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Espagne


Espagne à l'exposition de Paris 1889

Architecte(s) : Enrique Melida

Le grand pavillon espagnol des produits alimentaires est dans le style des monuments historiques arabes, semblable à ceux que l'on voit encore à Tolède. Il est en briques et pierres. Les armes d'Espagne dominent le pavillon central. La crête est finement découpée. C'est d'ailleurs M. Melida, architecte, chargé de la restauration des monuments historiques espagnols, qui l'a exécuté. On ne pouvait mieux s'adresser.

Le pavillon des colonies, situé en face, est dû à un architecte français, M. Pluimin. C'est grâce au député de la Havane, M. de Batanero, que l'on a pu installer cette exposition, dont l'emplacement avait été refusé tout d'abord et qui, à force de démarches et d'instances, finit par obtenir environ 700 mètres carrés, par l'intermédiaire de MM. Alphand et Berger.

Pénétrons dans le Pavillon espagnol et visitons d'abord les caves, situées dans le sous-sol. On y arrive par un bel escalier tout en marbre et granit de Huelva. Cette carrière de Huelva aura servi à bien des décorations dans l'Exposition. Les caves sont spacieuses, parfaitement claires et aérées et n'ont de caves que le nom.

Là s'alignent d'interminables files de bouteilles, contenant des vins de toutes couleurs, depuis le vin blanc le plus
clair jusqu'au vin rouge le plus épais et le plus capiteux. Quelques futailles bien vernies achèvent la ressemblance avec les célèbres bodegas espagnoles.

L'ouvrage de M. Sempé sur les vins d'Espagne nous servira un peu de guide à travers ces innombrables échantillons.
?Le climat très sec, le sol pierreux et si tourmenté de la péninsule, joint à la fertilité de bien des vallées, conviennent parfaitement à la vigne. Au nord, au centre, au midi, il y a de la vigne à peu près partout. La fortune actuelle et future de l'Espagne est dans ses vins qu'elle néglige trop. Elle en exporte annuellement pour 300 millions de francs environ. Elle pourrait facilement doubler son exportation. Le vin est si abondant et l'eau si rare, qu'il est assez commun de voir le vin remplacer l'eau dans les ouvrages les plus usuels, pour gâcher du plâtre par exemple, il faudrait aller chercher l'eau beaucoup trop loin, car il pleut rarement en Espagne; c'est ce qui fait que les Maures avaient si bien compris dès l'abord la nécessité de se procurer de l'eau, et surtout de bien utiliser celle qu'ils avaient. Dans bien des provinces il est des règlements sévères pour éviter le gaspillage de l'eau. C'est probablement à cause de ce principe :que Tonne sait généralement pas jouir de tout le bien qu'on a, que l'Espagne est un des pays où la consommation du vin est le plus faible. Je parle bien entendu des pays vinicoles. Ainsi, dans la péninsule, on produit annuellement 123 litres par habitant, presqu'autant qu'en France, et en Portugal 100 litres, tandis que chaque habitant ne consomme annuellement que 65 litres en Espagne, 74 litres en Portugal et 115 litres en France. Il s'ensuit qu'en France seulement nous savons apprécier la qualité de notre vin qui, il faut le dire, est infiniment mieux soigné.

Si le phylloxéra ne fait pas trop de ravages, l'Espagne a un bel avenir, au point de vue dé la production vinicole et surtout de l'exportation, car peu à peu elle apporte des perfectionnements de plus en plus grands dans la préparation de ses vins. La vigne, dans la péninsule, est beaucoup plus vivace que nulle autre part. Au bout de cent ans elle est encore en plein rapport. Les plants sont enfoncés jusqu'à un mètre et plus de profondeur. Mais les difficultés de communication et un système d'impôts déplorable sont encore de graves entraves à cette production et à son exportation.

La production annuelle est d'environ 22 millions d'hectolitres, récoltés sur une surface d'environ 1,200,000 hectares. Les provinces en fournissant le plus, par ordre décroissant, sont : Barcelone, Sarragosse, Tarragone, Cadix, Valence, Logrono, Malaga.

