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Galerie des Produits Chimiques et Pharmaceutiques


Galerie des Produits Chimiques et Pharmaceutiques à l'exposition de Paris 1889

Dans la deuxième galerie à droite, en allant par la galerie de 30mètres,du Palais des Machines au dôme central, se trouve la classe 45, les produits chimiques, qui occupe un vaste espace, compris entre la chasse et les cueillettes, qui commencent la galerie, et les cuirs et la carrosserie qui la terminent.

Produits chimiques !... Le terme est un peu vague, aujourd'hui que la chimie industrielle a mis son nez un peu partout et qu'il n'est guère de production de l'activité humaine qui ne soit un peu de son ressort. De l'autre côté de l'Exposition, dans les Arts libéraux, vous pouvez voir le laboratoire du chimiste Michel Maïer, à moitié sorcier, à moitié vulgarisateur. Ici, vous trouverez ce que fabriquent ses descendants, car ce Michel Maïer fut vraiment un ancêtre. Seulement, il n'entendait vulgariser que la science, l'industrie moderne a vulgarisé l'application. Le teinturier, le savonnier, le chandelier, l'apothicaire de jadis, chimistes; tous chimistes aujourd'hui, et cela ne fait que de commencer.

Aussi ces professions se montrent reconnaissantes. Voyez par exemple les fabricants de bougies. Ils ont reproduit sous tous les aspects : en buste, de profil, de trois quarts, mais toujours en stéarine, l'illustre Chevreul à qui, entre nous, ils doivent une belle chandelle : la bougie, qu'elle soit de l'Étoile ou d'ailleurs, en est arrivée, depuis Chevreul et simplement en appliquant les découvertes du savant centenaire, à son maximum de perfection. On est même allé trop loin, la bougie ne contenant plus aucun corps gras ne brûle plus, ou plutôt brûle et n'éclaire pas.

Un de mes amis faisait, à ce sujet, la remarque suivante :
Autrefois, quand une goutte de bougie tombait sur un vêtement, cela le tachait. On prenait alors une feuille de buvard et un fer chaud, on passait le fer sur la tache en interposant le buvard et la tache disparaissait.

Aujourd'hui, la bougie ne tache plus, elle est falsifiée et c'est bien heureux, parce que si elle tachait, on aurait beau mettre du papier buvard et passer le fer chaud, cela n'enlèverait pas la tache, le buvard étant falsifié et la chaleur également.

Je dois vous prévenir que mon ami n'aime pas la chimie.
La bougie de stéarine, telle que l'inventa Chevreul, n'a plus du reste qu'un temps limité à vivre. Elle est menacée par la bougie extraite du pétrole ou du goudron.

Oh! le goudron, quelle source inépuisable pour les produits chimiques ! D'un bout à l'autre de la galerie, la classe 45 est pleine de produits, de sous-produits et d'arrière-sous-produits du goudron. A la campagne, on dit, sauf votre respect :« Dans le porc tout est bon », le goudron, c'est le porc de la chimie, tout ce qui vient de lui sert et ressert. Il y a cinquante ans, les usines à gaz payaient pour qu'on les débarrassât de ce brai noir et salissant. Elles en tirent aujourd'hui assez de bénéfice pour que le gaz ne leur coûte plus rien à produire, ce qui ne les empêche pas de le vendre très cher.

Voulez-vous voir ce qu'elles extraient du brai ? Faisons le tour de cette galerie. Voici parmi les produits pharmaceutiques, un tas de sels aux noms barbares qui ont la benzine ou d'autres extraits du goudron pour base. Un des plus célèbres est la saccharine, dont la fabrication industrielle est interdite en France, et qui sucre cinq ou six-cents fois autant que son poids de sucre à canne.

Un autre, c'est l'antipyrine, un produit allemand qui arrête les douleurs névralgiques les plus vives et remplace la quinine pour le traitement de la fièvre. Un autre, ah! je,-ne sais pas à quoi il sert celui-là, c'est Vacétylphényl-hydrozone. Un joli nom.

Puis, c'est la série de tous les désinfectants, de tous les antiputrides, dont le phénol et la créosote forment la base.

