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Galerie de la Bijouterie et de la Joaillerie


Galerie de la Bijouterie et de la Joaillerie à l'exposition de Paris 1889

La bijouterie, c'est l'art de travailler l'or, l'argent et les autres métaux précieux, car il commence à s'en trouver d'autres.

La joaillerie, c'est l'art d'enchâsser les pierres précieuses dans l'argent ou l'or, ou telle monture qu'il a plu de choisir. La bijouterie comprend : la bijouterie fine, or à haut titre, la bijouterie or à bas titre et la bijouterie d'imitation. La joaillerie comprend la joaillerie fine et la joaillerie d'imitation.

Ce sont ces cinq subdivisions de la classe 37, avec les développements et les petites industries annexes qu'elles comportent, qui occupent la première galerie à gauche dans le corps principal du Palais des Expositions diverses. On comprend quelles richesses assemblées représente une pareille exposition.

Il paraît qu'il y a dans ces vitrines pour plus de soixante millions de pierres, de perles, de bijoux. Chaque exposant n'a pris que fort peu de place, mais il est facile de mettre pour un million de diamants dans une espace large comme la main.

La disposition de la galerie est sévère mais riche. Deux rangs de vitrines Louis XV en chêne, très simples comme ornementation, occupent toute la longueur de la travée. Tout le tour règne une vitrine, coupée çà et là par des miches où sont placées des banquettes luxueuses, ou bien des statues.

Au-dessus des vitrines les parois sont tapissées d'une fort belle étoffe verte-lampassée d'or. On sent que l'on est là chez des gens qui ont le sac et qui n'ont pas craint de le laisser voir.

La bijouterie fine, plus encore que la joaillerie, est un art essentiellement français et essentiellement parisien. On peut presque la considérer comme une industrie, — industrie artistique, — d'État. Il n'y a pas bien longtemps encore, il n'était pas permis à nos bijoutiers de fabriquer aucun bijou au-dessous du titre de 700 millièmes de fin. Le bas or, comme on appelle les titres inférieurs, se fabriquait exclusivement à l'étranger : la Suisse et l'Allemagne tenaient en cela la corde. Il est arrivé que pour mettre d'accord la main-d'œuvre et la matière, nos bijoutiers ont dû constamment attacher un soin jaloux à l'exécution artistique de leurs bijoux. C'est par là que notre bijouterie a conservé sa pureté de goût et la suprême élégance de ses modèles. Lorsque l'on a dû, pour des raisons économiques, permettre la fabrication en France du bas or et seulement pour l'exportation, le pli, le bon pli était pris et notre bijouterie bon marché est aussi élégante que notre bijouterie fine. Le fait s'était déjà produit pour le double et le faux, il y a longtemps qu'un bijou de simple cuivre doré fabriqué à Paris a trois fois plus de mérite artistique qu'un bijou en vrai venant d'Allemagne.

Il suffit pour s'assurer du goût qui préside, même à la fabrication de l'imitation, de parcourir la série de vitrines qui occupent l'extrémité de la galerie et qui ne renferment que de la bijouterie imitation. Il y a là de véritables merveilles. Que dire alors de la bijouterie fine, qui ajoute à un travail parfait, le prix d'une matière première précieuse?

Et cependant, malgré la pureté de ses productions, la bijouterie est aujourd'hui dans le marasme. C'est que le public la délaisse et va aux diamants et aux pierres précieuses.

Cela tient à toutes sortes de raisons. L'une d'elles est très immédiate. Depuis que les diamants du Cap sont arrivés sur le marché, le prix des pierres précieuses a baissé considérablement, ce qui a permis d'avoir à meilleur compte une parure faisant plus d'effet qu'un bijou de même prix. En outre, les diamants ne s'usent guère, ne se démodent pas. Si la mode change elle n'atteint que la disposition, que l'on peut changer. Le plus beau bijou d'or une fois martelé pour lui donner une autre forme, vaudra 40 à 50 francs, s'il est assez lourd pour cela.

Mais la plus sérieuse raison, celle que l'on n'avoue pas et qui cependant a déterminé tout le malaise delà bijouterie, c'est que le temps qui court est celui des fortunes instables à l'excès. Tel qui achète aujourd'hui, pour mettre dans une corbeille de noce, 100,000 francs de bijoux, suppute dès ce moment ce qu'il retirera de ses 100,000 francs, si un krach le met dans l'obligation de laver les bijoux de sa femme. Et comme il est plus facile de monnayer une valeur intrinsèque qu'une valeur artistique, les diamants ont la préférence sur les bijoux.

Ce n'est pas que les diamants ne soient fort intéressants par eux-mêmes. Au contraire, et je n'ai pas la moindre haine à leur endroit. Les joailliers français savent en tirer admirablement parti; ils savent donner à une pièce d'une énorme valeur une tonalité discrète qui fait qu'une femme peut se parer du plus beau collier fait à Paris sans que cela crie : « Ne voyez-vous pas que j'en ai pour 200,000 francs autour du cou? » Ce n'est pas peu de chose que cette discrétion.



