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Portugal


Portugal à l'exposition de Paris 1889

Architecte(s) : Achille Hermant

Le Portugal a l'un des plus jolis palais qui soient à l'Exposition. Par malheur il faut pour le trouver y mettre autant de constance qu'on a mis de soin à le dissimuler.

Il est cependant en bonne place, puisqu'il est élevé le long de la Seine. Mais de ce côté-là sa façade est purement décorative, elle est inaccessible, le palais, étant bâti sur pilotis, trempe dans l'onde impure les piédestaux de ses pilastres et la base de ses murailles.

Son entrée est sur la berge, par côté ; on y arrive par une sorte de petit raidillon, une échelle de meunier qui dessert le ponton des bateaux-omnibus. Une autre des entrées relie le Palais du Portugal au Palais de l'Alimentation, qui lui est mitoyen, et une troisième aboutit dans un cul-de-sac formé par une des galeries de l'Agriculture et le Palais de l'Alimentation déjà nommé.

C'est grand dommage d'avoir ainsi caché ce bijou d'architecture, tout blanc, et tout coquet, qui profile sur la Seine ses gracieuses façades avec ses balcons et ses poivrières d'angle, mais la place manquait!

Le style n'est pas tout ce qu'il y a de plus défini. Gela va depuis la Renaissance jusqu'à notre style Louis XV; en tout cas, c'est du meilleur style, puisque c'est de celui qui plaît à tout le monde. Les balcons sont ornés de marmousets dans le goût de ceux de Versailles.

Aux deux extrémités de la façade sur laSeine s'élève un belvédère fort gracieux. Il n'y a aucune porte donnant sur le fleuve et pour cause, mais les fenêtres sont d'un beau style.

La façade latérale sur la berge ne pèche que par l'escalier un peu mesquin. Mais les trois grandes baies qui ajourent ce côté, rachètent ce défaut par le grand caractère qu'elles donnent à l'entrée.

L'intérieur du Palais est d'une construction particulièrement bizarre; y a-t-il deux, y a-t-il trois, y a-t-il quatre étages? On ne saurait le décider. Ce qu'il y a de certain c'est qu'on y chercherait vainement un rez-de-chaussée.

L'escalier qui dessert les étages, ouvrant sur le cul-de-sac dont nous avons parlé, il faut supposer que c'est par la que l'architecte a eu l'intention d'introduire les visiteurs dans son palais.

On arrive au beau milieu de cet escalier. Descendez-le, vous êtes dans un sous-sol; montez-le, vous êtes au 1er étage. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de rez-de-chaussée. Tout le milieu du palais est ouvert au 4er et au 2e étage, pour permettre au ciel ouvert d'éclairer le sous-sol, qui n'en est pas un puisque du côté de la Seine il y a des fenêtres en façade. Je vous assure que c'est d'une très bizarre architectonique. Le salon latéral du premier étage à gauche, forme une galerie à 4 côtés par le milieu de laquelle s'éclaire le sous-sol.

Cela fait en tout seize salons et une surface assez considérable. Mais de ses seize salons, le Portugal n'en occupe par lui-même que cinq. Les onze autres sont consacrés à ses colonies. Le Portugal est, en effet, dans le même cas que la Hollande, c'est-à-dire que la proportion est absolument démesurée entre l'importance de la métropole et celle des colonies. Et encore, les colonies portugaises ne sont-elles plus que l'ombre d'elles-mêmes, malgré l'étendue des territoires d'Afrique, en Guinée, au Congo, au Mozambique. Il y avait une disproportion bien plus évidente jadis, alors que la suprématie lusitanienne s'étendait sur le Brésil, cet immense empire qui pourrait contenir et taire vivre, doublée ou triplée, toute la population de notre vieille Europe.