Dame! c'est peu varié, d'aspect l'exposition pharmaceutique. Voilà cependant des rouleaux gigantesques qui rompent avec la monotonie du décor et attirent l'attention.

Ce sont des tissus amplastiques exposés par M. Jouisse, pharmacien d'Orléans, qui a été longtemps interne dans les hôpitaux de Paris.

Ces rouleaux, d'une hauteur eiffélienne, nous font voir que cette maison peut fabriquer des quantités considérables de toiles vésicantes, thapsia, diachylon et autres, et répondre ainsi aux nombreuses demandes de l'exportation.

Plus loin, ce sont les corps gras extraits du goudron. J'ai parlé des bougies. Voici les savons noirs et blancs; la vaseline qui vient du pétrole, mais que le goudron remplace par un produit similaire.

Et c'est enfin le triomphe du goudron. Les couleurs, la gamme radieuse de l'aniline, fuschine, éosine, erythro-sine, chysoline, bleus variés, vert Victoria, violet de Paris, tout l'arc-en-ciel dormant dans ce noir morceau de charbon qui tombe sous le pic du mineur.

Est-ce tout? pas encore. Voici avec la nitrobenzine toute la gamme des parfums et des bouquets. Puis des alcools, et puis quoi encore? Il n'y a pas bien longtemps, on m'a fait voir et boire du vin, du bordeaux, dont voici la formule : eau, fuschine pour la couleur, acide acétique pour le mordant, alcool acétique pour le montant, nitrobenzine pour le fumet. Ce vin était bon, il était excellent, il provenait de toutes pièces d'une usine à gaz qui traite les sous-produits du goudron,'et très sérieusement le vigneron me disait :
"Je fais ce que fait la nature. Un peu plus vite, voilà tout. Mais ce que je mets dans mon vin, c'est ce qu'elle met dans le sien. "
Que fallait-il répliquer?
J'ai oublié parmi les corps gras que l'on peut extraire du goudron, la margarine qui, au dire de ses inventeurs, vaut bien mieux que le beurre d'Isigny.

Les couleurs non tirées du goudron persistent cependant à lutter, mais elles sont en décadence visible, aussi ne sont-elles que peu représentées. Des oxydes pour la peinture et la céramique, des bois de teinture pour les tissus, et c'est tout. C'est que la palette de ces couleurs est limitée pour chaque produit, tandis que l'aniline fournit toutes les nuances. L'outremer cependant ne faiblit pas; il représente une spécialité toute française et n'est pas près de baisser pavillon.


Les encres, les cires, les cirages sont des produits chimiques dont l'usage est courant. L'encre de jadis, Petite Vertu ou autre, était faite de noix de galle et d'un sel de fer, le cirage devait avoir à peu près la même composition, plus un corps gras, et la cire venait des abeilles. Aujourd'hui, il y a cent formules d'encre, mille formules de cirage, et l'on serait conspué par toute la chimie si l'on s'avisait de parler d'abeilles à propos de miel. C'est ce qui explique qu'il puisse y avoir une concurrence sur ces produits largement, trop largement, représentés à l'Exposition.

Ils ne font néanmoins pas tort à l'emplacement du caoutchouc, celui-ci étant fort vaste. Il est vrai que les usages du caoutchouc se multiplient de jour en jour. On en fait aujourd'hui des vêtements, des chaussures, des pièces industrielles. C'est surtout dans cette dernière voie qu'ont été réalisés les progrès les plus importants.



Toute cette exposition est fort bien installée dans des vitrines noir et or, au milieu desquelles s'élève un superbe kiosque, également noir et or, que MM. les exposants se sont réservé. Peu d'installations sont aussi richement aménagées. Mais il faut dire aussi que les exposants représentent, pour la plupart, les plus vieilles maisons de France et les plus importantes.

La droguerie, qui est une branche de l'industrie des produits chimiques, si elle n'en est la souche principale, est depuis longtemps l'un des importants commerces de Paris. Il suffit, pour s'en assurer, de jeter un coup d'œil sur les boutiques de la rue des Lombards et des environs, on verra combien de ces maisons ont 100 ou 150 années d'existence.

©Livre d'Or de l'Exposition - Alfred Grandin.