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Galerie du Meuble


Galerie du Meuble à l'exposition de Paris 1889

Porte

Près de la porte d'entrée de l'Exposition des tapissiers décorateurs, est la porte du Meuble. Ce qui est assez naturel, du reste, puisque ces deux industries sont sœurs.

Pas toujours cependant.

Il est bien rare, si l'on meuble un salon, par exemple, entièrement à neuf, que le tapissier ne trouve que l'ébéniste a eu tort dans un tas de détails, tandis que ce dernier déclare que les tentures de son confrère ne font pas valoir ses meubles à lui. Cela tient à ce que dans le commerce le tapissier est devenu marchand de meubles et le marchand de meubles tapissier, et que ni l'un ni l'autre n'admettent la division de ce genre de commerce.

Mais dans la production, la séparation existe et ces deux grandes industries sont, l'une à côté de l'autre, de celles qui font la gloire de la capitale.

S'il a été dit jadis : « Il n'est bon bec que de Paris », il est toujours vrai de dire qu'il n'est beau meuble que de Paris. Je parle ici, bien entendu, du meuble produit aujourd'hui, avec le caractère de son époque et la mode du jour. Le meuble ancien vient d'ici ou d'ailleurs, c'est une chance d'archéologue ou de collectionneur de mettre la main sur une belle pièce. Mais l'ouvrier de Paris, seul au monde, sait produire le meuble de ce temps, à la fois artistique et confortable.

Et non pas artistique de cet art faux, qui produit par grosses de répétitions, une chaise Louis XIII ou un dressoir Henri II, mais artistique de l'art personnel de l'ouvrier, il faudrait mieux dire de l'artiste. Il sort de chez certains petits patrons, dont les ateliers sont perdus dans un coin de faubourg, des meubles qui ne sont imités de personne, qui ne copient aucun maître et devant lesquels on serait tenté de se mettre à genoux. Et cela est sorti lentement, après des mois de travail, de l'ébauchoir et des ciseaux d'un maître sculpteur, aidé d'un compagnon et d'un apprenti.

Malheureusement, la pièce ne fait qu'un saut de chez le marchand de meubles à l'étranger, d'où elle nous revient six mois après sous les espèces de désastreuses copies, qualifiées d'originaux quand le producteur allemand est franchement malhonnête, et de répétition quand il ne l'est qu'à moitié.

Aussi est-il intéressant de constater l'étonnement des visiteurs et surtout des demi-connaisseurs devant la superbe entrée du meuble.

Cette entrée qui conduit aux galeries de la classe 17 est une remarquable façade en divers bois. Le style général est loin d'être facile à définir; cela tient un peu du Louis XVI par la régularité des coupes. La grande baie carrée du milieu, d'une simplicité de très grand caractère, est encadrée dans une large bordure feuille de choux, qui fait très bel effet. L'ornementation est, somme toute, d'une grande sobriété; elle consiste principalement en deux statuettes en bois qui représentent vraisemblablement l'une le dessin et l'autre l'art de travailler le bois. Deux frontons surmontent les baies secondaires. Ils sont d'une aimable fantaisie. Ce sont des compositions en bois sculpté en demi-relief.

Dans le premier un amour ébéniste apporte une chaise Henri II à une jeune femme nue, qui a vraiment bien besoin de ce commencement de mobilier puisqu'elle est assise à terre. Néanmoins la coquetterie n'a pas attendu l'ameublement, et la jeune femme se contemple dans un miroir à main. Ce qui donne à supposer que le premier objet sorti des mains du premier ébéniste, fut le premier cadre du premier miroir.

Cela n'est peut-être pas d'une grande vérité historique et certainement les savants qui se sont occupés des origines de l'homme y trouveraient à reprendre, mais c'est d'une bonne exécution et tout à fait gracieux.

