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Galerie des Tapissiers - Décorateurs


Galerie des Tapissiers - Décorateurs à l'exposition de Paris 1889

Porte

Si les deux entrées de l'Horlogerie et du Bronze jettent un certain froid sur Je côté droit de la galerie de trente mètres, cette mauvaise impression s'efface tout de suite devant la superbe porte de la classe 48.

Les tapissiers décorateurs ont fait, eux, splendidement les choses, et certes ils ont su faire mentir ce proverbe qui dit les cordonniers toujours mal chaussés. Leur façade à trois baies, dont une en plein cintre, celle du milieu, et les deux autres, à linteaux droits, se compose de panneaux de marbre de diverses couleurs, avec des rehauts d'or.

Au-dessus de chacune des baies extrêmes, une composition du jeune maître Charles Toché, le décorateur de Chenonceaux, vient remplir la partie qui a été gagnée par le surbaissement du linteau.

L'une de ces peintures représente — dit la légende inscrite en un coin de l'œuvre — les peintres décorateurs, les tapissiers et les sculpteurs ornemanistes. Celle-là est assez froide. Mais sa voisine est d'une agréable fantaisie. Au milieu du panneau, une vieille bonne femme drape un brocart épais sur les épaules d'une jeune personne, qui a bien besoin de ce vêtement, car elle est uniquement vêtue d'une perle retenue à son cou par une chaînette. La vue de la jeune personne, en si galant déshabillé, n'émeut pas son voisin de droite, un émailleur, tout nu également, — cela se passe évidemment dans le Midi, — qui met la dernière main à la décoration d'un vase.

Les tonalités sont très curieusement exagérées. Tandis que la jeune femme est d'un rose laiteux, son émailleur de voisin est, lui, rouge brique.

La morale est sauvegardée par la présence de la vieille couturière, — dont je ne vois pas bien le rôle dans la tapisserie décorative, — et qui a sous ses lunettes et son bonnet blanc, un air honnête qui écarte toutes les suppositions malveillantes. Cela est tellement vrai que le quatrième personnage du panneau, un voisin qui met en couleur une statue de la Vierge, n'a pas même l'idée de tourner la tête et reste absorbé par sa chromosculpture.

Tout cela est violemment exécuté, avec des oppositions quelquefois trop voulues, mais il n'en faut pas moins reconnaître à Charles Toché un véritable talent pour la décoration intérieure. Et les tapissiers ont fait preuve de grande intelligence en associant à leurs œuvres, celle de cet artiste qui est leur meilleur collaborateur.

Il va sans dire que les tentures occupent une grande place dans cette façade, il y en a de tous les styles, et pour tous les goûts. Mais celle du milieu, une immense portière vénitienne de velours rouge à glands d'or, est particulièrement remarquable.

©Livre d'Or de l'Exposition - Alfred Grandin.


Galerie

Quand le bâtiment va —tout va —, dit-on habituellement, et cela est vrai à cause de la multiplicité des industries qui procèdent du bâtiment et vivent de lui. Au premier rang de ces industries figure celle du tapissier décorateur, qui est même, bel et bien, un art et non l'un des moins raffinés.

Et il faut croire que pour l'instant le bâtiment va admirablement, car l'art des tapissiers et des décorateurs est dans une superbe période d'épanouissement. Voilà bien vingt-cinq ans qu'elle dure, cette période. Chez tous les peuples et à tous les âges, le développement de l'art du tapissier a été le critérium de la richesse de l'époque et de ses goûts de luxe et de confortable. Les grandes civilisations asiatiques ont su élever les plus superbes monuments, des palais cyclopéens et des temples, où des milliers de dieux fraternisaient à Taise; mais les murs nus de ces merveilleux édifices indiquent très nettement que rien n'était né de ce qui constitue chez nous le sens du confortable et de la vie domestique. La Rome impériale, elle-même, n'a pas soupçonné ce luxe tout moderne, non plus que les artistes du moyen âge. Ceux de la Renaissance ont commencé à jeter les fondements de l'art décoratif, quia pris aujourd'hui une telle extension que cela coûte presque moins cher de construire une maison de style, que de l'aménager, non compris le mobilier.

