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Matériels présentés


Matériels présentés à l'exposition de Paris 1889

Dès le seuil, on est étourdi par le bruit énorme qui règne dans toute la nef du palais. Ce ne sont que crachements de vapeur, sifflets stridents, coups de marteau, chutes sourdes de presses et de pilons, grincements de scies. Et quel mouvement ! Des roues de toutes dimensions tournent avec rapidité entraînant des courroies de transmission, faisant marcher des pistons, soulevant des leviers, actionnant des machines de tous genres, qui broient le fer, écrasent l'acier et travaillent les métaux comme on pétrit la terre. D'autres fouillent le bois, le polissent, le sculptent; d'autres font du papier, que d'autres encore prennent pour le ployer, le coller et en faire des sacs. Les étoffes sont tissées, brodées; et tout cela méthodiquement, tranquillement, sous l'oeil vigilant des mécaniciens, qui ont donné la vie à ces machines, où tout mouvement est combiné, tout effort réglé, toute force utilisée.

Nous n'avons pas la prétention de passer en revue toutes les applications de la science mécanique; allons un peu au hasard, en nous arrêtant aux choses les plus curieuses. Un des spectacles les plus intéressants sous ce rapport est la fabrication du papier, à laquelle on assiste depuis son point de départ et que l'on peut suivre sur deux machines identiques comme principe, celles de la papeterie d'Essonnes, maison Darblay, et celle de Naeyer, un industriel belge. D'un côté, dans une auge, se trouve la pâte de bois, qui va sortir, à l'autre extrémité de la machine, à l'état de papier prêt à recevoir l'impression.

La préparation de la pâte est chose très importante, car la qualité et l'épaisseur du papier dépendent de sa densité;
d'autre part, chaque fibre doit être bien séparée. Cette préparation s'exécute mécaniquement dans l'auge au moyen d'agitateurs à palettes qui remuent la pâte étendue d'eau. Elle s'écoule alors sur une sorte de table en toile métallique sans fin, roulant sur une série de cylindres, qui la maintiennent sur le même plan. A son point d'arrivée sur cette table, la pâte passe sous une règle en laiton, qui en détermine l'épaisseur. Pour que cette épaisseur soit répartie d'une manière uniforme sur la surface du tamis, celui-ci, en outre de son mouvement de marche dans le sens de la longueur, est animé d'un autre mouvement latéral de va et vient. On comprend facilement qu'en passant sur ce tamis, la pâte liquide se débarrasse déjà d'une certaine quantité d'eau; mais elle en contient encore beaucoup trop et n'offre pas une résistance suffisante pour être abandonnée à elle-même sans être soutenue. La pâte va quitter le tamis; encore liquide, elle passe sous un dernier cylindre et apparaît de l'autre côté, suffisamment cohérente et consistante; en un mot, dans son premier état de feuille.

Que s'est-il passé sous ce cylindre? C'est là la partie ingénieuse et curieuse de ces machines, le seul point mystérieux et caché aux yeux du public, qui peut suivre toutes les autres phases de la fabrication qui s'expliquent d'elles-mêmes.

Sous le dernier cylindre en question est une caisse, ouverte seulement à sa partie supérieure et dont les bords recouverts de cuir s'appuient sous le tamis métallique. Le vide est fait dans cette caisse par l'action d'un puissant aspirateur; de sorte que la pâte arrivant au-dessus se trouve séchée rapidement, et laisse passer à travers le tamis l'eau qu'elle pouvait encore renfermer. Elle en sort à l'état de feuille assez résistante, quoique encore humide. Pour arriver à se sécher complètement, cette feuille de pâte, pour ainsi dire, est entraînée dans une série de cylindres recouverts de feutres, autour desquels elle s'enroule successivement et qui la pressent. De là, elle passe sur la
presse sèche, composée d'une série d'énormes cylindres, chauffés intérieurement au moyen de la vapeur d'eau. La feuille de pâte est devenue feuille de papier et vient se rouler d'elle-même sur des dévidoirs, après avoir rencontré sur son parcours un petit couteau circulaire, qui la divise en deux parties, dans le sens delà longueur.

L'opération totale s'est faite rapidement et se continue régulièrement et sans interruption; 15 mètres à peine séparent le point de départ de la pâte du point d'arrivée du papier.

