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Produits Alimentaires


Produits Alimentaires à l'exposition de Paris 1889

On pourrait dire que c'est ici le ventre de l'Exposition si, d'une part, la place relativement mesurée qu'il occupe dans l'ensemble (8,000 mètres de superficie, en deux étages) et, d'autre part, la nature et la qualité des produits exposés, ne souhaitaient une comparaison plus délicate.

Donc, le ventre, non... mais la bouche et mieux encore que la bouche, le palais, car il est bien nommé, ce groupe, en ce sens que les 3,000 exposants qu'il renferme ont, d'un effort collectif intelligemment dirigé par M. Prevet, député réuni toutes les délectations du goût le plus raffiné.
Chaque produit est représenté par le fabricant qui en à popularisé la marque; toutes les gloires de l'alimentation sont ici, surveillant l'effet de leurs tentations sur les gourmandises réveillées.

Lorsque vous suivez le bord de la Seine, du pont de l'Alma au pont d'Iéna, le Palais s'annonce à votre attention par l'Exposition de viticulture qui en est, en quelque sorte, comme la préface. Il est impossible, en effet, devant les deux foudres monstrueux que vous apercevez alors, l'un, rond, d'une contenance de 600 hectolitres, l'autre, ovale, d'une contenance de 275 hectolitres, il est impossible que vous ne songiez pas immédiatement aux bonnes choses dont s'emplissent de pareils tonneaux.

Vous n'avez que dix pas à faire pour trouver la réalisation de votre rêve et vous êtes, dès l'abord, conquis par l'harmonie parfaite que l'architecte et le décorateur ont établie entre leur œuvre, très étudiée dans sa discrétion d'aspect voulue, et l'exposition qu'ils encadrent, laquelle, nous le répétons, vaut plus par la qualité que par la quantité des produits et n'aspire qu'à titiller des palais sinon blasés, du moins distingués.

Il faut louer aussi une ingéniosité d'aménagement qui permet à l'œil d'embrasser synoptiquement l'alimentation répartie entre deux étages spacieux : de merveilleux chais pour les vins, cidres, bières, etc., et, au-dessus, un rez-de-chaussée qu'une surélévation de deux marches subdivise lui-même transversalement en Galerie du travail et salles d'exposition, avec vitrines, restaurant, buffet de dégustation, etc. Car, il faut bien le dire, la grande originalité du Palais des Produits alimentaires réside moins dans un étalage -stérile et sans intérêt que dans un tableau animé de la manutention, de la manipulation et du pressurage des produits.

On aurait donc tort de croire que cette exposition s'adresse exclusivement aux grandes personnes qui joignent aux privilèges de l'âge les curiosités du goût. Les enfants qu'instruit et amuse l'histoire d'une bouchée de pain, ne sauraient rester indifférents à la fabrication du biscuit, du chocolat, des eaux parfumées, aux si complets détails du commerce des vins de Champagne, aux différents aspects d'un laboratoire, d'un cellier, d'une usine, d'un fournil, etc.. C'est une leçon de choses, un enseignement vivant, non plus l'industrie en statistiques, mais l'industrie en action...

S'il importe de savoir ce qu'on mange et ce qu'on boit, il n'est pas inutile de savoir par quelle filière a passé, avant d'arriver à notre bouche, le produit de la terre, de la ferme, etc. C'est ce que va nous apprendre la Galerie du travail.

Aussi est-ce vers elle que nous nous dirigerons d'abord, après avoir payé notre tribut d'étonnement au colosse de 20,000 kilos qui en garde l'entrée : ce fût, d'une contenance de 1,500 hectolitres, qu'amena si malaisément d'Epernay à Paris un chariot traîné par douze paires de bœufs, lequel fût, avant d'être plein de vin de Champagne, put servir de salle à manger à 15 convives !
L'escalier central franchi, si nous tirons à gauche, c'est dans la boulange que nous nous trouvons, mais, entendons-nous, une boulange d'élite, celle qui procède à la fabrication des biscuits genre anglais, spécialement. Arrêtez-vous là : les différentes phases de la malaxation mécanique sollicitent votre examen.

Du pétrin pouvant pétrir 2,000 kilos de pâte par jour, celle-ci passe dans une seconde machine qui la lamine jusqu'à l'épaisseur désirable pour le découpage auquel s'emploie une troisième machine, également chargée d'imprimer les pâtes. Elles ne sortent de là que pour être recueillies par un énorme four de 14 mètres de longueur, qui les cuit en moins de dix minutes et les dépose délicatement dans de fraîches bannettes destinées à les transporter, sous le parquet,dans les comptoirs de vente... où la foule se les dispute.

Que si vous ne voulez pas manger votre biscuit sec... c'est bien simple Il y a, à l'opposite, de quoi satisfaire vos convoitises.

A travers un laboratoire de distillateur, pourvu d'alambics de dix hectolitres, de bassines, d'appareils à filtrer.de réfrigérants ; à travers les moulins qui vous initient traitement ou à la manipulation du café torréfié ; vous arrivez enfin aux ateliers de confiseurs qui fabriquent devant vous leurs bonbons et leurs sirops, et aux deux travées qui terminent la Galerie du travail et n'en constituent pas moindre attraction.

