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Galerie de l'Orfèvrerie


Galerie de l'Orfèvrerie à l'exposition de Paris 1889

Porte

Si riche qu'elle soit, l'entrée monumentale de la classe 24 (orfèvrerie) est une de ces façades banales comme celles du bronze et de l'horlogerie.

Mais ici, entendons-nous bien, je ne veux pas dire que ces façades ne soient d'aucune valeur, elles feraient au contraire bonne figure en maint endroit; mais ici, au milieu des excellentes choses rassemblées dans un espace, somme toute, restreint, ce qui n'est que bien a des chances de paraître médiocre.

Ainsi, cette entrée manque de caractère bien qu'on ait cru devoir, pour rompre l'uniformité, élargir les deux baies de gauche et de droite au détriment de la baie centrale, qui n'est plus qu'une fausse entrée occupée par un vase de marbre blanc, ou jouant le marbre blanc.

De courtes colonnes bleues avec revêtement d'or à la base et des chapiteaux également dorés supportent les arcs en plein cintre des baies. Il y a beaucoup, beaucoup d'or dans tout cela et cependant c'est loin de faire naître la moindre idée de richesse, bien au contraire. Il y a du reste des détails qui ont été exécutés avec une grande négligence. Par exemple, les écussons qui retracent au-dessus de chaque ouverture les anciennes armes des orfèvres sont exécutés aussi grossièrement que possible, et déjà ils se boursouflent et vont s'effriter et tomber.

On peut faire la même observation pour la dorure de la corniche, mais ici c'est plus grave et surtout plus à contresens, car si l'or est une chimère, il n'était pas de l'intérêt des orfèvres de nous le prouver.

©Livre d'Or de l'Exposition - Alfred Grandin.


Galerie

L'orfèvrerie a de vieilles lettres de noblesse en France. — Elle se réclame orgueilleusement de ce bon saint Éloi qui, après avoir assis son monarque Dagobert sur un trône d'or massif, lui donnait, — probablement pour l'y maintenir, en dépit des orages politiques de ce temps, — des conseils d'une si rude franchise.

Ce saint Éloi était, à vrai dire, un forgeron sur or; il travaillait du même marteau et sur la même enclume, et près de la même forge, dont son aide Oculi tirait le soufflet, les fers à cheval et les couronnes du bon roi Dagobert et peut-être serait-il bien étonné s'il voyait le chemin qui a été parcouru par la profession qu'il honora, depuis les rudes orfèvreries mérovingiennes jusqu'aux surtouts de tables de chez Christofle.

Il serait en tout cas heureux et fier, après avoir passé la grande porte à colonnes bleu et or qui, de la galerie de trente mètres, dorme accès dans l'orfèvrerie, de voir combien galamment ses successeurs ont installé leurs œuvres, dans de légères galeries dont les colonnettes supportent des tentures vertes.

L'orfèvrerie peut se diviser — en gros — en trois grandes parties :
L'orfèvrerie domestique, l'orfèvrerie décorative, l'orfèvrerie religieuse. Les trois parties sont largement représentées par des vieilles maisons qui sont, depuis des années, la gloire de l'industrie et de l'art français.
L'orfèvrerie domestique, services de tables, couverts, etc., est de beaucoup la moins intéressante. La vaisselle plate, depuis longtemps, n'est plus de mode et pour cause, et d'autre part les procédés électrochimiques ont mis le couvert argenté tellement dans le domaine de la production industrielle, qu'il a perdu tout le cachet artistique, ce qui est le cas des vrais couverts d'argent.

Les surtouts de tables sont autant de l'orfèvrerie décorative que de l'orfèvrerie domestique, attendu qu'ils décorent superbement et ne servent à rien du tout. Il y en a de magnifiques, entre autres un dans le style de Louis XIV, qui. a une allure absolument royale.

Les services de toilette, — on ne peut plus domestiques,, ceux-là, — se fabriquent uniquement pour l'exportation. C'est un luxe un peu criard qui déplaît à nos Françaises,. — à celles du moins qui ont du goût. Il est vrai qu'elles, en ont toutes.

L'orfèvrerie d'ornement est, par sa valeur même, un peu confinée dans le bibelot : il n'est pas à la portée du public en général, d'acquérir des pièces d'importance comme en-, produisait la Renaissance, des coffrets sans destination, des appliques sans but, seulement décoratives. Nous sommes en plein règne du pot à crème, qui figure seulement sur l'étagère, du service à thé, que l'on place en évidence, mais dans lequel on évite soigneusement de verser une goutte de liquide. Les statuettes sont aussi très bien portées; voici un Seméur qui a véritablement de l'allure et une Bacchante qui serait parfaite, n'était un peu de mièvrerie. D'autres fois l'orfèvrerie n'est que le cadre d'un objet d'art, comme avec cette ravissante statuette de Mercié qui ressort sur une admirable toile d'argent.