Après avoir vu successivement fabriquer, satiner, glacer, moirer, gaufrer, régler le papier, on en voit aussitôt un genre d'utilisation intéressant dans les machines à imprimer de Marinoni pour le Figaro et le Petit Journal. Ces machines sont rotatives, c'est-à-dire que le journal est composé sur un cylindre tournant continuellement et venant imprimer le papier qui glisse contre lui; machines admirables qui, non seulement impriment, mais comptent et plient les journaux.

Le Figaro, qui, chaque semaine, contient deux suppléments, a une machine double pour imprimer les deux numéros à la fois. Une fois imprimées, les deux feuilles sont réunies ensemble, le supplément est placé dans le journal et les numéros complets, plies en quatre, viennent se ranger méthodiquement dans une boîte. Le tirage est de 20,000 exemplaires par machine et par heure. Au Petit Journal, il est de 40,000. Les numéros sont disposés mécaniquement par paquets de 20, chevauchant les uns sur les autres, au moyen d'un petit déplacement de la table sur laquelle ils viennent se placer. Chaque série de 100 est annoncée par un coup de timbre et séparée.

A côté de ces machines, on voit également imprimer et plier les livraisons d'ouvrages populaires, tirer en plusieurs couleurs des épreuves d'estampes chromolithographiques, etc.

C'est un coin extrêmement curieux de la galerie des machines, qui initie le public au rapide et merveilleux développement de l'imprimerie moderne et qui explique la rapidité du tirage et le bon marché des publications de la librairie.

Non loin de là, puisque nous sommes dans l'industrie du papier, donnons un coup d'oeil à la machine américaine Leinbach, à fabriquer les sacs. Le papier en rouleau, coupé à la largeur nécessaire, est pris, ployé, collé, séché et donne i5o sacs à la minute; chaque paquet de 25 est annoncé par une sonnerie; et il s'agit ici du sac avec un fond carré et plié de telle façon qu'une petite secousse, en le pressant, le fait ouvrir.

Une machine anglaise fabrique couramment par minute 120 sacs à sucre, du modèle de 1 kilog.
Les machines à travailler le bois sont fort nombreuses, et il faut nous contenter d'en énumérer les principales.

En voici une qui sert à le trancher et qui évite ainsi la perte occasionnée par le sciage, ce qui est d'une certaine importance lorsqu'il s'agit de bois de prix; d'autres tracent des moulures, rabotent, ou percent des trous de toutes formes et de toutes dimensions.

Une autre sert à faire la laine de bois pour les emballages. Tout le monde connaît ces minces rubans qui, à regarder de près, sont coupés d'une façon régulière et offrent exactement la même largeur dans toute la longueur.

Ils sont enlevés mécaniquement dans une planche, au moyen de petits couteaux mus d'un mouvement de va-et-vient. Ces couteaux, de la largeur du ruban de bois à enlever, sont disposés en deux séries de dents de scie rectangulaires, se faisant vis-à-vis, mais alternées et non dans le même plan; c'est-à-dire que le plan des tranchants d'un côté est légèrement en saillie sur celui des tranchants opposés. Lorsqu'on fait marcher la machine dans le mouvement d'aller, les premiers couteaux mordent la planche, et enlèvent des rubans parallèles laissant entre eux des saillies égales-, celles-ci sont enlevées au mouvement de retour par les seconds couteaux. Ces mouvements s'exécutent fort vite.

Une invention extrêmement curieuse est celle du cyclone pulvérisateur : elle consiste dans l'application du mouvement de l'air au broyage des corps. Jusqu'à présent, il n'avait été fait usage que des moyens primitifs, employés déjà par les anciens, et qui consistent dans le frottement entre les meules, l'écrasement avec des cylindres et dans l'emploi du pilon ; mais on n'avait jamais songé à employer une force engendrée par le mouvement rapide de l'air.

La machine en question se compose essentiellement de deux batteurs en forme d'hélice, qui engendrent, en tournant en sens contraire dans une chambre sphérique, deux tourbillons d'une énergie extraordinaire. Les matières soumises à leur action sont entraînées, projetées les unes contre les autres avec une puissance destructive extrême, et se brisent presque instantanément en particules qui, elles-mêmes, sont réduites à un état de ténuité plus grand, et cela jusqu'à devenir impalpables.
On pulvérise ainsi des scories de fer, des os,
la chaux,
le ciment, les minerais d'or, d'argent, de cuivre, etc. Les matières ainsi réduites sont entraînées par un ventilateur, dont la force d'aspiration est réglée à volonté, dans des chambres de dépôt ayant des dimensions et dispositions variables suivant la nature du corps à pulvériser. Cet appareil ingénieux fonctionne depuis plusieurs années en Amérique.

