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Galerie des Jouets


Galerie des Jouets à l'exposition de Paris 1889

Officiellement la classe 40, qui comprend « les poupées et les jouets, les figures de cire et les figurines, les jeux destinés aux recréations des enfants et des adultes et les jouets instructifs et scientifiques », s'appelle la Bimbeloterie. Pour tout le monde et surtout pour le petit monde, ce sont les jouets tout bonnement que l'on va voir dans ce Paradis des enfants, très intelligemment installé dans la première galerie à gauche du Palais des expositions diverses, à la suite de la Joaillerie. Cette installation consiste en une série de salons formés par des vitrines obliques, avec des petits pavillons au centre de chaque salon et un pavillon principal tout au milieu de la section.

Et d'ahord, disons tout de suite que ce que nous venons voir ici, ce sont les vrais jouets, ceux qui servent à amuser les enfants, et non ceux qui ont la prétention, au surplus mal justifiée, de les instruire, ce qui équivaut à leur faire apprendre la géographie dans Jules Verne, et l'histoire de France dans Alexandre Dumas père.

Quant aux jouets pour grandes personnes, on a surtout compris sous ce nom,des tables de jeu, des marques pour le piquet, des jeux de dominos, des roulettes et des petits chevaux. Tout cet attirail de bains de mer et de villes d'eaux eût dû être mis en un autre endroit, afin de laisser seul, car il vaut bien la peine d'une exposition spéciale, le jouet, le vrai jouet luxueux, ou bon marché, le jouet dont jouent les petits enfants.


Le premier des jouets, le jouet roi, c'est une reine, la Poupée, et nous sommes ici dans son palais. C'est elle qui avec les bébés Jumeau occupe la vitrine d'honneur, c'est elle encore qui occupe la grande majorité des autres vitrines. L'exposition Jumeau est tout un monde: la scène représente un jardin dans lequel est installé un guignol. Devant le guignol toute une bande de bébés plus ravissants les uns que les autres, et presque aussi grands que nature. C'est le bébé articulé qui se tient debout sur ses jambes, et plie le bras, ferme les mains, tourne la tête comme une personne en chair et en os.

Aussi peut-il prendre toutes les altitudes et faire tous les gestes. L'un d'eux,grimpé dans un cerisier,jette des cerises à deux fillettes. C'est modernisée, la scène de Jean-Jacques avec M"e de Graffenried et son amie, copiée d'ailleurs sur un tableau de Beaudouin.

A côté,c'est une scène de genre. Sur un banc, une petite bobonne écoute rêveusement les propos enflammés d'un tourlourou, tandis que le jeune enfant à la surveillance duquel la bobonne était préposée,se roule consciencieusement à terre.

D'autres ont exposé des bébés tétant tout seuls ou d'autres pièces mécaniques, qu'il me semble difficile de mettre entre les mains des enfants. Voici par exemple la Leçon de danse, sous Louis XV et une scène du Pré-aux-Clercs. Ces pièces sont faites en général pour l'exportation et elles vont orner, avec plus de pittoresque que de bon goût, les salons exotiques.L'Angleterre les a presque toutes achetées. 11 est vrai que l'Angleterre paraît avoir acheté toute l'exposition des jouets français.

Dans ce genre de scènes il en est d'autres qui évidemment ne sont que des sujets de vitrine. Seuls les enfants de millionnaires pourraient être dotés de semblables jouets et peut-être n'en seraient-ils pas très amusés. Il y a par exemple un viaduc de près d'un mètre de haut sur 4 ou 5 de longueur. Sur le viaduc passe un train, avec des voitures à bagages bondées de colis, des animaux dans les fourgons à bestiaux et naturellement des voyageurs dans les compartiments de toutes classes.

Au-dessous se croisent et circulent les véhicules les plus variés: omnibus, camions, fiacres, voitures à bras, coupés de maître. Il y a des piétons, des cavaliers et des véloc-pédistes. Au total, une population supérieure à celle de plus d'une commune de France.