Car nous n'avons pas à nous occuper ici du meuble, dont nous avons montré ailleurs les plus remarquables productions. Certainement le meuble reste, même dans cette classe 21, l'objet principal puisqu'elle comprend les « objets de literie, sièges garnis, etc., » mais, c'est de l'accessoire que nous aurons à nous occuper du lit; nous ne verrons que le baldaquin, et du siège que la garniture.


La galerie est occupée toute entier par une série d'arcades, qui imitent la pierre détaille et qui donnent à l'en semble un aspect plus que sévère. C'est nu, comme Hassan sur son sopha. Mais cette austérité n'est qu'une habileté très entendue. Elle laisse toute leur valeur aux motifs ornementaux, aux décorations qui forment l'exposition proprement dite.

Dans ce cadre rigide, les tapissiers ont installé des merveilles de tenture et de décoration, les unes d'un style marqué, les autres, et c'est la grande majorité, sans aucun style, ou plutôt les réunissant tous dans cet aimable désordre qui est le grand chic de l'ameublement moderne.

Dès l'entrée, à droite de la porte monumentale, nous trouvons une chambre à coucher — Epoque Delaplanche interprétée, — dit l'exposant. L'interprétation est fort jolie; le lit est placé sur une sorte d'estrade dans un pan coupé, une balustrade le sépare de la chambre, tout est blanc, bleu tendre, rose tendre, or ou argent. Au-dessus du baldaquin, un couronnement de marabout, de grandes plumes blanches semblent indiquer que cette chambre est destinée à la princesse de Galles ou à quelqu'un de sa famille.

Nous trouvons dans cette seule chambre, à peu de chose près, un échantillon de toutes les productions de l'art du tapissier et du décorateur, et Dieu sait si elles sont variées !

Nous avons presque tous les motifs de décoration, soit dans la tenture soit dans l'ameublement. Les vernis, les cartons pierre, les motifs de plâtre et de papier mâché., si employés pour les ornements légers. Cette dernière branche de l'industrie du décorateur a pris, pendant ces dernières années, un développement considérable. Et il n'est plafond de salon qui ne possède aujourd'hui sa rosace fouillée dans le goût Louis XV le plus rococo. Et quand cela est appliqué avec soin sur un fond convenable, il est bien difficile de dire si l'on se trouve en présence d'une sculpture ou d'un simple moulage en staff.


Les grands magasins de nouveautés, qui vendent de l'ameublement comme ils vendent au besoin des chevaux, des voitures, des nègres et des rails de chemin de fer, ont installé chacun une chambre à coucher. C'est peu artistique, mais c'est si copieusement encombré qu'il faudrait une colonne pour la description de chacun de ces ameublements.

Il suffira de signaler une très belle reproduction en point à l'aiguille des batailles d'Alexandre, de Lebrun, qui peut rivaliser avec les plus belles tapisseries classiques.

Une autre mode de reproduction des tapisseries, qui forment de fort beaux panneaux, est la mosaïque de bois. Il s'agit ici non de cubes de pierre enchâssés dans un ciment clair, mais de petites bûchettes de bois carrées qui, assemblées convenablement, peuvent reproduire n'importe que) point. La palette de cette mosaïque est, pour ainsi dire, infinie ; à l'heure qu'il est, il existe plus de 12,000 teintes diverses. On comprend que c'est encore, plus que la mosaïque de pierre, un travail de patience. Dans le gros point, il faut 40,000 bûchettes pour couvrir un mètre carré de composition. Dans le petit point, il faut 160,000 bûchettes. Par ce procédé on a reproduit des tentures, des tableaux de maîtres. C'est à la fois très artistique, très exact et très solide; quand le panneau commence à perdre de sa fraîcheur, il suffit de le gratter légèrement, pour raviver les nuances en enlevant de légers copeaux, la bûchette étant teinte dans toute sa longueur, le dessin et les teintes n'en sont pas altérés.