L'affluence du public est toujours grande du côté de ce que l'on pourrait appeler la petite mécanique, celle qui sert à fabriquer de menus objets courants.

C'est là qu'on voit la machine Harlé et plusieurs autres analogues, qui font à l'heure une quinzaine de mètres de chaînettes; la machine à tresser le laiton, avec laquelle on
fait 200 m. par jour de ces petits bracelets souples que vendent les Orientaux de la rue de Rivoli. Plus loin, on fabrique les épingles à cheveux, les agrafes, les ressorts de literie, de petits tire-bouchons en fil de laiton. Une machine fait 380 épingles à la minute; une autre les classe par grandeur et les pique en rangées dans des feuilles de papier. On frappe et l'on pèse 60 médailles à la minute, une par seconde! Enfin, le travail manuel est remplacé partout par le travail mécanique, qui économise force et temps.

Tout l'outillage servant à la confection des vêtements est très perfectionné, et les machines se sont spécialisées. On borde, on plisse, on fronce, on ourle, on brode, on soutache, etc.; 500 boutonnières de bottines sont cousues en une heure, sur deux machines à la fois.

Des presses hydrauliques servent à tourner d'un seul coup les chapeaux de toute nature, tandis que d'autres machines cousent, d'une manière curieuse, les chapeaux de paille.

A côté de la fabrication de la coiffure, voici celle des chaussures. Chaque opération se fait avec une machine particulière, de sorte que l'on suit le cuir dans toutes ses transformations jusqu'à l'état de bottines. Pour donner une idée de la rapidité à laquelle on arrive, on peut citer la machine à tourner (fraiser) les talons, avec laquelle on obtient 120 douzaines de paires en dix heures.

On peut ranger dans le matériel de la confection des étoffes la fabrication de la soie artificielle. C'est un appareil ingénieux, composé de petits tubes, remplis d'une dissolution de cellulose dans du collodion. Ce liquide a la propriété, lorsqu'il est mis en contact avec l'eau, de se
solidifier et de devenir susceptible d'être filé. On lui fait donc traverser une petite quantité d'eau à l'extrémité supérieure de chaque tube, d'où il sort à l'état de fil mince, qui se file ensuite à l'air libre. Ce produit très curieux donne une économie des deux tiers sur le prix de la soie naturelle, mais sa résistance est également des deux tiers inférieure.

Le matériel du tissage et de ses divers procédés occupe une place extrêmement importante. Toutes ces machines à façonner, à brocher, à fouler, à gaufrer, etc., rentrent dans un ordre de mécanique un peu spécial et qui échappe souvent au visiteur ordinaire, comme la peigneuse Hubner, par exemple, qui sépare les fibres courtes et les fibres longues de la laine et du coton. C'est incroyable et cela est. L'électricité est elle-même employée, comme dans le casse-mèche électrique à contact qui, dans une machine à tisser, arrête le mécanisme lorsqu'un fil vient à se rompre.

Ces deux machines font partie de la belle exposition de la Société Alsacienne, qui occupe une superficie d'environ 900 m2. et qui offre un assortiment complet de peignage et filature de laine.

On marche, d'ailleurs, de surprise en surprise sous cette nef admirable. Un bateau arrive à une écluse et ne peut pas aller plus loin, à cause de la différence des niveaux d'eau : l'ascenseur, exposé par la société Cockerill, prend ce bateau, l'enlève avec l'eau sur laquelle il flotte et l'élève au niveau voulu, et cela tranquillement, sans déversement d'eau, sans crainte de chute, sans secousses.

Un marteau-pilon marche avec rapidité et violence, frappant de grands coups, et prêt à broyer le corps qu'on placera sous lui; une petite pression sur une manette, et
le marteau, toujours avec la même vitesse s'abaisse juste assez pour briser l'écorce d'une noisette, dont il laisse intacte l'amande.

Voici les appareils des usines agricoles et des industries alimentaires : appareils de meunerie et de distillerie, de fabrication de la glace, du pain et des conserves alimentaires, jusqu'aux plus humbles instruments de ménage servant à tailler les légumes.

Le moulin de MM. Rose frères fonctionne avec tous ses nettoyages; on voit entrer le blé et sortir les différentes qualités de farine. On voit également fonctionner une amusante machine à laver les assiettes (1,200 à l'heure), qui les brosse et les agite dans une grande cuve circulaire; une écosseuse de pois, dans laquelle on fait entrer en une heure 7 ou 800 kilog. de pois en cosse, que l'on voit ressortir écossés et classés par grosseur; puis, une autre machine à agglomérer la poussière et les déchets de sucre, de façon à en former d'autres morceaux.