Et maintenant commençons la revue des vins du sous-sol de l'exposition, en tournant toujours à droite. La première exposition est celle de la Chambre de commerce de Logrono, comprenant des vins légers, ayant un goût de terroir assez prononcé, se conservant difficilement; cependant les vins de Navarre, plus alcooliques, se tiennent mieux. Les vins d'Aragon : Priorato et Corinena, se conservent assez bien. Le vin de Benicarlo (Catalogne) est très renommé. Les vins de Tarragone sont légers et agréables. Le vin de Ribera, récolté à 600 mètres d'altitude, et d'autres environnants, en vieillissant, ressemblent beaucoup au Jerès. C'est aussi dans cette région du nord que sont les vins très connus du Rioja.

Après la chambre syndicale de Logrono, vient la province de Madrid, où l'on récolte beaucoup de vins légers, neutres, de belle couleur. Le vin de Cuença est ordinaire. Le vin de Valdepenas est très renommé, d'un beau rouge foncé, capiteux; on prétend qu'il provient de vignes transportées autrefois de Bourgogne. Sa réputation en Espagne est très grande. Il n'y a pas de banquets sans Valdepenas. Les vins de Tamelloso sont des vins blancs assez agréables.

La Chambre de commerce de Huelva expose principalement les vins du sud de la péninsule. Là, les vins sont riches en sucre, la température étant très élevée.

C'est la patrie des fameux vins de Jerez, Malaga, Alicante, des vins blancs de Cadix et de Huelva; des vins rouges de Valence et d'Alicante. La préparation des vins est aussi mieux soignée. Les vignes produisant le vin de Jerez sont aussi soignées que celles qui nous donnent les grands Champagnes. Les raisins sont cueillis, grain à grain, à mesure de la maturité. Ces vignobles occupent 600 hectares;, presque tous entre les mains des Anglais.

Les Jerez se divisent en secs et doux. Parmi les premiers on distingue le Jerez sec proprement dit et le Jerez amontillado. Ce dernier a un bouquet parfois moins prononcé que le précédent. Le Jerez sec le plus foncé et alcoolisé, est ce qui constitue Je Brown-Scherry. Le Jerez amontillado a une saveur plus fine.

Les vins doux de Jerez sont : le Pajarete dont le Pedro Ximenès est une variété et le Moscatel ou Muscat, fait avec du raisin muscat très sucré. Le Jerez se conserve plus de cent ans.

Les autres vins sont les vins de Grenache, Malvoisie, Rancio, Malaga, Tintilla, Rota, Manzanilla. Enfin les vins d'Alicante sont excessivement estimés, ils sont neutres, savoureux, bien colorés, riches en alcool, par suite se conservant assez bien. Comme nos vins du Roussillon, ils ne doivent pas être employés trop tôt après la récolte, car ils subissent une seconde fermentation.

Au centre des caves, sont des vitrines contenant diverses eaux minérales qui ne sont pas encore très connues. Puis des expositions de bouchons et de tonnellerie.

Montons à l'étage supérieur, où nous trouvons les produits alimentaires et quelques industries diverses. D'abord delà céramique dont nous avons déjà parlé dans l'article sur l'Espagne, des objets de vannerie, des fers ouvrés, des savons, d'énormes filets très fins pour la pêche à la sardine, puis des conserves de sardines à l'huile de Santander, des anchois sans arêtes de Barcelone, des jambons de Moutauchez, qui sont les plus réputés, les raisins secs, produit important pour le pays. On le prépare de deux façons : à Malaga, on coupe la tige aux trois quarts et la grappe sèche sur place; à Valence, on la trempe dans l'eau bouillante, puis on l'a sèche au soleil. Les premiers sont les meilleurs.