Ce sont les tapissiers qui fabriquent les meubles à transformation permettant de faire d'un divan, un lit, une table d'opération chirurgicale ou une chaise longue. C'est un genre de transformation qui est fort à la mode. Les médecins ont pour leur part, depuis pas mal de temps, renoncé à ces horribles fauteuils recouverts de moleskine qui, dans leur cabinet, prenaient des airs d'instrument de supplice; c'est un élégant canapé qui, sous une simple pression, va se transformer en un lit d'opération. On souffre tout autant pendant, mais on ne souffre pas avant; et c'est autant de gagné.

Ces meubles ont des formes massives et molles qui étaient autrefois leur apanage, mais tout le mobilier de salon d'aujourd'hui en est venu à ces mollesses et à ces rondeurs. On montre le moins de bois possible, et l'on arrondit tous les angles. C'est le divan oriental qui triomphe.


Le mobilier religieux tient autant de l'art de l'ébéniste que de celui du tapissier, et même il serait difficile de dire à quelles enseignes nous trouvons ici des stalles de chœur. C'est peut-être parce qu'elles n'ont trouvé place nulle part ailleurs, et vraiment c'eût été dommage qu'on ne nous les montrât pas, car elles sont superbes.

Les statues religieuses appartiennent à l'art de l'ornemaniste et du décorateur, ou plutôt elles n'appartiennent hélas! à aucun art. Car il faut constater une déplorable décadence dans cette industrie. Les figures sans caractère, les vêtements informes, les emblèmes qui par la routine ont perdu tout leur primitif symbolisme, voilà ce qui reste de ce magnifique art chrétien qui fut une des plus glorieuses parties de l'art français. C'est toujours, ainsi que l'écrivit éloquemment le grand polémiste catholique Léon Bloy, le déballage de la rue Saint-Sulpice, « le saint Joseph uniformément vêtu d'un tartan bleu rayé de bavures de limaces, offrant une fleur de pomme de terre à un Enfant Jésus céruléen ». Plus d'inspiration, plus de souffle, plus de foi. La camelotte sur toute la ligne des saints, dont les attitudes hiératiques ne sont plus que banales; et l'on est profondément attristé, que l'on soit croyant ou simplement artiste, quand l'on compare ces insupportables théories de saints maniérés, badigeonnés de la même bure, de saintes bouffies et roses, attifées du même azur, aux radieux cortèges qui passent sur les vitraux du moyen âge, aux cours célestes que les Primitifs ont agenouillées aux pieds des Vierges et de l'Emmanuel Enfant. Dame, on comprend un peu cette décadence. Le commerce est où fut la foi, et l'on ne saurait demander à un brave négociant de la rue du Vieux-Colombier, les élans artistiques de fra Angelico de Fiesole.

Cependant il faut rendre justice à une pièce remarquable, un Saint Martin partageant son manteau, sculpté en plein bois, par quelque ouvrier peu habile peut-être, mais qui a dû revivre le temps de la légende. C'est naïf et parfois taillé à coups de hache, mais cela est, tandis que les Saint-Vincent de Paul en bois doré et les Saint-François d'Assise en pain d'épice, sont absolument inexistants.


Les marbres se trouvent à la fois dans la décoration religieuse et dans la décoration domestique. Il faut convenir qu'ils ont infiniment plus de style dans celte dernière. Nous trouvons entre autres des superbes cheminées. L'une Louis XVI en marbre bleu est digne de tous les éloges. Une autre de grand style, en marbre des Pyrénées, ne déparerait aucun palais.

C'est de l'art, au plus haut point décoratif, sans que les nécessités de la décoration aient coupé les ailes de l'inspiration artistique.

Et c'est là le grand écueil que, sous le bénéfice des quelques critiques que nous venons de formuler, nos décorateurs savent très parfaitement éviter.

©Livre d'Or de l'Exposition - Paul Le Jeinisel.