Pour compléter la visite du palais des machines, il ne reste plus qu'à en traverser la nef sur les ponts roulants.
Larges de 18 mètres, ils sont suspendus à 7 mètres de hauteur et reposent sur des rails, soutenus par des poutres à treillis, sans lesquelles tournent les arbres, chargés de donner le mouvement à toutes les machines au moyen de courroies de transmission. Des colonnes en fonte, espacées de 11m,2o, Supportent les poutres, qui divisent la nef en quatre lignes de 300 mètres dans le sens de la longueur.

Ces ponts roulants ont assuré le service de la manutention pendant l'aménagement du palais, et, pendant la durée de l'Exposition, ils servent à transporter les visiteurs d'une extrémité à l'autre de la galerie. Garnis de bancs, ils peuvent contenir environ 250 personnes et sont mus par l'électricité. C'est une des curiosités du palais de voir marcher cette masse énorme, conduite par une force invisible, que lui envoient les machines électriques établies au rez-de-chaussée. Le long de la galerie des machines, du côté de l'avenue de Suffren et des sections industrielles, se trouve l'exposition du matériel des chemins de fer, qui comprend encore une annexe importante au premier étage. Cette exposition est particulièrement intéressante, étant donné le nombre toujours croissant des voyageurs. On peut s'y rendre compte des divers moyens employés pour assurer la sécurité du public et satisfaire ses besoins de confortable lorsqu'il s'agit de longs trajets. Depuis longtemps, on se plaint avec juste raison de l'étroitesse des compartiments, et surtout de l'inconvénient, à différents points de vue, d'être enfermés sans pouvoir circuler d'aucune manière. Sous le rapport de l'aménagement intérieur, des progrès notables ont été faits, et plusieurs des modèles de wagons exposés doivent assurément calmer la mauvaise humeur des voyageurs mécontents.

Malheureusement, il est à craindre que ces nouvelles voitures ne mettent un certain temps à remplacer le vieux matériel, que les compagnies tiendront certainement à user. Quoi qu'il en soit, il est toujours consolant de penser que, dans un avenir plus ou moins rapproché, le confortable ne sera plus complètement exclu des compartiments de chemin de fer.

En quoi consistent les améliorations apportées? D'abord, plus d'espace; des sièges plus moelleux et plus larges; des couloirs établis le long des voitures et permettant même de communiquer deux à deux comme sur la ligne Paris-Lyon-Méditerranée. Dans certains modèles, la voie de circulation longitudinale permet de voir à gauche et à droite du train; un couloir central, dans le sens de la largeur, divisé la voiture en deux parties et dessert deux galeries alternées, qui prennent chacune la moitié du wagon.

De chaque côté, les voitures sont chauffées au moyen de poêles et d'eau chaude; au-dessus des compartiments, se trouve un lanternon, muni de châssis vitrés mobiles, qui augmentent la lumière et assurent la ventilation. Des cabinets d'aisance sont installés à l'extrémité des couloirs de circulation. Les baies sont munies de volets capitonnés qui, étant relevés, doublent les châssis de glace et garantissent contre le froid. De plus, des poignées intérieures permettent d'ouvrir ou fermer les portières sans être obligé d'abaisser les glaces.

Les perfectionnements apportés aux voitures de 1re classe sont encore plus nombreux pour les voitures de luxe, wagons-lits, wagons-toilette, etc. Les 2e et 3e classes ne sont pas plus négligées, et il est permis d'espérer que les banquettes de bois seront bientôt tout à fait abandonnées.

Voilà pour le bien-être du voyageur. Sa sécurité est assurée par l'application de l'électricité à une quantité de signaux, disques, cloches d'alarme, etc., par les différents systèmes de freins, dont le plus employé est le frein Westinghouse.

Pour donner une idée de la puissance de cet appareil, il suffit de le comparer aux anciens. Autrefois, avec le frein à main, manœuvré par des employés juchés sur des guérites au sommet des wagons, un train lancé à une vitesse de 72 kilomètres à l'heure parcourait encore 723 mètres avant de s'arrêter; il n'en parcourt plus que 231 avec le frein Westinghouse à air comprimé.

Quant aux locomotives, on en peut voir une série curieuse de plusieurs genres, mais ne différant guère que dans le détail et sans transformations capitales.

© L'Exposition Universelle de 1889 - Brincourt - 1889