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Ambulances


Ambulances à l'exposition de Paris 1889

L'exposition de l'Esplanade des Invalides, qui nous montre, avec le Ministère de la Guerre, les moyens de destruction les plus perfectionnés, ne pouvait moins faire que de mettre le remède à côté du mal : l'ambulance près du matériel homicide, et la trousse à pansement à la suite de ces jolies mitrailleuses, qui peuvent, en une minute, détruire un bataillon. Cette Exposition des ambulances se compose de trois installations distinctes:
La Croix rouge française, société de secours aux blessés militaires, présidée par Mme la maréchale de Mac-Mahon duchesse de Magenta ;
L'Union des femmes de France, dont la présidente d'honneur est Mme Carnot,
Et l'Association des dames françaises. Les deux dernières associations ne sont que des branches de la Croix rouge, mais elles ont leur autonomie et leur existence indépendante. Du reste, elles diffèrent un peu de programme. Tandis que la Croix rouge, placée sous la dépendance directe du Ministère de la Guerre, ne s'occupe que des blessés militaires, L'Union des femmes de France et L'Association des Dames françaises, s'occupent également de secourir les civils, victimes des calamités publiques. A l'Union, le quantum à employer en secours aux civils est fixé à 20 0/0 des ressources de la Société. Ce qui alimente les caisses des trois associations, c'est bien entendu, la charité publique. Elle ne leur fait jamais défaut; mais il faut reconnaître que le champ est large, et que, donnât-on dix fois plus, il s'en faudrait encore de dix fois que ce fût assez.

Ce sont là de bonnes œuvres, saintes, grandes, patriotiques au sens le plus large, humaines au possible. Elles sont nées de nos désastres, et par là doivent nous être plus sacrées. Société de secours aux blessés, Dames françaises, Femmes de France, elles représentent l'union et l'effort de toutes les angoisses des mères, des femmes, des filles et des sœurs. C'est une seconde armée, celle qui soulage, à côté de la première, celle qui détend. Le devoir d'être de l'une est aussi étroit que le devoir d'être de l'autre.

Mais qu'est-il besoin de parler de devoir pour demander à la femme le dévouement, la charité, le courage de longues veilles aux chevets des blessés, le courage de la recherche sur les champs de bataille, le courage, plus difficile, de l'impassibilité devant les opérations sanglantes.
Elles ont tout cela dans un coin de leur cœur.
Le culte de la plaie et l'amour des guenilles, disait Beaudelaire.
Je ne sais quel philosophe grognon a dit que les femmes n'étaient si bonnes ambulancières, que parce qu'elles aiment à voir souffrir les hommes.

Ce n'est pas là une boutade, c'est un blasphème.


SOCIÉTÉ DE SECOURS AUX BLESSÉS

L'importante Exposition de la Croix rouge française est installée tout à l'extrémité de l'Esplanade, en face des canons des Invalides. Elle est fort simple. Un espace circonscrit par une barrière, et ouvrant par un arc de quelques mètres de hauteur. Voilà son aspect extérieur. L'Exposition elle-même est formée d'installations en plein air, des baraques, une ambulance de gare et un train sanitaire. Tout cela est fort intéressant, mais, avant de le voir en détail, il est bon de savoir comment sont nées les associations dites Croix rouge.

En octobre 1863 eut lieu à Genève, du 26 au 29, une importante conférence, qui avait pour but de déterminer les bases du droit des gens, entre parties belligérants, et de la protection des blessés. Les décisions prises par cette conférence, forment ce qu'on appelle la Convention de Genève, à laquelle tous les pays civilisés ont successivement adhéré. Le dernier adhérent est le Japon, et je crois que la Chine est la seule grande nation, qui soit aujourd'hui en dehors de la convention.
Cette convention met sous la protection du drapeau de Genève, blanc à la croix rouge, les neutres, les non belligérants, les blessés et les établissements de secours ou d'hospitalisation. Le drapeau de la convention et le brassard à croix rouge, constituent une sauvegarde respectée à peu près dans le monde entier.
A mesure que les gouvernements adhéraient à la Convention de Genève, des Société de la Croix rouge se sont formées dans chaque pays, avec l'investiture officielle. La Croix rouge française a été la première constituée.