Le pendant est tout aussi agréable. Nous retrouvons le même amour d'ébéniste et la même jeune femme ; cette dernière est toujours aussi nue qu'au chapitre précédent. Peut-être attend-elle la galerie des tissus pour se vêtir. Mais le mobilier s'est augmenté : sans compter la chaise de tout à l'heure, sur laquelle du reste cette dame dédaigne de s'asseoir.'puis qu'elle est toujours primitivement couchée sur le sol, on aperçoit au deuxième plan une crédence qui pourrait bien être un secrétaire… — Déjà!...

L'amour apporte une chiffonnière, ce qui est véritablement un objet de luxe, la jeune femme n'ayant pas l'ombre d'un chiffon sur le corps. Elle, de son côté, partage son admiration entre le petit meuble que lui présente son fournisseur habituel et un coffret à bijoux qu'elle tient à la main.

Ces deux mignardises tempèrent dans une mesure très juste, la sévérité de cette grande porte et la ramènent à une note excellente.

Les tentures se composent d'une portière rouge et d'un baldaquin de même couleur, broché d'une inscription que l'on fera bien de reporter ailleurs, car elle altère l'harmonie de ce bel ensemble.

©Livre d'Or de l'Exposition - Henry Anry.


Galerie

L'industrie du meuble est une des premières de Paris non seulement par son importance de production mais encore et surtout par la valeur artistique de ses produits. Pour le meuble de luxe, elle est sans rivale et les ébénistes étrangers ont dû presque toujours se résoudre à copier des modèles venus de Paris, lorsqu'ils ont voulu sortir des banalités conventionnelles du meuble courant.

Cette Haute valeur artistique tient à la fois au goût français et au soin qu'ont pris de le développer, les grands fabricants d'ébénisterie, qui sont les premiers intéressés. A côté de l'école professionnelle municipale du meuble (école Boulle), coexistent d'autres institutions patronales, des musées de documents, toute une organisation d'éducation artistique et manuelle qui garantit pour longtemps la supériorité de notre ébénisterie, à laquelle elle fournit chaque année un contingent déjeunes ouvriers, qui joignent une solide connaissance des choses de l'art, à une indiscutable sûreté de main.

La classe 17 qui comprend les meubles de luxe et les meubles à bon marché, ouvre sur la galerie de trente mètres par la magnifique porte que nous avons déjà décrite. Elle est la seule classe qui occupe une galerie dans toute sa longueur, depuis le vestibule central jusqu'à la façade du palais où elle ne laisse qu'une étroite lisière pour des pays d'extrême Orient. C'est dire l'importance de cette exposition Les organisateurs ont porté leurs efforts décoratifs sur l'entrée de leur classe. A l'intérieur ils ont supposé avec raison que les meuble? étaient suffisamment meublants et qu'il était inutile de garnir la galerie de pavillons ou de vitrines, dans lesquelles, du reste, les objets exposés n'eussent guère été à l'aise. Tout le pourtour est occupé par des compartiments qui forment de véritables chambres, pour exposer les ameublements complets. Au milieu,les meubles les plus variés sont disposés au mieux du coup d'œil. La galerie a son allée centrale coupée en deux par le grand pavillon Krieger, qui est comme qui dirait, l'autel de la divinité du dieu. C'est une sorte de buffet immense en bois naturel, avec de curieuses tentures de corde, qui comprend en bas deux salons et au premier étage un salon auquel on accède par un gracieux escalier. Je trouve, pour ma part, que le contenant est infiniment supérieur au contenu. Celui des salons d'en bas est banal et celui d'en haut consiste en un meuble de chêne, qui a le grand tort d'être garni en peluche vieux rose. Or la peluche,mise à la mode il y a quelques années par un peintre exotique, n'arrivera jamais, si bien employée qu'elle soit, à de grands effets de style.

L'allée centrale est presque entièrement occupée par les billards. Etant donné qu'un billard coûte cher et dure longtemps, qu'en outre ce n'est pas un meuble de première nécessité, on pourrait croire que la fabrication en est assez restreinte. Erreur, c'est l'une des branches les plus importantes et les plus florissantes de l'ébénisterie parisienne. Il faut avouer que la vue de deux cents billards en ordre de bataille n'est pas étonnamment récréative. Il faut, pour y trouver intérêt, les examiner de près.