Le chocolat mérite une mention spéciale, c'est un mets national, il est considéré comme un aliment parfait, aussi apporte-t-on beaucoup de soins à sa fabrication. Le chocolat espagnol est généralement bon.

Les sucreries, qui sont aussi largement représentées, sont très en faveur auprès des dames espagnoles; Gn ne saurait se figurer la quantité de fruits confits, d'oranges glacées, de bonbons de toutes sortes, consommée dans une loge de théâtre pendant une soirée.

Les fruits conservés au sirop ou à l'eau-de-vie sont également très recherchés; cette exposition ne laisse rien à désirer.
Au centre de la galerie se trouve un grand olivier en métal argenté, portant en guise de fruits de grosses boules en verre pleines d'huile d'olive. C'est surtout en Andalousie que se fait cette préparation. L'huile espagnole a un goût assez prononcé qui ne plaît pas à tout le monde.

Citons encore le safran, les confitures, la verrerie,' diverses mines dont nous avons déjà parlé dans un article spécial, les pâtes, les petits fours, et quelques eaux minérales purgatives, notamment l'eau de Rubinat, bien connue maintenant.

En sortant du pavillon, nous restons encore en Espagne. Pour arriver au Pavillon des Colonies qui est en face, il faut passer entre plusieurs petits kiosques de dégustations diverses : vins, liqueurs, tabacs de la Havane.

Tous sont occupés par des Espagnols des deux sexes, en costume national. Il y a surtout un de ces petits établissements qui a un grand succès. Il est occupé par deux jeunes et jolies Espagnoles, une brune et une blonde, deux véritables manolas. Théophile Gautier eût été au comble de la joie s'il avait pu contempler ce type presque disparu complètement, lui qui l'a cherché si longtemps et qui ne l'a aperçu qu'une fois à Madrid, portant la mantille noire placée à l'arrière de la tête sur le haut peigne et retombant sur les épaules, quelques fleurs dans les cheveux, la jupe courte aux couleurs éclatantes laissant voir la jambe fine et bien cambrée, le pied enfermé dans de petits chaussons de satin. Les brunes ont, paraît-il, plus de succès que les blondes en Espagne, pour nous, qui sommes moins exclusifs, nous trouvons charmantes ces deux petites manolas.

Pour comploter l'illusion, si le soleil veut bien en outre s'y prêter, il y a encore une estrade sur laquelle des musiciens chantent et jouent des airs espagnols, accompagnés des inévitables tambourins et castagnettes.

Pénétrons dans le Pavillon des Colonies. A droite, les îles Philippines exposent les divers produits naturels : riz, ananas, café, casse, curcuma, tamarin, indigo, bois de campèche. Puis toute une collection de bois pour l'ameublement.

Il y a surtout neuf chaises ou fauteuils en bois sculpté, avec incrustations en nacre et ivoire, d'un travail merveilleux. Ces meubles sont en bois de Mavodangon.

Une vitrine contient une chemise d'homme brodée, dont le tissu est fait avec du fil d'ananas. La plus fine batiste n'est certainement pas plus belle que l'étoffe de cette chemise. Il y a aussi une chemisette d'enfant, du même tissu. Enfin les étoffes de Tinalap, faites encore avec les fibres végétales, imitent absolument nos soies ou nos surahs. Les étoffes, en fil de lapaca, sont également très intéressantes.

Citons aussi une belle exposition d'épongés et d'écaillés de tortues.
Cuba et Porto-Rico exposent leurs cacaos, cafés, cannes à sucre et leurs rhums, qui sont aussi bons que les rhums anglais.

Toute la partie gauche du pavillon est consacrée aux cigares de la Havane. Il y en a pour tous les goûts, des
grands, des petits, des gros, des longs, des tortillés, des cigarettes pour hommes ou dames. Que de tentations ont dû éprouver les fumeurs en circulant autour de ces vitrines !

L'exposition espagnole est de beaucoup une des plus variées et des plus réussies parmi les expositions étrangères.

©Livre d'Or de l'Exposition - S. Favière.