Dès l'entrée, on trouve, à gauche, une baraque dans laquelle est installée la lingerie, qui est en plein fonctionnement; une demi-douzaine d'ambulancières taillent et cousent les chemises, les draps, les pièces de pansement nécessaires au service d'une ambulance.

Des armoires enferment les bandes, les paquets de linges fenêtre, les sacs de charpie. Tout cela n'est pas très gai, mais pour beaucoup cela va remuer au fond du cœur de douloureux souvenirs, mal endormis. On se rappelle d'avoir, en 1870, femmes, ou jeunes enfants, dans les familles et dans les écoles, effilé en charpie la vieille toile, que l'on cherchait au fond des armoires... Les linges de pansement faisaient défaut, et plus d'une fois nos médecins durent recourir aux appareils les plus étranges pour parer à cette disette.

Aujourd'hui la guerre peut venir. Dieu fasse que ce ne soit pas de sitôt. Nous sommes prêts de ce côté-là, comme de l'autre.
A côté de la lingerie se trouvent : une écurie modèle, puis plusieurs types de voitures pour le transport des blessés. Le principe du transport est en général celui-ci : Le blessé, relevé sur un brancard, ne doit pas être déplacé de sur ce brancard. Le lit de transport est donc formé du brancard, convenablement suspendu, soit par des ressorts soit par des lanières de cuir. Dans un fourgon de dimension moyenne, on peut placer, d'après ce système, six blessés couchés. Une forte traverse de bois, aux deux extrémités du fourgon, le divise en deux rangs de trois blessés superposés. Si les blessés peuvent être assis, des banquettes, que l'on relève, permettent de placer quatorze personnes dans le même fourgon.

Un autre type pour une seule personne — dit voiture de ville — comporte un lit pour le blessé et une banquette pour le médecin ou ses aides.

Il est bien entendu que les instruments, les appareils et les approvisionnements suivent dans d'autres fourgons. Mais tout cela est réduit autant que possible. Ainsi le fourgon-cuisine, quoique si merveilleusement aménagé, n'a rien des recherches que nous retrouverons dans les autres ambulances. Celles-ci, en effet, sont pour là première ligne, Ce sont les ambulances du champ de bataille. Elles doivent opérer avec tous les matériaux qu'elles peuvent avoir sous la main et ne transporter qu'un matériel simplifié.

Aussi le vrai type de l'ambulance de première ligne est-il fourni par les moyens de transports, bateaux et chemins de fer. Le développement des voies ferrées permettra presque toujours à l'avenir d'amener un train sanitaire à portée du champ de bataille et d'évacuer par là les blessés.

C'est ce qui a déterminé une quantité d'essais de trains à blessés. Un matériel d'ambulances pour voie ferrée a été créé par la Compagnie de l'Ouest. On en a vu les wagons à l'Exposition du Ministère de la Guerre. Mais cet essai repose principalement sur l'emploi des wagons existants et leur transformation en wagons à blessés. Ici nous trouvons un train complètement composé en vue du service d'ambulance. Il ne comprend pas moins de huit wagons peints en gris clair — presque blanc — avec la croix rouge et le drapeau de Genève à chaque voiture. Ce train est curieusement visité par tout le monde, par les soldats surtout, qui y trouvent l'assurance de soins éclairés, en cas de malheur.

La première voiture, c'est l'approvisionnement. Les conserves, la viande fraîche, le vin, le pain, en un mot toutes les provisions nécessaires à l'alimentation des blessés sont là, arrimées dans un ordre bien déterminé et sous la main de la cuisinière, qui règne dans ce wagon et dans le suivant.