Le développement de ces colonies tient au caractère aventureux de ce petit peuple et nous pouvons prendre notre part de fierté de leurs grandes entreprises. Ce fut un cadet de France qui, ayant pour toute fortune et pour toute aide, les bonnes épées de quelques compagnons et la sienne, s'en vint jadis conquérir à la pointe de la rapière, sur les Maures d'Espagne, le royaume que ses successeurs maintinrent intact. Aujourd'hui encore, avec les Bragance, c'est une maison d'origine française qui règne sur le Portugal, un pays qui ne fait pas beaucoup parler de lui dans les conférences diplomatiques, mais qui marche bon train dans une voie de progrès moral et matériel.

Si l'industrie y est encore naissante, elle arrive du premier essor à des productions parfaites. Voyez-en pour preuve, la superbe collection de faïences, qui est répartie un peu partout dans le Palais portugais, dans lequel elle forme à la fois l'exhibition la plus considérable et une partie importante de la décoration. La céramique est,certainement un des arts les plus caractéristiques pour juger de la valeur industrielle d'un pays. Le développement des procédés modernes substitués à l'art des anciens maîtres faïenciers, est la conséquence de toute une poussée d'investigations, de recherches, de tout un ensemble de résultats préalablement acquis dans nombre d'industries variées.

Eh bien, ces faïences dans le goût des meilleures productions de notre illustre Bernard Palissy, proviennent d'une usine installée il y a quelques années, quatre ou cinq, seulement.

Et elles sont parfaites, irréprochables. Les assiettes, les plats avec décor de reptiles ou de fruits en relief, les vases le long desquels serpentent des végétations, ou grimpent des lézards, tout cela a un véritable cachet de fantaisie primesautier, jointe à une minutieuse étude de la nature; le tout mis en œuvre et parachevé par les moyens les plus perfectionnés.

Pour relever la décoration des salons, qui a presque été entièrement demandée aux guinées, c'est-à-dire à ces tissus de coton violemment coloriés que l'on fabrique pour les nègres, on a eu recours aux faïences. Il y a des trophées ou des écussons formés d'animaux gigantesques, le plus souvent de crustacés.

Ils sont saisissants de réalité.


A vrai dire, après ces céramiques l'exposition proprement dite du Portugal ne comprend guère que des vins.

Mais quelle riche gramme de vins! Pour nous, tout est Porto, ou Oporto, comme disent les Portugais dans leur ignorance de la langue française. Mais eux savent qu'ils ont plusieurs centaines de variétés de vins et toutes plus exquises les unes que les autres. Ces vins occupent à gauche le sous-sol et le 1er étage. Le milieu du sous-sol, soit trois salons sur cinq, est la part que s'est réservée le Portugal pour lui-même.

Cette installation des vins a été faite avec beaucoup de simplicité et de pittoresque, le long des colonnettes qui supportent les plafonds, comme le long des vitrines, s'enroulent les festons d'une vigne, si joliment imitée qu'elle réconcilierait avec les fleurs artificielles. Mais c'est surtout à gauche que cette exposition devient charmante.

Au milieu du sous-sol se dresse un trophée, une sorte de kiosque de 4 ou 5 mètres de hauteur, terminé par un toit couvert de tuiles vernissées. Un des côté du salon est occupé par un bar, qui est de beaucoup le plus coquet de toute l'Exposition. C'est une construction adossée, en bois noir et en panneaux de faïence, avec un toit en auvent également formé de tuiles de faïences, allant du vert au brun, dans une agréable tonalité. Là dedans, on vous débite du vrai porto et du vrai madère garanti d'origine. Le prix est assez élevé pour vous laisser après cela des doutes sur la provenance de tous les madères que vous pourrez boire à l'avenir. Mais il est accompagné d'un joli sourire de la serveuse, et cela compense le prix élevé.

Au 1er étage, toujours à gauche, la galerie dont nous avons parlé est couverte d'une vigne sur toute sa surface. A cette vigne pendent des raisins, tellement nature qu'on en mangerait.
Les autres salons du Portugal sont occupés par les produits agricoles et minéraux.

