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Galerie de la Soierie et de la Draperie


Galerie de la Soierie et de la Draperie à l'exposition de Paris 1889

Porte

C'est, une seule ville, Lyon, qui occupe la classe 33. Cela donnait aux architectes, qui n'avaient pas l'ennui de discuter avec plusieurs organisateurs, la possibilité de construire une façade de style, sans tenir compte des exigences d'exposants variés. En effet, nous sommes là, comme à l'horlogerie, en présence d'une exposition collective organisée par la Chambre de commerce. C'est sans doute pour l'intérieur de sa galerie que Lyon a réservé les trésors, dont on peut avoir un aperçu par les magnifiques ornements d'église qui éclatent dans la première vitrine. Mais pour ce qui est de la façade, elle ne laisse guère pressentir des merveilles. Toute l'ornementation consiste en deux ou trois écussons aux armes de la ville de Lyon, qui porte c de gueule à un lion d'argent tenant de sa patte dextre un glaive du même, au chef cousu de France », avec la fière devise : « Lyon avant le melhor ! ».

C'est fier, mais c'est maigre comme décoration, et les pilastres sans originalité qui soutiennent cette façade se seraient bien trouvés, à défaut d'autre chose, de quelque magnifique brocart de soie placé en tenture, d'une de ces impériales étoffes abordables aux seuls millionnaires... et encore, que jadis la Croix-Rousse fabriquait si richement. Par la pauvreté voulue de sa façade, l'industrie lyonnaise a-t-elle voulu exhaler ses plaintes et porter le deuil de son antique splendeur? C'est qu'en effet il y a eu, sinon une décroissance, du moins une transformation par laquelle l'industrie de la soie, qui était restée une sorte de production privilégiée, est entrée, comme toutes les industries, dans la vie de grand atelier et d'usine. Les distinctions de maître, de compagnon et d'apprenti, chères aux vieux canuts du Gourguillon et de la Grande-Côte, sont tombées devant le caporalat égalitaire du contremaître, en môme temps que disparaissaient de la fabrication courante, ces étoffes véritablement artistiques, ces armures compliquées, dans la fabrication desquelles la valeur de l'ouvrier jouait un rôle presque égal à celle du liseur de dessin, ou même du dessinateur.

Lyon, qui produit aujourd'hui de la soierie à 39 sous le mètre, — il faut bien vivre, — en concurrence avec Zurich, et l'Amérique; Lyon, dis-je, n'est plus le Lyon des siciliennes, des gros deNaples, des velours. C'est peut-être à la grande tristesse que cette déchéance répand sur la haute industrie lyonnaise, qu'il faut attribuer la modestie de son exhibition.
Mais si l'on juge la prospérité d'une industrie par les sacrifices qu'elle fait en vue de l'Exposition, la draperie mérite d'être mise à l'un des premiers rangs. La façade de la classe 32 est en effet l'une des plus belles de la galerie, et elle soutient dignement la comparaison avec celle du meuble qui lui fait.face.

Elle s'ouvre par trois baies,.surmontées chacune d'un fronton.et séparées.par de fantaisistes compositions décoratives de Toché, compositions dans lesquelles, à travers les motifs ornementaux empruntés à l'industrie du drap, se jouent des faunesses et des faunes. C'est d'une couleur violente, avec des exagérations d'ombre en violet ou en bleu intense, mais cela déborde d'exubérante vie, et c'est surtout éminemment décoratif. Le nom du peintre Toché est déjà revenu souvent dans cette description de la galerie de 30 mètres. Cela tient à ce qu'il a fait beaucoup de choses, et à ce que tout ce qu'il y a fait est excellent.

Les pilastres sont en marbre et or, et ornés de tètes de béliers; ils sont d'un style très approprié au caractère do la façade.

Mais les meilleurs détails de cette entrée sont dans les frontons. Celui du milieu est une sculpture sur bois, ou tout au moins en imitation de bois. C'est une niche entre les colonnettes de laquelle est assise une jeune fileuse à son rouet; je reconnais que cette Jenny l'ouvrière n'est peut-être pas d'une production excellemment artistique, mais elle est fort jolie et termine bien la baie centrale.