Celui-là est la cuisine. Elle est installée aussi bien que celle d'un grand restaurant. Aux quatre coins, de grands réservoirs permettent de conserver plusieurs centaines de litres d'eau. La batterie est toute en cuivre.

Les trois wagons qui suivent, — ils seraient sept ou huit fois plus nombreux dans un vrai train — forment l'ambulance proprement dite; ils contiennent chacun, soit 15, soit 18 lits. Les wagons de 15 lits renferment, à la place des 3 lits manquant, les lavabos et garde-robes. Ces lits sont assez confortables. Mais on peut leur reprocher un manque de flexibilité dans la suspension. Les cahots de la marche doivent se traduire par de terribles secousses pour les blessés.
La lingerie, la pharmacie, la bibliothèque, le matériel divers occupent le septième wagon. Le suivant, qui est le dernier, sert de cabinet et de chambre à coucher pour le médecin et l'infirmier ou l'ambulancière.
L'ambulance sur la voie ferrée, dite ambulance d'évacuation, devait forcément entraîner la création de l'infirmerie de gare, soit comme point de départ, soit comme point d'arrivée du train sanitaire. Le ministre de la guerre a, depuis 1884, chargé la Croix rouge de l'établissement et du service des infirmeries dans 54 gares.
Dans les unes, il n'y aurait qu'à transformer les locaux existants. Mais dans d'autres tout est à créer, et il a fallu avoir recours aux ambulances mobiles.
Celle que l'on nous montre ici est une construction portative du système Daecker. C'est le premier modèle d'une série qui suffira bientôt à assurer notre service d'infirmerie de gares, partout où besoin sera.
Elle a 27 mètres de longueur sur 6 de largeur et elle comprend : vestibule, salle de réserve, chambre d'infirmier, salle d'ambulance pour 15 lits, chambre d'officier, chambre de médecin, cuisine, buanderie, office et garde-manger.
Tout cela est formé de panneaux de carton montés sur des cadres de bois. Les panneaux sont doubles. Celui de l'extérieur est imperméable. Celui de l'intérieur est ininflammable. Entre les deux, règne un matelas d'air, qui assure la constance de la température dans l'ambulance.
Pour transporter toute cette infirmerie, on l'emballe dans 40 caisses, qui, lorsque la construction est montée, forment le plancher. Ces caisses pesant environ 200 kilogrammes chacune, le poids du tout est donc de 8,000 kilogrammes. Quant au montage, il n'exige pas d'autre outil qu'un marteau, et trois ou quatre hommes, sans aucune connaissance spéciale, peuvent monter l'infirmerie en moins de dix heures, rien qu'en suivant le numérotage des pièces.

Le bateau-ambulance, qui est représenté par une réduction, est d'un système facile à comprendre; toute la partie au-dessous du pont est transformée en dortoirs. Les précautions antiseptiques doivent être extrêmement minutieuses, à cause des nombreux recoins qu'offre un bateau.
A côté de ce bateau, on trouve une collection des membres artificiels dont la Croix rouge gratifie ses amputés, et pour qu'on ne suppose pas qu'un mutilé est un homme à jamais inutile, la société a exposé un de ses ex-pensionnaires, qui, muni d'un bras artificiel, se livre aux travaux les plus pénibles et les plus compliqués.
Avec quelques transformations, qu'il a fait subir à quelques-uns de ses outils, il peut exécuter n'importe quelle besogne manuelle : écrire, raboter, scier, buriner, limer; il manie également le marteau, le ciseau à froid, la plane ou le vilebrequin.
On voit que c'est consolant et qu'il n'y a pas trop lieu de se désoler pour la perte d'un ou deux membres, puisque cela peut si facilement se remplacer. C'est l'épaule qui fait mouvoir toutes les articulations de ce bras artificiel. Une anecdote à ce sujet :
On sait que le ténor Roger possédait — sans en être plus fier pour cela — un bras artificiel. C'était un appareil très perfectionné qui faisait presque illusion. Un soir, dans je ne sais plus quel opéra, Roger lève les bras au ciel, le bras pour de bon et l'autre. Un clic se fait entendre.
C'était un ressort du bras artificiel qui s'était déplacé, et le bras dut rester en l'air, au grand ennui de Roger, qui fut réduit à aller dans la coulisse remettre à la raison ce membre rebelle.