Faisons, si vous voulez, le tour de la galerie, en commençant dès l'entrée par les vitrines adossées au mur. C'est d'abord l'imitation qui occupe ces vitrines; des bijoux d'argent noir qui commencent à revenir à la mode, l'impératrice de Russie ayant montré le chemin. Voici des bijoux extensibles, bagues, broches, colliers, diadèmes.

La monture est disposée de telle façon que cela peut aller à tous les doigts à tous les cous, à toutes les têtes.

A côté de ces bijoux nous trouvons une première série des imitations des grands diamants historiques : Kohinoor. Grand Mogol, Régent, Sancy, etc.. Cette collection est au moins répétée vingt fois dans les diverses vitrines et nous n'y reviendrons pas plus que sur les reproductions de la Tour Eiffel, dont on peut trouver, avec un peu d'attention, au moins cent modèles différents.

L'argent massif et l'or massif paraissent être fort à la mode. Et cela tient un peu aux raisons que je donnais plus haut. On tend à faire un bijou de valeur sans beaucoup de travail. Néanmoins ce très peu de travail peut être exquis.

Cela ne veut pas dire que l'on ne saurait trouver de pièces finies. Il y a, au contraire, des chefs-d'œuvre du genre, entre autres une glace Louis XV en argent ciselé et une veilleuse Renaissance qui sont à se mettre à genoux devant.

Il faut voir aussi, comme fini de travail, mais de travail mécanique, celui-là, les apprêts pour bijouterie. Autrefois les apprêts s'appliquaient uniquement à la bijouterie fausse. C'étaient des pièces découpées à l'emporte-pièce, des ébauches de bagues, d'anneaux, de boucles d'oreilles, qu'il suffisait d'assembler, de polir et de terminer. Tout cela était assez grossier et laissait un travail considérable.

Aujourd'hui les pièces d'apprêts sortent de la machine qui les découpe, presque entièrement finies, il n'y manque qu'un coup de fion et elles sont prêtes pour la monture. Aussi la bijouterie fine ne s'est-elle pas gênée pour demander aux apprêteurs, des pièces qu'il fallait jadis fabriquer à l'atelier.

Le jais est un peu délaissé. Aussi c'est de sa faute. Il n'a jamais été très gai et il faut qu'une femme soit admirablement belle pour n'être pas écrasée sous l'inélégance d'une parure de jais. Malgré cela les quelques pièces exposées à la classe 37, essaient de soutenir la lutte et elles parviendraient peut-être à remettre le jais à la mode si l'on n'était inondé des imitations allemandes, qui plus encore que le jais véritable, ont contribué à la déchéance de ce genre de parure.

Il en est de même des perles de couleur, qui constituent une des parties les plus inférieures de l'imitation... Cette joaillerie-là, qui n'en est presque pas une, n'a, du reste, d'autres prétentions que de fournir des motifs d'ornementation dans la toilette. C'est cependant un article d'une fabrication importante, mais il est tellement dépourvu d'élégance que l'on comprend que cette fabrication soit entièrement ou presque réservée à l'exportation. Cependant au point de vue industriel, les perles de couleur constituent une intéressante curiosité. Elles étaient de verre jadis, elles sont aujourd'hui de métal, d'acier principalement, ce qui a permis de les faire beaucoup plus légères. On a pu obtenir en acier toutes les couleurs, sauf le noir. Aussi il y a une fortune à faire pour l'inventeur de la perle noire, en acier. Avis aux amateurs.

Les perles fines, elles, n'ont rien perdu de leur vogue, si elles sont véritablement des perles fines et des plus belles. Mais l'imitation fait aujourd'hui de tels tours de force que les bijoutiers s'amusent à poser des questions dans le genre de la suivante :
Il y a dans ce bracelet six perles fausses et six perles fines. Trouvez les six perles fines. Ces sortes de succédanés de Cherchez le chat sont répétées sept ou huit fois dans les vitrines. Il y a même une coquille d'huître perlière, dans laquelle on a joint une perle fausse à deux perles fines, qu'elle devait à la nature. Devant moi un joaillier, qui n'était pas l'exposant, affirmait qu'il était impossible de reconnaître la perle fausse.

Le corail ne tient qu'une toute petite place. C'est un défunt. On n'en porte plus du tout et cela ne me paraît pas dommage, le corail m'ayant toujours semblé une bijouterie de sauvage, qui ne fait bien que sur une peau tatouée et accompagné d'un vêtement déplumes variées.

Par contre, les émaux, sont bien vivants; ils sont en plein succès. Nos tendances slavophiles nous ont ramené, — on ne sait trop pourquoi, — du côté de l'art byzantin, forme et couleur. Tout particulièrement, la bijouterie religieuse s'est portée dans cette voie-là. Toutes les croix sont byzantines et la plupart sont émaillées.

Il faut signaler, comme un produit bien français, les magnifiques émaux bressans exposés par une maison de Bourg.