La baie de gauche est surmontée d'une composition de Rochegrosse, représentant la tonte des moutons. Parmi les peintres de la jeune école, Rochegrosse a la réputation d'être le roi des truqueurs; les dessous de ses peintures sont machinés comme des troisièmes actes de l'Ambigu. Mais naturel ou factice, le résultat obtenu par ces moyens de peinture compliqués est un bon résultat, c'est là l'essentiel. Ainsi on ne peut pas dire que le panneau de la porte soit d'une exacte réalité de couleurs. Je ne parle pas de la composition, qui peut se passer de toute réalité puisqu'elle est allégorique. Au soleil, le gazon est d'un vert clair, transparent; à l'ombre il est bleu, dans le lointain, des arbres aux feuillages roses se détachent sur un ciel or.

C'est dans ce paysage, hautement fantastique, que Roche-grosse a campé ses personnages, une femme, des enfants et des moutons; les chairs des enfants sont aussi fantaisistes que le paysage, mais les attitudes sont pleines de grâce et de mutinerie. Il y a un bébé essayant de porter un mouton, qui est simplement délicieux. Quant à la femme, elle est fort adroitement placée et la note rouge intense de l'étoffe qui l'habille, tombe avec une merveilleuse justesse dans cette débauche de lumière et de transparences.

L'autre fronton, celui de la baie de droite, également de Rochegrosse, représente le tissage. Ici la fantaisie s'est encore plus écartée de l'allégorie que de la nature. Il serait bien difficile de dire pourquoi la tisseuse s'est habillée, non à l'antique, non plus à la moderne, mais d'un fourreau Empire arrêté au-dessous des seins, et serrant la taille d'une large ceinture violette. Quant au métier, il est non moins bizarre que l'attitude de la tisseuse à demi accroupie, au milieu des inévitables enfants qui, avec ou sans ailes, sont de toutes les fêtes allégoriques. Soyons reconnaissants à Rochegrosse de ne pas leur avoir donné d'ailes et d'avoir varié les physionomies de ces bambins d'une manière si heureusement personnelle.

©Livre d'Or de l'Exposition - Henry Anry.


Galerie


LA SOIE

Avant de faire un pas dans cette galerie si magnifiquement garnie par la fabrique lyonnaise, rassurons ceux qui prétendent et qui, — les malheureux, — répètent à tous les échos, que l'industrie de la soie est morte à Lyon. C'est là une erreur, qui s'est produite et acclimatée en vertu de la tendance au pessimisme des temps modernes, sans doute, car il serait bien difficile d'en donner une quelconque raison d'être.

Morte l'industrie lyonnaise, comme jadis les battants de métier caquettent de la Croix Rousse aux Terreaux leur babillarde chanson, bis tau claque, pan! cher aux vieux canuts de la grande côte et du plateau, comme à ceux du gourguillou. Eh! non elle n'est pas morte, la fabrique, comme on la désigne à Lyon, sous ce nom qui veut dire l'industrie de la soie, comme la ville désignait Rome pour les Latins de jadis. Seulement elle a pris ses aises, la fabrique, et sur les 35,000 métiers qu'elle occupait à Lyon avant 1870, plus des deux tiers ont émigré dans les environs, à la recherche des conditions d'existence moins coûteuses. A côté de ces émigrés, se sont montés de nombreux métiers mécaniques. Si l'on réduit en travail à la main le travail accompli parles moteurs, on peut voir que l'ensemble de l'industrie lyonnaise représente actuellement, en 1889, près de 140,000 métiers à la main. Ce qui est un chiffre respectable.

C'est que la soie est entrée en plein dans les habitudes de vêtement du monde entier. Une robe de soie était un luxe, h y a vingt ans, elle n'est plus aujourd'hui que le strict nécessaire. La grande élégance s'est même, par réaction, jetée sur la hune. On fait des costumes de lainages qui coûtent fort cher et on les double en soie. Le prix des étoffes a diminué de près de moitié, non seulement par suite de la baisse du revient des façons, amenée par l'entrée en scène du tissage mécanique, mais encore par suite de la baisse sur les matières premières. La soie, qui coûtait jadis 80 à 90fr. le kilogramme, coûte en moyenne 50 francs aujourd'hui et les soies sauvages, dont Lyon achète 500,000 kilogrammes par an, sont bien meilleur marché. Et malgré cette diminution dans les prix, Lyon fabrique chaque année pour près d'un demi-milliard de tissus. Y a-t-il beaucoup d'industries prospères qui puissent se mesurer avec celle-là, que l'on dit à l'agonie.