LE SERVICE D'AMBULANCES DE LA PRÉFECTURE DE POLICE

Derrière l'exposition de la Croix rouge, sous un petit hangar, la Préfecture de police a groupé ses services particuliers d'ambulance et de santé; ils sont assez réduits. Il faut dire que les véritables ambulances de Paris, celles qu'a organisées la Société des ambulances urbaines, ne sont pas là. Elles sont au Champ de Mars.
Ici nous trouvons d'abord un modèle de ces tentes que la Préfecture fait élever aux carrefours, lorsqu'il y a dans les rues des agglomérations de foule. A côté de cette tente, les voilures pour le transport des fiévreux et l'étuve mobile à désinfection par la vapeur, qui est mise — bien peu de personnes le savent — à la disposition de tous ceux qui en font la demande, basée sur le séjour chez eux d'un malade ou d'un mort, par suite d'affection contagieuse.


LES DAMES FRANÇAISES

Le but de l'Association des Dames françaises, comme celui de l'Union des Femmes de France, n'est pas de fournir des ambulances de première ligne, comme celles que nous venons de voir, mais de préparer en temps de paix des ambulances et le matériel de pansement nécessaire en temps de guerre. Ce sont des ambulances sur place qu'elles tendent à organiser, par conséquent le plus souvent assez loin du champ de bataille, en général, en troisième ligne. Aussi le type que les Dames françaises nous présentent est-il le plus perfectionné qui se puisse dans l'état actuel de la science. C'est un hôpital temporaire et transportable, d'une vingtaine de lits, basé sur les principes de la plus rigoureuse antiseptie. On sait qu'il existe chirurgicalement deux régimes pour les locaux sanitaires. L'un, basé sur l'impossibilité de production des microbes infectieux, — pathogènes, dit la faculté; — l'autre sur la destruction de ces microbes. Le premier système est l'aseptie, le deuxième est l'antiseptie.
A la Société de secours aux blessés, on n'a pas là-dessus d'idées bien arrêtées. C'est le médecin chargé de l'ambulance qui, d'après les conditions dans lesquelles il se trouve placé, et aussi d'après ses préférences personnelles, détermine le système qui sera suivi.
Dans les ambulances des Dames françaises, on est résolument antiseptique. Tout le matériel est en métal ou en étoffes, rendues réfractaires aux terribles bacilles. L'ambulance exposée à l'Esplanade, tout prés du Ministère de la Guerre, est une fraction d'un système très ingénieux d'ambulance transportable, composé de quatre constructions en croix formant quatre salles à blessés, réunies par une cinquième construction contenant les cuisines, les magasins, et le cabinet du, ou des médecins.
Ces dépendances ont été ici ajoutées à l'ambulance proprement dite, qui sans cela pourrait contenir une vingtaine délits. Le matériel des quatre salles et de la partie commune forme la charge de deux voitures à deux chevaux chacune.
Cette tente est en toile. Elle est double, c'est-à-dire quelle est formée de deux tentes, l'une dans l'autre, séparées par un espace large d'environ un mètre, qui forme un matelas d'air contre les variations de température. La tente extérieure est incombustible, la tente intérieure est antiseptique. Elle n'a, en fait, aucune communication directe avec l'air extérieur, toutes les ouvertures donnant sur le couloir de séparation.
La hauteur, qui peut être élevée à quatre mètres en été, peut être abaissée à trois mètres en hiver, ce qui évite des frais de chauffage.
Toute l'armature est en fer, comme sont en fer toutes les pièces des lits. Quant au matériel de couchage lui-même, il a été rendu autant que possible antiseptique, les principales couvertures sont formées de ouate de bois piquée entre deux étoffes légères. Une pareille couverture, très chaude, très légère, est facile à désinfecter. Au surplus, comme elle ne coûte pas plus d'un franc, on peut sans grand dommage en faire le sacrifice.
Tout ce que le chirurgien le plus exigeant peut désirer pour mener à bien une opération, a été rassemblé dans une petite salle qui se trouve à l'entrée de la tente. Sur une planchette suspendue au plafond se trouvent les bocaux qui permettent, au moyen de siphons, de faire l'antiseptie autour de l'opéré. Trois cantines de pharmacie et de pansement, une d'instruments de chirurgie, complètent le matériel, qui est au point des dernières découvertes scientifiques. Il y a pour l'infirmier une salle de veille, pour l'officier de service une chambre isolée de la salle à blessés, comme en est isolée la cuisine. Chaque lit est muni d'une sonnerie d'appel.
Un appareil très ingénieux et très simple, basé lui aussi sur l'emploi de la ouate de bois, permet de conserver pendant huit ou dix jours, la glace dont on peut avoir besoin soit pour les boissons, soit pour les pansements.
Je ne parle pas des linges et appareils de pansement. Les Dames françaises ont exposé une série de leurs travaux dans le pavillon de l'Hygiène et de l'Assistance. Il n'y a rien de mieux à faire que ce qu'elles ont fait.
Avant de quitter les Dames françaises, deux renseignements sur leur association. — Le siège social est 24, boulevard des Capucines, à Paris, et la cotisation annuelle est de dix francs.