L'industrie n'est représentée que par la céramique dont nous avons parlé et par des tissus, tapis, manteaux, ceintures, couvertures, etc., de couleurs voyantes que Ton a disposés un peu partout d'une manière très décorative.


Madère occupe la moitié d'un salon installé agrestement avec des ouvrages de vannerie, servant de support aux tonnelets et aux bouteilles du célèbre vin.

Je me souviens qu'un jour, à Cette, je passais devant une sorte de chais, d'où sortait la plus effroyable odeur de vin aigre et de raisin pourri.

Une fabrique de madère, répondit-on à mes questions ou plutôt aux très significatives grimaces de mon appareil olfactif. Et j'eus mille peines à obtenir de mes bons Cettois, qu'ils convinssent que le vrai madère n'était pas le produit qu'ils élaboraient chimiquement, en soumettant le picpoul à je ne sais quelles tortures. Qu'ils viennent au Palais du Portugal et ils seront convaincus qu'il y a du vrai madère, de l'authentique, fabriqué par le bon Dieu tout seul sans la collaboration des enclos pestilentiels. Deux mannequins avec le costume des Funchalais nous représentent même les naturels qui récoltent le raisin à Madère, ce qui prouve que non seulement l'île de Madère existe, mais encore qu'elle est habitée.



Les autres colonies portugaises ont envoyé les productions les plus variées et l'on peut parcourir depuis les fétiches congolais jusqu'aux fines sparteries chinoises, en passant par le Mozambique et les Indes portugaises, une série de civilisations, ou de sauvageries, qui à elle seule constitue un curieux cours d'ethnographie.

Il y a des armes de Macao, qui montrent toute la férocité de l'armurerie chinoise, à côté d'écrans et d'objets tissés en bambou qui dénotent toute l'habileté manuelle des ouvriers jaunes. Les étoffes indigènes sont — certaines du moins — de toute beauté.

A côté de ces produits d'une civilisation tellement avancée qu'elle est retournée à la quasi-barbarie, voici la barbarie qui s'essaie à la civilisation. Dans la vitrine du Congo, une idole se dresse, très digne, modelée en terre, évidemment d'après un homme blanc; l'angle facial, le nez, les lèvres n'ont rien de congolais.

Pour orner leur divinité, les Congolais l'ont garnie de clous. Ah ! mais pas des clous décoratifs, non : de bon gros clous bien massifs, bien tordus, bien rouilles, et, suprême coquetterie, ils lui ont enchâssé au beau milieu du ventre un morceau de miroir carré. Cela n'empêche pas ce dieu d'avoir grand air.

Voici une hutte de Goa, toute en bambou. Voici des embarcations creusées par le feu. Vraiment, on se demanderait ce que les Portugais peuvent bien tirer de ces pays perdus, où le soleil se marie avec la terre pour engendrer des cailloux, si l'on ne voyait de superbes défenses d'éléphant et des lingots d'or, provenant de la mise en barre des paillettes fluviales.

Les îles Saint-Thomas, les îles du Cap-Vert, tout un empire portugais entouré d'eau, ont envoyé des bois; il y en a de remarquables, comme sont, du reste fort remarquables aussi, les produits des forêts portugaises.

Ce qui me fait songer que j'ai oublié de citer une très curieuse installation montrant les bois, lièges, osiers, etc , appliqués à la viticulture, l'art du pressoir, delà cave et du cellier. C'est fort intéressant.

Après cette rapide visite, on peut dire adieu au coquet Palais du Portugal. Il a été l'un des privilégiés de l'Exposition; en effets la première crue de la Seine pouvait l'emporter, tout au moins l'endommager sérieusement; et la Seine est restée sage.
Ce qui a été heureux, car sous son apparente solidité, cette construction est d'une extrême légèreté; les parois qu'on jurerait de pierre sont simplement de bois recouvertes de toile peinte en blanc ; il faut toucher du doigt pour le croire.

©Livre d'Or de l'Exposition - Paul Le Jeinisel.