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Chine


Chine à l'exposition de Paris 1889

On s'étonnera peut-être que la Chine, eu égard à son importance commerciale et à sa population de 400 millions d'habitants, n'occupe pas au Champ de Mars une place plus considérable, mais on aurait tort d'accuser d'indifférence ou de rancune le gouvernement impérial.

Il ne faut pas oublier en effet que lorsque nous invitâmes, l'année dernière, la Chine à participer à notre Exposition, le Tsong-li-Yamen (ou plutôt le Foreign office, le quai d'Orsay du Tsong-li-Yamen, conseil des ministres et chancellerie de l'empire) se trouvait embarrassé, pareilles demandes lui ayant été adressées à la fois par l'Angleterre pour son, exposition coloniale, par l'Espagne pour l'exposition de Barcelone et par la Belgique pour le Concours de Bruxelles.

Le cabinet de Pékin ne voulait pas accepter l'invitation d'une seule puissance et ne pouvait, par contre, prendre part à tous ces divers tournois sans entamer des capitaux dont les désastres causés par le débordement du fleuve Bleu et la ruine de centaines de milliers de familles lui dictaient l'emploi.

Le représentant du Céleste Empire s'excusa donc à Paris, mais son gouvernement, soucieux de nous témoigner ses sentiments amicaux, donna l'ordre aux fonctionnaires (ce sont des Européens et des Américains) de ses douanes dans les ports ouverts au commerce international d'encourager les négociants et industriels désireux d'exposer à Paris. On leur accordait dans ce but franchise des droits d'exportation.

La publicité donnée à ces bienveillantes dispositions resta sans effet jusqu'en 1888 et le représentant de la Chine ne put s'engager à utiliser l'emplacement que lui concédait la direction de l'Exposition. Si bien que nous n'aurions pas eu de section chinoise, si, au commencement de cette année, de riches négociants de Canton, encouragés par leurs succès à Barcelone, ne s'étaient décidés à demander une travée.

Il était trop tard. M. Berger et ses collaborateurs n'avaient plus de place, mais ils s'empressèrent d'offrir un terrain de 300 mètres sur l'Avenue de Suffren, près du vestibule Desaix. C'est là que s'élève le pavillon chinois.

Par malheur, le temps manquait alors pour faire beau et grand avant l'ouverture : Canton, le port le plus rapproché, est à 35 jours de Marseille. Comment faire venir les matériaux et les ouvriers nécessaires? Comment être prêts pour le 5 mai? Il fallut se résigner à s'adresser à un architecte français.
Rendons du moins cette justice à notre compatriote: il a su donner à sa construction hâtive un caractère suffisamment chinois; avec son toit surmonté de trois tours, son pavillon ressemble suffisamment à l'aile de ces monastères boudhistes que le général Tcheng Ki Tong, cet érudit et ce remarquable écrivain, a si bien décrits dans notre Figaro. La décoration extérieure, bois sculptés et de couleurs, vient d'ailleurs de Chine.

Entrons dans le pavillon. Des émerveillements nous y attendent. Que serait-ce si les exposants, comme nous le souhaitions en notre qualité de chinophile et d'ancien voyageur dans l'Empire du Milieu, avaient été plus nombreux ?

Car ils sont quinze, dont quatre seulement en nom. Deux de ces derniers sont de ces riches marchands cantonnais dont nous avons parlé. Ils occupent les cinq septièmes de la façade; les deux autres septièmes sont concédés à des commerçants chinois établis de longue date à Paris.

Que signaler cependant entre tant de trésors? D'abord, ce sont des écorces de bambou exquisement peintes : décoration ordinaire, des expositions chinoises et qu'on voit pour la première fois en Europe. Ensuite, à l'intérieur du pavillon et avant tout, des broderies. Admirez, par exemple, ce grand tapis de 2m,50 sur 7 mètres, œuvre de 18 mois — chef-d'œuvre de trame. Et comme elle est souple, cette broderie,et moelleuse : un secret de métier que nous pouvons trahir : on l'a battue longtemps avec de lourds marteaux avant de l'envoyer à la teinture.

Des tapis, encore des tapis. Fonds satin blanc, sujets variés, une harmonie parfaite de couleur. Puis, des panneaux brodés : la visite des oiseaux à leur roi et à leur reine.

Voici des couvertures de riz, des rideaux, des écrans, des éventails, des paravents, des cadres, mille bibelots adorables de coloris et de formes.
Plus loin, des ivoires d'un travail admirable de finesse et de goût. Voyez plutôt ces bateaux-fleurs du Tchu-Kiang. A présent, voici les boîtes, aux incrustations de bois dur et à la décoration faite de plumes vertes — une spécialité cantonnaise.

Là, nous trouvons les meubles. Ebène, santal, incrustés de nacre et d'ivoire. Vingt merveilles dont plus d'une est inédite.

Enfin, voici le royaume de la porcelaine, dont il ne faut rien dire, cette section méritant un volume; voici les tableaux, les écrans, les instruments de musique, voici...
Mais il y a beau temps que le lecteur a fermé son Guide, tout à ce régal des yeux qu'il s'offrira plusieurs fois au Pavillon chinois.

© Guide Bleu du Figaro et du Petit Journal 1889