Ainsi vous ne vous douteriez pas que l'on fabrique encore des billards à blouses, c'est-à-dire avec des trous aux quatre coins. Il paraît cependant qu'il y a des obstinés qui ne se sont pas convertis au carambolage. On fabrique pour eux des billards à trous, mais, pour contenter tout le monde, les billards peuvent se mettre au goût du jour et les blouses se ferment à volonté.

D'autres billards sont pour les gens pauvres, qui ne peuvent se payer le luxe d'une salle à manger et d'une salle à caramboler. Cric! et vous avez un billard, bandes américaines, etc.. Crac! et vous avez une table pour 18 couverts. Est-ce assez ingénieux. Eh bien,il y a mieux.

Voici le billard-bureau : Cric ! et vous pouvez vous livrer à votre passion pour le carambolage... Crac ! plongez-vous dans de profondes études. Evidemment celui-là a été inventé par un répétiteur de droit du quartier Latin.

Il est certain que tous les styles sont représentés dans cette longue galerie, mais l'on peut dégager ainsi la tendance générale.

Pour les salles à manger, les bibliothèques, la Renaissance triomphe : beaucoup de Henri II, beaucoup de flamand.

Pour les chambres à coucher, tout ou à peu près tout, est Louis XV.

Les salons sont également Louis XV, quoiqu'il y ait quelques belles tentatives de grand style Louis XIV.

Cela dit, on ne peut s'attendre à ce que nous décrivions en détail les centaines d'ameublements exposés; il faut se contenter de citer quelques pièces marquantes.
Voici une chambre à coucher Louis XV, en vernis Martin, qui est dans ce genre la pièce la plus remarquable de l'Exposition. Une autre chambre à coucher, style mauresque, dit l'écriteau qui vient de Marseille, mais en tout cas d'un joli aspect, a été achetée par Mme Carnot, probablement pour loger les cheiks algériens en déplacement à l'Elysée.

Une salle à manger comprend en pendants, le buffet et la cheminée Henri II, les deux morceaux sont superbes.

Une ravissante chambre de style qui est bien le plus coquet nid de jeune fille que l'on puisse rêver, est une chambre à coucher du XIIIe siècle, reconstituée d'après Viollet le Duc. Sous les couvertures de laine couleur naturelle rehaussée de filets bleu, le lit gothique bleu et blanc est orné d'ogives à filets d'or; la table est d'une élégante simplicité. Le grand fauteuil est, au plus haut point, évocateur de cette belle époque.

Tous ces ameublements de style, ne sont pas d'un prix exagéré, et pour mille francs vous pouvez avoir un lit de milieu et une armoire à trois corps, avec peintures décoratives. Le tout du plus beau Louis XV.

Il est cependant des pièces de haut prix, ce sont celles qui ont réuni la collaboration de maîtres de divers arts. Voici par exemple un meuble décoratif exécuté par une maison de Marseille. Le dessin en a été fourni par l'architecte Paul Sédille, les figures sont sculptées par Aliar, et les émaux, d'après Luc-Olivier Merson, ont été exécutés par F. de Courcy.

On comprend que le prix du meuble se soit quelque peu élevé. Il atteint certainement celui d'un coffre à bijoux son voisin, lequel coffre ne coûte que 60,000 francs. Le grand bureau Louis XV qui est au Louvre, je ne sais plus dans quelle galerie, mais que tout le monde connaît, a été copié deux fois. Une de ces répétitions vaut 50,000 francs. Quoique Louis XV, c'est un vrai bureau ministre.


