les ordres se multiplient : en route !

Réellement, la sensation est agréable, on se sent mollement balancé par la vague, on quitte sans regret le port, en voyant l'eau prendre toutes les teintes, devenir plus agitée, plus calme, suivant qu'on est en pleine mer, ou près d'une anse, et le tableau magique de Naples et du Vésuve enflammé, de Venise, se mirant dans l'Adriatique, de la côte tunisienne aux tons chauds, du Bosphore mystérieux se déroule pour le plus grand plaisir des yeux.

Le voyage ne se passe pas sans incidents. A Naples, un groupe de musiciens se précipitent sur le pont; à Sousse, le canon fait entendre sa grosse voix pour la revue de l'escadre française; à Venise, l'orage éclate, le tonnerre gronde, les éclairs sillonnent la nue.... Rassurez-vous, les plus peureux n'ont rien à craindre, et le roulis joint au tangage ne peut arriver à compliquer les choses. Il n'y a plus qu'à débarquer, non sans compliments pour l'artiste qui a peint avec beaucoup de charme ces immenses toiles, et combiné avec goût un spectacle peu banal.

Louis Rousselet - L'Exposition Universelle de 1900 - Libairie Hachette & Cie - 1901