Une autre composition, car cette scène mérite bien ce nom, occupe une surface de plusieurs mètres carrés. Elle représente la capitale de Lilliput, reconstituée avec ses maisons,ses palais, ses remparts, son port et ses habitants

telle que l'a décrite le doyen Swift. La scène est prise au moment de l'incendie du Palais, incendie que Gulliver éteignit comme vous savez. Les pompiers lilliputiens sont à l'œuvre et, comme tout cela marche! on voit fonctionner les pompes, les pompiers gravir les échelles, disparaître sous le palais en flamme. La voiture des ambulances urbaines est là,prête à porter secours aux victimes. Au loin un train siffle et passe; les voyageurs,étonnés, mettent la tête à la portière pour contempler l'incendie, et derrière le palais, Gulliver, l'Homme-Montagne, dépassant la toiture de tout le buste, se dit qu'il aura facilement raison de ce sinistre-là.

Gomme jouets, c'est un peu compliqué. Mais c'est fort amusant à regarder.


C'est un «peu le cas de toutes les poupées que nous avons décrites. C'est trop beau; c'est trop luxueux. Une poupée habillée comme une cliente dé Worth ou de Félix, avec des bijoux presque en or, et de vrais cheveux, cela fait peur à une fillette. C'est à peu près comme si vous lui apportiez une princesse authentique, dans le satin et le brocart et que vous disiez à l'enfant: « Voilà pour t'amuser ».

Elle craindra de casser sa princesse et ne s'amusera pas du tout. Pour deux motifs : le premier c'est qu'il n'est beau jouet que celui qu'on peut ouvrir pour savoir « ce qu'il y a dedans ». Le deuxième, c'est que par un sens tout particulier et bien heureux, puisqu'il est fondamental de l'amour maternel, les petites filles s'attachent d'autant plus à leurs poupées que celles-ci sont plus misérables et plus dèshéritées. Je sais des mignonnes de quatre ans qui aiment avec frénésie d'ignobles madelons de carton, sans pieds ni bras, des sortes de synthèse de toutes les infirmités humaines, dont les yeux sont pochés, dont le nez est écrasé, et dont des lèpres inconnues ont rongé l'épiderme.

•C'est uniquement pour cette raison que les fillettes d'aujourd'hui dorloteront plus tard et mangeront de caresses, des pauvres bébés infirmes. Dans une nation où les enfants n'auraient que des poupées à cinq louis pièce, il n'y aurait rapidement plus de sœurs de charité.

Mais il y a d'autres poupées que celles de haut prix. La mamelon de carton manchote et cul-de-jatte est à peu près disparue, il est vrai. Elle s'est réfugiée dans les vagues provinces, mais l'industrie de Paris fabrique pour quelques sous, des bébés ayant tous leurs membres et figure humaine, avec une gentille perruque d'étoupe.

Il faut signale,!- cependant, en carton peint, une collection des généraux de la Révolution qui sont, je vous assure, bien plus pittoresques qu'en bronze.

Le carton a été remplacé par le caoutchouc.

On ne faisait jadis avec cette matière que des enfants informes ou des animaux ébauchés dont les membres étaient collés au corps. Aujourd'hui cette fabrication s'est perfectionnée. On fait en caoutchouc des bébés bien découplés, des animaux remplis de gentillesse, et des régiments entiers. Et notez que l'on peut mettre cela dans un baquet plein d'eau, sans crainte d'altération. Or, il n'y a pas pour l'enfance de volupté comparable à celle que l'on éprouve à laver sa poupée à grande eau. Est-ce une sorte de revanche des débarbouillages imposés; ou tout simplement l'amour de la propreté? Je ne sais trop, mais le fait existe.