Elles sont, en effet, occupées par une des puissantes machines employées à Noisiel pour le broyage du chocolat. Ce qui fuit dans une perspective dioramique achevant l'illusion, c'est une des salles mêmes de l'usine avec sa vie, son mouvement, curieux décor, ingénieuse toile du fond d'un théâtre où l'acteur de premier plan, toujours en scène et toujours en branle, atteste, une fois de plus, la supériorité de notre outillage industriel.

Après avoir circulé dans les ateliers, il est intéressant d'en emporter une vision d'ensemble qu'on se procure aisément de la terrasse qui domine la galerie. D'autant que, après s'être penché pendant quelques minutes sur le bruit et l'activité de ce coin grouillant, on n'a qu'à se retouner pour visiter paisiblement les produits exposés dans les vitrines: les sucres, vinaigres, condiments, chicorées, cafés, de la classe 72; — les viandes, poissons, légumes, conserves de toute sorte des classes 70 et 71, intéressante exhibition en ce sens qu'elle est la plus complète qu'on ait organisée, jusqu'ici en fait de poissons conservés ; — les biscuits, pains d'épices, farineux de la classe 67; les corps gras, laitage et œufs de la classe 69 enfin.

C'est par là que nous terminerons notre promenade au premier étage, car nous trouvons, à cette extrémité du bâtiment, l'escalier qui va nous conduire à l'Exposition des vins.

Toutefois, n'y descendons pas avant d'avoir mentionné la série de concours pour les produits de la ferme, qu'a institués cette classe 69.

Ces concours sont de deux sortes: permanents et temporaires. Les premiers, cela est tout indiqué, n'intéressent que la dégustation des produits conservés : beurre, huile et fromages secs.

Les concours temporaires, au contraire, au nombre de deux, auront lieu en mai et en septembre, au Trocadéro, sous une tente ad hoc, et s'adressent aux beurres frais de toute provenance, au laitage, aux œufs, etc.

Descendons-nous, maintenant?... Pas avant, je crois bien, de nous être arrêtés devant le vaste buffet de dégustation occupant le centre de la salle. C'est la bibliothèque des liquides, une bibliothèque savamment composée, où ne sont admis que de très vieux auteurs, tous grands crus authentiques, éditions rares, justement renommées qu'on peut feuilletter (avec deux t), s'ils sont à la fois à la portée de la bouche et de la bourse.

Incomparables ouvrages qui sont comme les dictionnaires du goût et que je vous conseille de compulser pour guider vos recherches gastronomiques et redresser les barbarismes de la langue... sensuelle.

C'est donc en parfaite disposition d'esprit, le cœur et les yeux réjouis par la dégustation des vins et la préparation allégorique des seize panneaux décoratifs et des quatre grandes compositions célébrant le Vin — le Pain — la Pêche — la Volaille ; que vous pouvez honorer de votre visite la classe 73, la dernière des sept que groupe le palais de l'Industrie alimentaire.

Je l'ai dit : elle occupe tout le sous-sol et se partage en régions productrices clairement désignées par des paysages indépendants. Les amateurs de cidres, de bières, de boissons fermentées, trouveront là amples récoltes ; les amateurs peut-être plus nombreux de vins de Champagne et de Bourgogne puiseront dans l'exposition particulièrement réussie de ces produits, la consolation des ravages phylloxériens dont une autre section offre l'attristant spectacle.
Mais le clou de cette classe, il n'est pas, sans doute, téméraire d'affirmer que c'est l'histoire d'une bouteille de Champagne, racontée par une carte en relief où toute la culture de la vigne est relatée, depuis la plantation jusqu'à la cueillette; — et encore par une coupe de bâtiment nous introduisant dans les arcanes de cette industrie, nous montrant la basse-cave, la haute-cave,. le cellier, le galetas, constructions, appareils, accessoires et bonshommes de cire, rigoureusement réduits au 1/10.

Le plan figuratif d'un vendangeoir, avec ses paniers, ses bascules, ses différentes espèces de pressoirs; le chantier de travail, grandeur naturelle, établi sur le bord de la Seine ; la collection curieuse de bouteilles (il en est qui datent Louis XV) ; une liste très complète des verreries où se fournissent les fabricants, rien n'est oublié pour que nous gardions de notre visite un souvenir instructif et durable, j'ajouterai même : patriotique, si l'on considère que tout absolument tout, sauf le liège des bouchons, est produit la Champagne.

Au résumé, de même que l'exposant de cette région dit •de son vin, quand la récolte est généreuse : « Pas besoin le faire mousser ; il mousse tout seul » ; de même on peu dire des produits catalogués: inutile de les vanter, ils se recommandent d'eux-mêmes pour peu qu'on en interroge la saveur. Et lors même que les facultés gustatives se refuseraient à ces expériences loyales, il y a, dans les ateliers en mouvement, dans les mystères dévoilés de la fabrication et, le soir, dans la féerie de l'électricité enveloppant des pyramides de flacons ; il y a encore amplement de quoi justifier l'empressement des visiteurs.

Enfin, si une image pouvait, d'un symbole caractéristique, donner la clef de cette exposition, je dirais volontiers qu'elle se présente au public comme une bouche énorme dont l'hiatus laisse apercevoir les deux étages de ses mâchoires, la solide denture de ses machines à broyer et, derrière la fine langue d'un couloir central où toutes les variétés de la gourmandise aboutissent, la luette incessamment humectée d'un intarissable buffet de dégustation.

© Guide Bleu du Figaro et du Petit Journal 1889