LES FEMMES DE FRANCE

... « Le contre-amiral commandant en chef la division navale de la mer des Indes et le corps expéditionnaire de Madagascar ;
« Connaissant les sentiments des troupes et des marins servant sous ses ordres, met à l'ordre du jour,
« La société de l'Union des Femmes de France et celle des Secours aux blessés, qui toutes deux par leur zèle éclairé et leur patriotique sollicitude, ont tant contribué au bien-être de nos malades et de nos blessés.
« Quelle que soit notre gratitude à leur égard, elle ne sera jamais à la hauteur des services qu'elles nous ont rendus. »
Tel est l'ordre du jour que, le 14 mars 1886, le contre-amiral Miot signait en rade de Tamatave. Il en dit plus que de longues explications sur ce qu'ont accompli les femmes de France. Voyons un peu quels sont leurs moyens d'action.
Dans tous les arrondissements de Paris, et dans chacun des 108 comités de province de l'Union, sont organisés des cours élémentaires d'hygiène et de petite chirurgie, pansements, bandages, etc.
Ces cours ont pour but de former un corps d'infirmières hospitalières, diplômées après examen, capables d'aider les médecins en temps de guerre. L'Union forme également des infirmiers-brancardiers, pour les travaux de force que les femmes ne peuvent accomplir, soit à l'ambulance, soit sur le champ de bataille.
L'ambulance exposée par l'Union est une baraque aseptique, surélevée sur des poutrelles pour permettre la circulation de l'air. Le matériel est antiseptique. L'organisation est ici bien moins parfaite que chez les Dames françaises. L'Union des femmes de France vise, en effet à fournir beaucoup de matériel le cas échéant, et un nombre considérable d'infirmières, plus qu'à avoir une organisation rigoureusement scientifique. Ainsi, pour éviter en temps de paix les frais de magasinage, les dons en nature pour la formation du matériel de l'Union sont laissés chez les donateurs et réclamés seulement en temps de guerre.
Sur la table centrale de la baraque de l'Union, se trouve le buste d'une noble et sainte fille, sœur Marthe, une religieuse de Besançon sur la poitrine de laquelle brillent autant de décorations que sur l'uniforme d'un vieux général. Celle-là fut une des ancêtres — si l'on peut parler ainsi d'une religieuse — de toutes les dévouées ambulancières que nous voyons aujourd'hui à l'œuvre.
Les femmes de France ne pouvaient se placer suas un plus beau patronage.