Les jouets des petits garçons sont en général plus belliqueux : beaucoup, aujourd'hui graves notaires ou paisibles bonnetiers, pourraient dire avec Hugo :
J'eus des rêves de guerre en mon âme inquiète,
non parce que, « enfants, sur un tambour leur crèche fut posée », mais parce que tout simplement ils ont eu la passion des sabres, des fusils, des pistolets, des tambours et des trompettes. Le commerce des panoplies enfantines est toujours florissant, à condition que la même panoplie réunisse un fusil de soldat et un sabre d'officier. Les enfants aiment peu les régiments, où tout le monde n'est pas officier.

Le fusil de luxe est fabriqué avec les soins d'une arme de précision, il est damasquiné, sculpté. Le fusil bon marché est un des plus jolis types de cette utilisation des débris, qui est essentiellement une industrie parisienne : les canons sont faits... avec des vieilles boîtes de conserves. Ces vieilles boîtes sont également la matière première des petits instruments de musique. Tout cela constitue une importante industrie en chambre. Le ménage, s'il est en porcelaine ou en faïence, vient de province. En métal estampé, il est fabriqué à Paris, avec des rognures de fer-blanc.



Il y a une variété nombreuse de jouets en métal qui sont nés pendant ces dernières années et que les camelots ont rendus populaires, en les vendant sur les boulevards. Ce sont les types parisiens, exécutés en fer verni et mis en mouvement par un volant auquel on imprime, à l'aide d'une ficelle, une vitesse initiale considérable. Cela a commencé, je crois, parle livreur, un garçon de magasin poussant une petite voiture ; puis il y a eu la porteuse de pain, qui, elle, tire son petit fourgon. Le duel Boulanger-Floquet fit naître les enragés duellistes qui, mus par un élastique ferraillent à tour de bras. Il y a le sonneur, la poupée nageuse, le poisson; il y a la pompe à incendie avec son cornet avertisseur, la danseuse, une merveille de mécanique appliquée. Les dernières créations sont les voitures d'ambulance, les petits jockeys et deux types de l'Exposition, le fauteuil roulant et le pousse-pousse... Cette dernière est un simple chef-d'œuvre et rien n'est à la fois plus naturel et plus comique, que le mouvement des jambes du Tonkinois qui traîne une belle dame.

La nouveauté d'hier, qui cependant est déjà à l'Exposition, est une locomotive à triple expansion avec ses trois pistons, ses bielles et son sifflet, qui coûte cinquante-neuf sous Les autres sujets coûtent trente-neuf, vingt-neuf ou même dix-neuf. Le petit chien, tenu en laisse par un fin tuyau de caoutchouc et qui marche et aboie sous l'impulsion de l'air comprimé, coûte quarante-neuf sous, et c'est un chef-d'œuvre.

Nous avons gardé pour la fin, pour la bonne bouche, le petit soldat de plomb.

Celui-là est une conquête. Seule l'Allemagne le fabriquait jadis. Aujourd'hui Paris met sur pied des armées de petit pioupious d'un sou. C'est une grande et florissante industrie. C'est par millions qu'il faut chiffrer les zouaves, les hussards, les cuirassiers et les simples lignards qui, armés, équipés, pimpants, sortent des ateliers parisiens pour aller défiler sous les yeux de généraux en herbe... C'est un camarade des jours anciens que l'on retrouve toujours avec plaisir, le petit soldat de plomb, et plus d'un papa s'est arrêté aussi complaisamment que son fils devant les vitrines où évoluent des escadrons entiers, des régiments, avec tous leurs bataillons à l'effectif réglementaire.

Il y a dans une grande vitrine, la prise d'un fort par les marins et l'infanterie de marine; eh bien! vous me croirez $i vous voulez, c'est aussi exact, et infiniment plus empoignant que les photographies militaires de M. Meissonier, que les Américains paient à raison de cent mille francs le décimètre carré.

©Livre d'Or de l'Exposition - Paul Le Jeinisel.