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Galerie des Bronzes d'art


Galerie des Bronzes d'art à l'exposition de Paris 1889

Il est indiscutable que les fondeurs et marchands d'objets d'art ont tué l'art et le goût du bronze. Ils ont mis à la place de l'art, la reproduction réduite par les procédés mécaniques, et à la place du goût, la mode; ce qui n'est pas absolument la même chose.

Il n'est salon, il n'est antichambre qui ne veuille avoir son bronze. Un bronze, qui copie telle ou telle pièce célèbre et qui donne l'illusion de l'art, comme les romans du Petit Journal donnent l'illusion de la littérature. Cette invasion du bronze, du petit bronze, mis à la portée du luxe modeste, par les bronzes en zinc, les bronzes en plâtre et les bronzes en papier mâché, a fait plus de mal à la sculpture que dix siècles de barbarie. Certainement la Vénus de Milo, si jamais elle eut des bras, doit être moins irritée contre le vandale qui la fit manchote, que contre les industriels qui chaque jour la réduisent, la découpent, la détaillent et l'accommodent aux besoins de leur clientèle. J'ai vu une Vénus de Milo habillée, pour pensionnats de jeune fille.

Et par malheur, après celle-là, il ne faut pas tirer la corde, car on en fait chaque jour de plus forte. Il n'est œuvre d'art sur laquelle la reproduction avec sa compagne inséparable, la réduction Collas, ne mette sa grille mercantile. Et une fois que le moule est bâti, il fonctionne comme jadis la planche aux assignats.

Nous avons dans la classe 25 les produits de cette mirobolante fécondité. Eh bien déclarons de suite qu'il est peu de supplice comparable à celui qu'éprouve un homme doué de quelques atomes de sens artistique, qui est amené par le malheur de sa destinée, à séjourner quelques heures dans la classe 25.

Et cependant, il faut également le dire de suite, cette exposition est hors de pair. Nos grands fondeurs ont présenté des choses ravissantes, des objets d'art hautement proclamés, des chefs-d'œuvre incontestables; mais c'est le principe de l'institution elle-même qui est désastreux, principe qui consiste a nous aligner à trois cents exemplaires, le même bronze décroissant de centimètres en centimètres, depuis le modèle pour place publique, jusqu'au sujet de pendule.

Aussi délaisserons-nous toute cette série de reproductions pour nous en tenir, après avoir constaté l'importance et la valeur de cette exposition, aux trois clous de la classe 25.

L'un, c'est la pendule de Barbedienne. Elle pourrait à bon droit figurer à l'horlogerie, mais elle tient également bien sa place au bronze. C'est un véritable édifice, où cet accessoire, la pendule, est encadré de motifs beaucoup plus importants. Sa couleur de cuivre jaune lui donne un vague aspect de tabernacle, que complète la mise en scène très religieuse du cadre dans laquelle on l'a présentée. Au total une pièce superbe.

Le deuxième clou mérite d'autant mieux ce nom qu'il est en fer forgé; ce qui tombe à plaisir pour un clou, mais ce qui explique mal son placement au milieu du bronze. La vérité est qu'on n'aurait su où placer cette fontaine, dans le goût gothique imitée de ces margelles toutes fleuries, que le moyen âge plaçait au-dessus de ses puits. Elle a sept ou huit mètres de hauteur, cette fontaine, et est entièrement exécutée au marteau; soit comme travail de forge, soit comme repoussé, c'est un des plus jolis morceaux de fer que l'on puisse voir.

Enfin le troisième clou est un vase, et un vase de bronze ; mais celui-là nous console de toutes les vasques que nous avons vues en exemplaires répétés, car il est à tous les titres une œuvre originale.

Avez-vous remarqué quelle raideur donne au bronze le travail final du poli, au ciseau, au marteau, à la lime, tout ce léchage qui intervient lorsque l'œuvre sort des mains du fondeur? Si ce travail est fait par l'artiste, le résultat est encore supportable, s'il est fait par l'industrie il enlève toute vie et toute personnalité à l'œuvre. Toute l'infériorité de nos bronzes devant les merveilles des fondeurs japonais, tient à ce travail supplémentaire que nos procédés de fonte les plus raffinés, comme la fonte à la cire perdue, ne sauraient éviter.

Un sculpteur, bien français malgré son nom d'allure étrangère, M. Ringel d'Illzach, a réussi à supprimer tout cela dans le vase qu'il expose, non comme un chef-d'œuvre d'inspiration artistique, mais comme un type de fabrication. Tel qu'il est là, son vase sort du moule, il n'a subi aucune retouche, il n'a pas souffert l'affront d'un coup de ciseau on de polissoir. Chose plus fantastique, M. d'Illzach a moulé des choses sans consistance, comme de la terre molle, du velours et je crois des animaux. Car il a rassemblé dans son vase les éléments les plus disparates. Et tout cela est rendu, tout cela vit et palpite.

Il faut vous dire que nos fondeurs en ont été un peu bouche bée. Mais je leur souhaite de profiter de la leçon et de nous servir à l'avenir un peu plus de nature vivante et un peu moins de reproductions léchées.

©Livre d'Or de l'Exposition - Henry Anry.