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Roumanie


Roumanie à l'exposition de Paris 1889

La Roumanie ne participe pas d'une façon officielle à l'Exposition de Paris ; mais les Chambres roumaines n'en ont pas moins voté, comme encouragement aux exposants, une somme de 200,000 francs, auxquels sont venus se joindre 80,000 francs, obtenus par des souscriptions publiques, et 220,000 francs, produit d'une loterie dite : Loterie de l'Exposition de Paris.

L'historique de la participation de la Roumanie à l'Exposition de Paris est des plus curieux. 11 montre toutes les sympathies nourries par le peuple roumain pour la France. Quand, en 1884, M. de Coutouly, ministre de France à Bucharest, demanda à M. Bratiano, qui était alors premier ministre, de prendre part à l'Exposition, on lui répondit : « Nous ne pouvons pas prendre part à l'Exposition, non pour des raisons politiques, mais pour des raisons économiques. » Au printemps de 1888, M. Bratiano fut remplacé par M. Garp. M. de Coutouly alla trouver le nouveau premier ministre qui lui répondit : « Nous ne pouvons pas prendre part à l'Exposition de Paris, non pour des raisons économiques, mais pour des raisons politiques. » Il était donc bien évident qu'on se heurtait à un mauvais vouloir de la part du gouvernement roumain.

C'est à ce moment que les sympathies de la population furent réveillées par un Roumain habitant Paris, M. Ciurcou, qui amontré dans l'organisation de la section roumaine une énergie, un courage au-dessus de tout éloge. Il rédigea un appel à la population roumaine qui fut publié dans tous les journaux de la Roumanie, forma un courant d'opinion irrésistible, et quelques jours plus tard, un comité était fondé à Bucharest, comité composé de tous les ministres actuels (car M. Carp a été, lui aussi, renversé), et présidé par le prince Georges Bibesco, cet ami chevaleresque de la France qui, après avoir combattu sur le champ de bataille, a voulu aussi être au bon combat de la paix et de l'industrie. Ce sont ces messieurs qui ont obtenu des Chambres et des particuliers les souscriptions dont nous avons donné le montant plus haut, souscriptions qui ont permis au prince Bibesco et à M. Ciurcou d'organiser la section roumaine, décorée par les soins de M. Charles Lecœur, architecte du gouvernement.

La Roumanie occupe 1,12b mètres carrés. La commission aurait eu besoin d'un espace beaucoup plus grand, mais il a été impossible de le lui accorder. On ne croyait pas que la Roumanie, qui est avant tout un pays agricole, réussirait à faire un aussi grand nombre d'envois.

Il est vrai qu'on ne savait pas que la commission essaierait surtout de faire une exposition ethnographique et pittoresque.

La façade de la section rappelle en tout l'architecture et les arts décoratifs du pays. On a tenu à donner le même caractère à l'intérieur de la section : la façade, les portes, les pavillons latéraux, les vitrines même sont copiées sur des motifs empruntés aux églises de la Roumanie. La plus grande de ces vitrines, celle du centre, est une reproduction du dôme de la fameuse cathédrale d'Ardgesch.

La dominante, si l'on peut s'exprimer ainsi, de l'exposition roumaine, c'est la broderie, du reste comme dans toutes les sections des pays demi-orientaux. Il y a dans les vitrines du Champ de Mars des broderies roumaines qui sont véritablement de toute beauté, d'une finesse et surtout d'une originalité de dessin qui frappent d'étonnement, quand on sait que les broderies, tout aussi bien que les tapis, sont tissés sans aucun modèle par des paysannes qui n'ont à leur disposition que des métiers très primitifs. Les tapis sont, paraît-il, d'une solidité extraordinaire. Il n'est pas rare de voir un tapis durer pendant plusieurs générations. Parmi les broderies, l'exposition de Mme de Lucesco mérite une mention particulière.

Les objets qui la composent ont coûté sept ans de travail. Il est vrai de dire que Mme de Lucesco a. tissé elle-même l'étoffe sur laquelle elle a brodé.

Dans un autre coin de la section, de bien curieux costumes nationaux, exposés par la société Furnica, placée sous le patronage de la Reine qui tient beaucoup à conserver le costume national si pittoresque de la Roumanie. Elle aura beaucoup de peine à y parvenir, à en juger par les nombreuses expositions de confections et de chapeaux, tout " à l'instar de Paris ", ce dont les Roumains sont fort fiers, et ce qui désole les amateurs de pittoresque. Un peu plus loin, de très belles fourrures, exposées par M. Prager, de Bucharest. Beaucoup de cuirs et encore plus de bottines, de bottes et de souliers, avant d'arriver à l'arsenal royal dont les ateliers sont dirigés par un Français, M. Angeli. On y trouve naturellement toutes les armes perfectionnées dont on fait usage dans les armées modernes. Une assez curieuse exposition de produits céramiques se trouve à côté d'un obélisque en sel qui nous rappelle la richesse du sol en Roumanie. Le royaume est représenté dans toutes les sections de l'exposition agricole, au quai d'Orsay; des vins, des bois, (entre autres une rondelle de noyer de deux mètres de diamètre, provenant des forêts de M. le général Floresco, président du Sénat roumain) et enfin, pour ne pas allonger l'énumération, l'exposition de confiserie de M. Capsa, qui s'intitule élève de Boissier. Après cela, il n'est pas permis de douter des sympathies que l'on a en Roumanie pour la France.


Le Chalet roumain.

Le comité roumain a eu aussi l'idée de faire construire, dans le prolongement de la rue du Caire, un chalet-restaurant qui est simplement une des, merveilles de l'Exposition.

C'est la reproduction exacte de la maison de campagne roumaine avec son pignon, sa tour et son toit saillant. Le tout a été bâti par M. Oscar André, d'après les données fournies par M. Alexandre Ciurcou. L'intérieur du chalet répond à l'extérieur; on y entend des tziganes roumains qu'il est bon de ne pas confondre avec leurs confrères hongrois, car ils sont encore naturels, tandis que les voyages ont quelque peu gâté les tziganes hongrois. On y est servi par de vraies Roumaines, fort jolies sous leurs costumes pittoresques.

Elles ne disent pas un mot de français, ce qui permet de certifier qu'elles ne sont pas des Batignolles. La nourriture servie dans ce chalet est naturellement roumaine. Aussi y mange-t-on beaucoup de mets roumains, entre autres le potage aigrelet au borsch, qui est aussi le plat favori des Russes, puis la fleica ou beafteak roumain, les frigarui ou filets de bœuf en brochette grillés, etc. Comme boissons il y a la tzuica, qui est de l'eau-de-vie de prunes, et un vin qui rappelle fort le muscat et qui se nomme du tamaïosa. Les amateurs d'exotisme culinaire doivent donc aller au chalet roumain ; ils y trouveront amplement de quoi satisfaire leur curiosité, et ils y passeront des moments fort agréables.

© Guide Bleu du Figaro et du Petit Journal 1889