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Argentine


Argentine à l'exposition de Paris 1889

Architecte(s) : A. Ballu

Depuis quelques années, la République Argentine est à la mode. On ne parle que de Buenos-Ayres, de la prospé-rité de Buenos-Ayres, de l'émigration à Buenos-Ayres. Dans toute l'Europe, les gouvernements ont été forcés de s'occuper sérieusement de cette émigration universelle qui devient effrayante. Buenos-Ayres, c'est-à-dire la grande République Argentine, est le pays de l'or, des affaires rapides, de la fortune vite conquise. C'est sans doute afin de prouver que cette réputation est légitime, que le pays argentin a élevé au pied de la Tour Eiffel, non loin du Brésil et du Mexique, un pavillon superbe. Vous voyez de très loin un grand soleil couronnant l'édifice. C'est là. En pays vraiment républicain, la République Argentine concourt officiellement. Elle a fait des dépenses supérieures à celles des autres nations américaines. Son pavillon lui coûte un million deux cent mille francs, et le luxe déployé y attirera en foule les Français et les étrangers. Parmi tous les pavillons américains, celui de la République Argentine est, avec celui du Mexique, le plus important. Afin de prouver son amitié pour la France, ce riche pays ne s'est pas contenté d'édifier un bâtiment fastueux, son Comité a demandé à nos meilleurs artistes de peindre les coupoles, les panneaux, les galeries. Peintres et sculpteurs français en renom ont donc contribué à l'ornementation : Gervex, Besnard, T. Robert-Fleury, Cormon, Saint-Pierre, Merson, Barrias, Favre, Duffer, Chancel, Paris, Montenard, Duez, Toché, Jules Lefebvre, Leroux, Roll, Tureau, Hugues, Pépin, Ch. Gauthier, Dupuis et cent autres figurent partout dans cette installation. Les faïences sont de Parvillée, les terres cuites de Lœbnitz, les grès de Muller, les mosaïques de Facchina. Vous le voyez ; nous avons affaire à un pays républicain qui fait les choses princièrement.

C'est M. A. Ballu, l'architecte dont le nom dispense de tout éloge, qui a fait le Pavillon argentin.

Au lieu de reproduire des monuments comme il l'a fait dans la section algérienne, et en l'absence d'une architecture caractéristique dans le genre de celle du Pavillon mexicain, M. Ballu s'est lancé hardiment dans toutes les innovations que son imagination lui a suggérées. Il a tellement réussi, qu'il prétend avoir été plagié dans d'autres installations qui ne sont pas loin de celle-là, et il a fait prendre acte du double plagiat par le président du Comité de la protection artistique des œuvres d'art.

Le Pavillon argentin occupe une superficie de 1,600 mètres carrés au rez-de-chaussée, et de 1,400 au premier étage. Tout en fer et fonte, il est construit de façon à pouvoir être démonté et reconstruit à Buenos-Ayres.

Un grand escalier en fer et bois remplit l'axe d'entrée. Autour du monument, — car c'est un vrai monument, — court, au premier étage, une grande galerie-promenoir. Une immense coupole, flanquée de quatre plus petites, couronne l'édifice. Tous les cabochons de verre extérieurs sont éclairés à la lumière électrique. Plus de neuf cents points lumineux donneront à ce palais, tous les soirs, un aspect féerique.

M. Ballu a voulu rappeler partout la richesse de la République Argentine. Ce ne sont que pierres précieuses et faïences enchâssées dans les terres cuites, vitraux d'un système absolument nouveau, employés en mosaïques, sculptures décoratives couronnant les quatre pylônes des angles, l'entrée principale et ornant les pendentifs de la grande coupole à l'intérieur. C'est là, et dans l'intérieur aussi des quatre petites coupoles que les grands artistes français ont mis leur signature.

Tout le pavillon est revêtu de faïences, porcelaines, mosaïques vitrifiées, grès émaillés, verre en application, pierres de premier choix. En un mot, le luxe partout. Le bon goût de l'architecte a su étaler délicatement la richesse de ce pays en le logeant dans un pavillon absolument original.

La liste des produits et des choses à étudier que la République Argentine expose serait très longue. Décidé à se faire remarquer, dans le bon sens du mot, ce pays nous envoie une foule d'exposants qui sont tous en mesure de faire grandement les choses. La République Argentine produit le coton, le sucre, le thé, le maté, le tabac, le cacao, le café, etc. Ses arbres et ses plantes rares étant innombrables, on trouvera dans ce pavillon toute espèce de végétaux très dignes d'observation.

La principale richesse du pays consiste dans ses immenses pâturages, et sa colossale exportation de bétail est célèbre. Ses viandes, ses extraits de viandes, tout ce qui est viande à Buenos-Ayres est absolument remarquable.

Une des choses les plus curieuses de l'installation est la grande machine frigorifique permettant de conserver indéfiniment la viande fraîche sans aucune altération. Les connaisseurs trouveront, en outre, de magnifiques échantillons de laines, cuirs, cotons, objets de sellerie, et surtout des conserves alimentaires. Tout cela explique la fièvre d'émigration, pour se rendre à Buenos-Ayres, qui s'est emparée d'un grand nombre d'habitants de notre vieille Europe, fièvre qui est devenue monomanie en France, en Italie, en Espagne. L'exposition de la République Argentine est non seulement un grand monument artistique, mais une sorte, de résumé des merveilles de ce pays. Elle tournera certainement beaucoup de têtes et augmentera le nombre des émigrants qui devant toutes ces richesses n'hésiteront plus à entreprendre le long voyage.

© Guide Bleu du Figaro et du Petit Journal 1889