Mais dans une industrie comme celle de la soie, la quantité ne saurait suffire, il faut encore la qualité. Voyons si Lyon a su également sur ce point, se maintenir à Ja hauteur de sa vieille réputation.

Je ne veux pas parler ici de la perfection dans les moyens matériels de la production, mais de la valeur même de l'objet fabriqué. Il est certain que plus les étoffes de soie sont devenues accessibles à tout le public consommateur, plus il a fallu, de jour, en jour, diminuer leur prix de revient. Les étoffes mélangées ont pris une extension chaque année plus envahissante, ce qui évidemment s'est produit aux dépens de la qualité. C'est une loi mathématique: que toute industrie qui abaisse la valeur des matières premières qu'elle emploie, est fatalement amenée à abaisser la valeur esthétique de ses produits.

Mais les étoffes de soie pure n'ont rien perdu, bien au contraire, elles sont d'une richesse supérieure à tout ce qui s'est fait jusqu'à ce jour, et cette richesse s'accompagne d'un fini plus parfait, dû à l'amélioration des procédés de fabrication.

Dans la galerie de Lyon, qui ouvre sur la galerie de Trente mètres et comprend comme annexe, la vitrine d'honneur qui lui fait face, nous allons voir, à n'en pouvoir douter, que Lyon a conservé son rang artistique aussi bien que sa place dans la composition industrielle.

Les vitrines sont disposées en salon avec une vitrine centrale au milieu de chacun de ces salons, les boiseries de palissandre sont rehaussées d'or, mais il semble que les exposants ont voulu se dissimuler, car il faut un véritable travail pour retrouver leurs noms sur leurs installations. Les étoffes unies sont celles qui attirent le moins l'attention, mais elles ne sont pas pour cela celles qui représentent une moindre somme de progrès industriel, et les connaisseurs admirent au même titre que les superbes brochés, les failles, les satins, les reps, les armures diverses. Ces trois ou quatre dénominations comprennent à peu près l'ensemble des étoffes non décorées : ce sont du moins les désignations vulgaires, car la fabrique a pour chaque variété un nom souvent arbitraire, quelquefois ultra-fantaisiste. Les foulards, — en pièces, — les franges et autres étoffes légères sont tantôt unies, tantôt décorées d'impression. Ces étoffes n'appartiennent en général à la fabrique lyonnaise que par les dernières manipulations qu'elles subissent. La plupart sont fabriquées en Chine et envoyées écrues à Lyon, où elles sont décreusées, blanchies, teintes et s'il y a lieu imprimées. Les crêpes divers, qu'ils soient dits de Chine ou d'ailleurs, sont, par contre, des produits bien lyonnais, on connaît ces tissus aériens dont certains sont aussi ténus que des toiles d'araignées. Le crêpe de Chine broché est une des merveilles de cette exposition, il n'est rien de plus délicat que ce fond impalpable, supportant des fleurettes posées avec les légèretés de touche de l'aquarelle.

Mais passons rapidement. Voici les velours, pour lesquels Lyon reste toujours sans rivale. Les velours unis sont obtenus dans les belles qualités, par l'interposition d'une tige de métal dans le passage d'une deuxième chaîne, qui se boucle et est ainsi reliée par la. trame à la première chaîne. Puis à l'aide d'un diamant l'ouvrier coupe la boucle, qui se trouve former le poil. Dans les qualités meilleur marché, le métier tisse deux pièces à la fois, l'une au-dessus de l'autre et le poil, au lieu de former une boucle, relie les deux pièces; un rasoir, qui. passe après la navette, sépare les deux pièces l'une de l'autre, en coupant le poil par le milieu. Telle est la théorie générale du velours, mais dans la pratique, elle a reçu bien des modifications qui permettent de fabriquer les plus merveilleuses des étoffes brochées.

Ainsi dans la vitrine d'honneur, nous trouvons des pantes, c'est le nom lyonnais d'un ensemble décoratif, en velours frisé et coupé sur un fond de faille vieux rose, ces pantes sont formées d'immenses plumes ; à côté, sur un fond de satin gris, de larges fleurs rouge et jaune sont jetées avec un art exquis. Voici d'autres étoffes d'une impression encore plus artistique, ce sont des fleurs aux teintes passées, fondues, obtenues par le procédé de l'impression sur chaîne. Ce procédé, qui a fourni jadis les merveilleux velours Grégoire aujourd'hui vendus au poids de l'or, consiste à imprimer sur la chaîne qui formera le poil, et avant le tissage, un dessin calculé de telle façon qu'en se réduisant par le tissage, il formera sur la pièce le motif demandé. On comprend quels soins demande un tel travail préparatoire.