Comme style, le rococo triomphe, tout est volute, menues branches, feuillages variés, ornements à profusion; trop d'ornements même. On peut également blâmer l'abus des argents noirs, des oxydés qui font ressortir, il est vrai, la délicatesse des ciselures, mais qui donnent une fausse patine, peu du goût des véritables délicats.

Plus encore que les détails, les parures sont restées au pur Louis XV. Il ne faut pas s'en plaindre, car c'est là un style véritablement français, gai, chaud, chatoyant; que diable, l'orfèvrerie ne saurait éveiller des idées si majestueuses qu'on en soit attristé.

Le style du XIXe siècle, on ne le trouve guère que dans les objets d'art destinés à être donnés en prix dans les concours, et dont Christofle expose une collection importante. Mercié, Coutan, Delaplanche, sont les fournisseurs habituels de cette orfèvrerie, un peu banale par ses reproductions, mais dont les originaux dénotent une consciencieuse étude de la nature ; il y a des faucheurs, des faneuses, des filles de fermes qui sont véritablement inspirés d'une recherche étonnante du vrai.

Mais la partie la plus intéressante de cette section est incontestablement l'orfèvrerie religieuse. Elle eut, dans ce siècle, sa renaissance. Sous la vigoureuse impulsion des doctrines artistiques du maître Viollet-le-Duc, elle a abandonné tout ce qu'elle avait, par dégénérescence, acquis de mièvre et de contourné, pour en revenir à de pures conceptions architecturales, traduites par un art arrivé à son maximum de moyens producteurs. Les autels destinés aux églises de Rouen, le maître-autel de Mierville sont de véritables chefs-d'œuvre, des monuments d'art qui rappellent les meilleures époques de l'orfèvrerie religieuse.

A côté, les accessoires de culte ne sont pas moins admirables, il faut citer plusieurs ostensoirs d'un travail superbe et un fauteuil épiscopal, un faldistorium destiné à l'archevêque de Sens et qui a été exécuté d'après des dessins de Viollet-le-Duc.
Nous retrouvons là un art également bien français, qui est entrain de renaître, l'émail.Les maîtres de la peinture fournissent aujourd'hui des cartons aux maîtres émail-leurs, que de patientes recherches ont remis en possession de recettes et de tour de main perdus depuis des siècles.


Il faut citer en passant l'orfèvrerie d'étain. Ce métal aux tons doux, si malléable, si propre à recevoir toute espèce de façons, a fourni quelques pièces de vaisselle qui ont beaucoup de charme. Malheureusement, c'est une renaissance qui, celle-là, n'a que peu de chances de succès. L'étain d'orfèvrerie paraît mort comme le fer véritablement ciselé, dont il y a quelques échantillons pourtant bien attrayants.


L'orfèvrerie a été de tout temps un art à tour de forces et à chefs-d'œuvre bizarres ; aussi n'est-il pas étonnant de trouver ici quelques curiosités; nous en citerons deux.

L'une est une reproduction en argent, de la Bourse de Paris au 275me. Il paraît qu'en examinant à la loupe il n'y manque pas un détail. Autour de ce temple grec en métal sont placés 64 réverbères dont les lanternes mesurent à peu près deux millimètres de hauteur. Il paraît que ces 64 lanternes devaient s'allumer. Mais, comme on n'a pas installé de gaz dans la galerie, nous avons été privés de ce spectacle.


L'autre curiosité est l'œuvre de M. Dufresne Saint-Léon, un artiste érudit, quoique légèrement fantaisiste, qui a restitué de bien intéressantes pièces d'orfèvrerie moyen âge. Son chef-d'œuvre s'appelle Les Couronnes. C'est une coupe immense autour de laquelle, à différents étages, sont groupées d'énergiques figures; des légendes latines éclairent, d'un jour faible, cette composition échevelée mais véritablement artistique. Il y a l'ambition qui dévore César, la vengeance qui enivre Attila, l'avarice qui ronge Crésus. Toutes ces expressions philosophiques sont représentées par des cavales sauvages qui sans frein entraînent les dits personnages, tandis qu'au sommet sainte Thècle repose dans sa glorieuse pureté et dans la paix.

C'est fortement symbolique, mais c'est très beau.

©Livre d'Or de l'Exposition - Henri Anry.