Il y aussi les meubles exposés par Galle de Nancy. Galle est à la fois un industriel et un artiste, et par-dessus le marché un fantaisiste aimable. A la manière des artistes du moyen âge, il fait un peu de tout. Dans la galerie de 30 mètres il a exposé à la fois un kiosque d'ébénisterie, des céramiques et des cristaux. Je ne serais pas très étonné qu'il ait une statue et quelques toiles aux Beaux-Arts, et que l'on n'exécute de sa musique sur l'un des orgues de la galerie Desaix.

Il ne donne pas dans le meuble banal, aussi son exposition est-elle extrêmement intéressante.

Voici un cabinet en chêne. La matière première n'est point commune. C'est du chêne lacustre recueilli dans un étang du pays lorrain. Eh bien de ce meuble, Gallé a su faire un monument à la gloire de la vieille Gaule; il a l'art patriote, mais largement et intelligemment patriote. Les ornements sont empruntés au chêne et les panneaux, inspirés des poèmes antiques de Leconte de Lisle nous montrent
La pâle Ueldeda prophétesse de Sein,

ou bien symbolisent les

Beaux hymnes de la mer, doux murmures des, vents;

sur un autre

Les cerfs brament aux pieds des chênes radieux

tandis que le quatrième rappelle les « rocs d'Armor ».

Mais le triomphe de Galle est dans ses meubles en marqueterie. Il est dans le meuble ce que les symphonistes (?) sont dans la nouvelle littérature. Le sujet et le bois doivent s'accorder. Une jardinière qui s'appelle la flore exotique est toute incrustée de bois des îles. Le chef-d'œuvre de cette exposition est une pièce unique, admirable, qui certes ne sera déplacée dans aucun musée. C'est une grande table à épine formée de trois bandes noyer et prunier; celle du milieu en marqueterie traduit cette phrase de Tacite dans son De moribus germanorum :
« Germania omnis a Galliis Rhenoseparatur. La Germanie est entièrement séparée des Gaules par le Rhin. »

Sur les cartons du maître Prouvé, Galle a exécuté un tour de force de marqueterie, sans que les difficultés du travail aient altéré si peu que ce fût, l'énergique expression des personnages. Le pied, formé d'une guirlande de feuilles de chêne avec cette légende : Je tiens au cœur de la France, porte dans un coin cette patriotique signature : Fait par Emile Galle, de Nancy, en bon espoir.

Encore un mot sur la table Gallé. Elle ne doit pas sortir de France, la couvrît-on de billets de mille francs.

Le meuble bon marché est représenté surtout par des lits de fer. Le lit de fer a aujourd'hui conquis son droit de cité et l'on peut très bien, à la campagne, offrir à un invité une chambre meublée à la diable, avec un lit de fer, à condition qu'il ait un peu d'aspect. Et l'on est arrivé à en faire de ravissants, à la fois très confortables et éminemment hygiéniques.

Les sommiers tout en métal, formés soit de bandes d'acier, soit de chaînettes tendues par des ressorts, ont détrôné l'odieux sommier de jadis, refuge naturel de tous les parasites, et qui gémissait lamentablement chaque fois que l'on faisait un mouvement entre ses draps.

Les chaises sont plus pittoresques qu'elles n'ont jamais été. C'est pour la salle à manger, le Henri II avec les hauts dossiers, garnis de cuir gaufré. Ce cuir est plus ou moins de Cordoue. La chaise de salon, si elle n'est tapissée, est en jonc doré, beaucoup trop doré. Il est à observer que nous américanisons trop le meuble accessoire qui devient ainsi trop riche, du moins trop brillant.

Ainsi les meubles de vannerie, très à la mode, sont-ils uniformément dorés sur toutes les coutures. Ils y perdent tout leur charme de simplicité.

Mais le meuble suit la mode, il ne la fait pas. Ne lui soyons pas trop durs, à cette mode qui nous a permis de trouver rassemblés ici assez de chefs-d'œuvre de goût et assez de chefs-d'œuvre d'exécution pour meubler tous les palais d'Europe.

Et les meubler avec élégance, avec richesse, à la française, pour tout dire en un mot.

©Livre d'Or de l'Exposition - Henry Anry.