Toujours sous la vitrine d'honneur, nous trouvons une des plus belles productions de la soierie lyonnaise. La Guirlande royale, c'est une branche de roses aux tons très fondus, jetée sur un fond de satin vert.

Toutes ces étoffes sont pour le "costume, en voici d'autres pour l'ameublement, en reps, décoré de velours découpé. D'autres étoffes sont décorées sans l'intervention du velours, ce sont, soit les brochés proprement dit, soit les lattes ; dans les brochés, le motif décoratif est exécuté pour ainsi dire indépendamment du tissu, par des accessoires dits brocheurs que mène le métier. Dans les lattes, le jeu des lisses, c'est-à-dire des cordelettes qui soulèvent les fils, menés par un ensemble de cartons perforés, la Jacquard, forme le dessin, en laissant à l'envers de l'étoffe, les fils qui ne doivent pas apparaître à l'endroit. Ces deux procédés sont souvent employés concurremment et ils fournissent ainsi des motifs d'une grande richesse. Je citerai des boules de neige, énormes fleurs blanches, l'Echelle de Jacob, une guirlande de roses sans fin, la Congélation, une sorte d'irradiation prismatique, qui rappelle assez le travail physique de solidification de l'eau; les Fontaines lumineuses, qui malgré leur nom de mauvais goût, sont une très belle disposition de tons sur tons.

J'ai omis, dans les étoffes unies, les moirés qui, pour beaucoup de personnes sont un mystère et qui pourtant sont obtenus par des moyens bien simples. La moire est une faille, c'est-à-dire une étoffe à gros grains, dans laquelle la trame est entièrement dissimulée par la chaîne. Si l'on veut de la moire antique, l'étoffe est pliée par moitié de sa largeur et soumise à une pression considérable, qui écrase grain contre grain la face à moirer. Si l'on veut de la moire à chemins, c'est-à-dire avec de longs traits mats ou brillants et réguliers, la pression, qui s'opère sur l'étoffe non redoublée, est précédée du passage d'une flamme de gaz qui trace les chemins. Une fois obtenu, cet écrasement est ineffaçable.

Une vitrine entre toutes est particulièrement intéressante, car on y trouve le véritable tour de force de l'art du broché : un livre de prière, tissé d'après les manuscrits et les enluminures du XIVe et du XVe siècle. C'est une merveille tout bonnement, chaque page est formée de deux feuilles de satin collées, envers contre envers. Le texte gothique n'a guère plus de deux millimètres de hauteur, dans les majuscules, et cependant il est d'une netteté aussi parfaite que la meilleure impression. Les encadrements sont d'une prodigieuse netteté de trait et valent n'importe quel tirage d'estampe, pour la clarté des tailles et la dégradation des demi-teintes. Chaque page a un encadrement particulier. Il n'a certainement jamais été rien produit de si fini : les portraits pourtant célèbres, tissés d'après Carquillat, qui a portraicturé tous les chefs d'État et tous les hommes célèbres qui ont touché à Lyon de près ou de loin, ont toujours une certaine raideur d'exécution. Mais ici, il n'y a pas une déviation de trait d'un dixième de millimètre, qui puisse dénoncer que l'artiste a dû subordonner son œuvre aux exigences du tissage. Je répète que ce livre de prière est une merveille, qui fait grand honneur à la maison Henry, célèbre déjà depuis longtemps pour ses ornements d'église, dont elle a toute une série autour de son livre de prière.

Parmi les industries qui procèdent de la soierie, l'ornement d'église tient, en effet, le premier rang et l'on est étonné de le voir si peu représenté. Mais il y a la qualité à défaut de la quantité, et les quelques chapes ou chasubles que nous trouvons, sont de toute beauté.

Tous les styles sont représentés dans ce genre de travail. Voici une chasuble gothique, le bon pasteur. Voici une imitation des chasubles italiennes du XVe siècle, en point de soie antique. Elle représente l'Ascension, les têtes des apôtres sont remarquablement expressives.