Toutes ces expositions occupent le tour de la galerie, et elles sont fort intéressantes; c'est cependant au milieu de la galerie que se porte le public. C'est là, en effet, qu'éclate dans toute sa richesse l'art du joaillier. Le Palais-Royal et la rue de la Paix se sont dépouillés de leurs magnifiques parures. Des rivières de diamants scintillent en mirifiques cascades, des broches idéales, de branches fleuries qui viennent du pays des rêves; la satisfaction de l'art le plus exigeant et le prix de toutes les vertus tient là, dans un espace de vingt-cinq pas en carré.

Il faut remarquer la fraîcheur et le nature des montures à la mode. La joaillerie a rompu avec la tradition grand siècle et Empire, des formes majestueuses, géométriques, compassées. C'est à la nature qu'aujourd'hui elle demande ses inspirations.

C'est là un heureux courant dérivé du japonisme, cette précieuse source d'art vrai et de retour à la vérité. C'est au x branches, aux fleurs, aux feuilles qu'ont été demandés la plupart de ces modèles.

Et la nature, qui est toujours une mère complaisante, a inspiré divinement les artistes. Il faut aussi rendre à .ces artistes, cette justice, qu'ils ont travaillé ferme. Il y a dans une broche grosse comme le doigt autant d'observations que dans un paysage de Français; l'attitude d'une feuille est étudié avec ce soin minutieux que les Japonais mettent à copier l'attitude d'une sauterelle. Et cela, allez, c'est bien de l'art français. Les ouvriers de ces œuvres superbes, c'est le terroir de Paris qui les fait naître. Ce sont les enfants de ses faubourgs qui deviennent les grands artistes de la joaillerie française. Le matin vous rencontrez l'apprenti, haut comme ça, portant sa boîte fermée à clé dans laquelle il y a peut-être une fortune. C'est un gamin un peu mal élevé, le tiercelet gouailleur des clochers de Paris. Ce soir à l'école professionnelle, il piochera un détail, dessinera vingt fois une branche rebelle, préparera les merveilles que vous voyez ici.


Il est impossible de tout détailler de cette superbe exposition, impossible aussi de nommer tous les concurrents. Il faut pourtant en citer un, car le nom de celui-là ne saurait faire de jaloux. C'est la maison Bapst.

Elle a exposé des émaux de toute beauté et la reproduction de quelques bijoux historiques, exécutés par les Bapst de jadis, pour les reines de France. Mais en passant devant leur vitrine, si vous n'avez pas l'admiration de ce qu'elles contiennent, néanmoins regardez-là respectueusement. Elle vous représente la plus vieille maison de commerce de Paris, peut-être de France et peut-être du monde entier.



Et maintenant, pour finir, voici la richesse des richesses, le diamant impérial.

On lui a élevé, au centre de la salle, une petite vitrine. Et là, dans une cage de verre, tourne un gros bouchon de carafe... C'est le dieu... Il faut une certaine dose de bonne volonté pour arriver à déclarer que c'est beau de toutes les beautés. C'est un bouchon de carafe en diamant, magnifique, mais ce n'est qu'un bouchon de carafe.

Seulement cela vaut tant et tant d'argent, qu'indiscutablement il n'y a qu'à adorer respectueusement le plus gros diamant connu.

C'est qu'il pèse 180 carats, savez-vous, 74 de plus que le Kohinoor et 44 de plus que le Régent.

C'est le prince de Galles lui-même qui fut son parrain et s'écria en le voyant : « C'est un diamant impérial », et le nom lui en est resté.

Il vient du Cap et est la propriété d'un syndicat, — ni plus ni moins, — aucun joaillier n'ayant pu l'acheter à lui tout seul.
On le fit tailler à Amsterdam, et la reine de Hollande voulut bien honorer de sa présence, la pose... la taille veux-je dire, de la première facette. Elle n'a pas assisté à toutes les opérations de la taille; celle-ci ayant duré dix-huit mois.

Ces opérations ont amené à 180 carats le diamant qui pesait à l'état brut 457 carats. Il est vrai qu'on a pu retirer, des débris, quelques diamants fort convenables.

Maintenant, sous sa vitrine de l'Exposition, l'Impérial attend un acheteur.

A quel prix direz-vous? Ma foi, on n'en sait rien. Il n'y a pas de terme de comparaisons qui puisse permettre de faire un prix. On attendra les offres.

Les acquéreurs ne se trouvent, bien entendu, pas à la douzaine.

Peut-être la reine d'Angleterre voudra-t-elle l'acheter, auquel cas ce serait une bonne affaire.

Peut-être le Schah de Perse en aura-t-il envie, auquel cas l'affaire serait mauvaise. Car le roi des rois est dur au règlement.

Quant aux particuliers, il en est peu qui puissent s'offrir cette fantaisie, et du reste à quoi cela servirait-il à un monsieur quelconque de posséder un tel diamant?

Ces bouchons de carafe-là ne sont glorieux qu'avec une couronne dessous.

©Livre d'Or de l'Exposition - Paul Le Jeinisel.