LA LIGUE DE LA PAIX

Ce ne sera pas sortir de notre cadre actuel que de consacrer quelques lignes ici à d'autres femmes, qui elles aussi se sont occupées de la guerre, non pour panser les blessures qu'elle cause, mais pour supprimer la guerre elle-même.
Ce sont des Américaines qui se sont installées derrière l'exposition d'Économie sociale, dans un coin du pavillon occupé par la Société universelle des Femmes pour la tempérance. Leur exposition se borne à quelques brochures, qu'elles distribuent avec une conviction profonde qui, à elle seule, empêcherait de les trouver ridicules.
Elles ne me paraissent point prêter à rire ces femmes, utopistes si l'on veut, qui croient qu'il vaut mieux ne pas se blesser que d'avoir à guérir des blessures.
Elles étaient au début une poignée. Aujourd'hui elles s'appuient sur de puissantes sociétés, en France, en Angleterre, en Italie, en Amérique surtout. L'idée qu'elles ont semée, à travers les moqueries et malgré les décharges de mitrailles, germe. Elle deviendra un grand arbre. Elles ont bien fait, ces femmes, qui croient à la supériorité de l'arbitrage sur la guerre, de venir planter ici leur pacifique drapeau.
Écoutez ce réquisitoire contre la guerre :
« Le moyen de discussion adopté par les grands royaumes de l'Europe est celui des bêtes sauvages. Les deux antagonistes se battent jusqu'à ce que l'un d'eux soit mis hors de combat, jusqu'à ce que des milliers de demeures soient désolées par le deuil, et la terre rougie par le sang des tués.
« Seulement les événements sont plus considérables lorsque deux nations sont en guerre que lorsque deux ouvriers se disputent. Il y a des chevaux et des canons et le bruit de la bataille; les correspondants des journaux écrivent des récits saisissants, et des gens disent que tel ou tel combat a été une glorieuse victoire, même il en est qui se rendent dans les églises pour rendre grâces à Dieu avec des hymnes de louange.
« Malgré cela, vous pouvez être certain que le principe de la guerre est partout le même et que les résultats se ressemblent en quelque mesure, mais dans des proportions différentes, quand deux nations luttent avec puissance ou quand deux pauvres ignorants se battent comme des sauvages, jusqu'à ce que l'un tombe et que l'autre n'y voie plus guère pour se conduire. »
J'entends d'ici la réponse : le meilleur moyen de ne pas avoir la guerre, c'est d'être à même de la faire. Ecoutez encore cette page, éloquemment sarcastique, d'Adolphe Roussel :
« La paix armée ! Deux mots qui hurlent de se trouver ensemble. C'est comme si l'on disait : un cadavre vivant. Tacite a dit : Si vos pacem para bellum : si vous voulez la paix, préparez-vous à la guerre; n'eût-il pas mieux fait de dire : Si vous voulez la paix, préparez-vous à la paix! Vous voulez un résultat et vous vous préparez à un résultat contraire. Voilà ce que c'est que la paix armée. Contradiction énorme et qui n'a vécu que parce qu'elle avait un dicton latin pour appui... Vous fondez des canons, vous faites des cartouches, vous multipliez les éléments de destruction. Mais n'approchez-vous pas l'allumette de l'amadou? Êtes-vous bien sûrs que vous, qui ne voulez pas d'incendie, vous ne serez pas brûlés dans votre maison? Voilà la paix armée ! »
Pour nous, après ces deux études faites ici, à l'occasion de ce grand congrès de la paix, sur la guerre et les moyens de réparer les maux qu'elle cause, nous ne pouvons que souhaiter qu'un jour cette vieille maladie, quasi inhérente à la nature humaine, disparaisse pour jamais et que partout l'univers, retentisse la bonne parole qui tomba sur le monde, il y a bientôt dix-neuf siècles : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »

©Livre d'Or de l'Exposition - Paul Le Jeinisel.