La théorie de la soie devait être représentée dans cette exposition lyonnaise. Elle l'est par l'exposition de la Chambre de commerce, qui montre ce que l'on appelle la condition des soies, c'est-à-dire la série des appareils qui servent à tisser la soie grège et à la décreuser. En mémo temps, nous voyons les résultats des études entreprises depuis une dizaine d'années pour élargir la production de la soie. Aujourd'hui, on sait fort bien, grâce à ces recherches utiliser en Europe les soies sauvages de Chine, c'est-à-dire celles que produisent des bombyx qui, au lieu d'être élevés comme les nôtres dans des magnaneries, produisent en plein air, sur les buissons, dans les bois, où l'on va, au moment favorable, chercher leurs produits. Ces soies sauvages, dont on importe plus d'un demi-million de kilos par an, servent en Chine à la fabrication de ces pongées et de ces tussah, dont nous parlions plus haut; en France, au contraire, on les emploie non pour les étoffes légères, mais pour les plus résistantes, comme ces peluches dites loutres, qui ont absolument le toucher, l'aspect et la vigueur d'une fourrure.

La Chambre de commerce a exposé des cocons sauvages; il y en a qui semblent être en or massif.

Telle est, autant qu'on la peut décrire d'une manière aussi succinte, l'exposition lyonnaise. Elle est digne de la deuxième ville deFrance, de ce Lyon, qui depuis des siècles, a pris pour devise : Lyon avant le melhort et qui depuis le jour où vinrent s'établir les premiers maîtres de la soie, a su, par sa longue série d'artisans, d'artistes et son opiniâtre travail, ne jamais ni forligner ni décroître.

©Livre d'Or de l'Exposition - Paul Le Jeinisel.


LA SOIE ARTIFICIELLE.

On se demande vraiment jusqu'où l'imitation de la nature par l'homme, pourra être poussée.

Jusqu'à présent, on savait bien que la soie pouvait être falsifiée, par des tissus étrangers ; mais personne ne songeait à de la soie, qui n'aurait pas été fournie parle ver à soie, et cependant la soie artificielle est découverte, c'est de la soie où le Bombyx du mûrier n'a rien à faire.

Examinons maintenant les deux fabrications. La soie est un produit de sécrétion du Bombyx mori, ou Bombyx du mûrier, de la famille des Lépidoptères. Cette chenille possède sur la tête deux glandes tuberculeuses, recelant un liquide qu'elle a en extrait sous forme de deux fils séparés, mais qui se réunissent bientôt en un seul, ces deux fils se soudant par leur propre viscosité. C'est avec ce fil que la chenille, à l'état de chrysalide, forme le cocon qui la protège pour opérer sa transformation, devenir insecte parfait, c'est-à-dire papillon.

Là déjà, pour l'industrie, se présentent les difficultés. Le fil formant le cocon peut être dévidé complètement, si le cocon est intact, mais il faut pour cela que le papillon ne se soit pas envolé, il est là pour faire de la soie et mourir; mais comme il ne le ferait pas de bonne volonté, il faut l'étouffer parla chaleur un peu avant son développement complet. Il faut donc n'employer au dévidage que des cocons non perforés; première difficulté industrielle, en même temps que perte, car l'on ne peut toujours arriver à empêcher cette perforation.

Il y a enfin une autre cause bien plus grave encore, c'est la maladie, qui est toujours à l'état épidémique lorsqu'elle se déclare; dans ce cas tout est perdu.

La longueur du fil à dévider qui forme le cocon normal varie de 250 à 900 mètres.

La soie naturelle est principalement formée de fibroïne (C30 H23 Az15 O12) et la matière qui soude les deux fils des filières du Bombyx est la séricine (C30 H25 Az5 O16).

Maintenant que voilà bien établie la fabrication, ou plutôt la production de la soie naturelle, passons à la soie artificielle. L'insecte devient une machine, très jolie même, c'est M. du Chardonnet, ancien élève de l'Ecole polytechnique, qui a inventé cet appareil.

Que fait le ver à soie? Il transforme le tissu végétal de la feuille du mûrier en un long fil qui constitue la soie. Qu'est-ce que ce tissu végétal? De la cellulose. Le problème consiste donc à prendre de la cellulose et à en faire de la soie.
Une première difficulté se présente. La cellulose est une tétraglucoside dont la formule chimique est: C48 H40 O40. Si nous comparons cette formule à celle de la soie indiquée plus haut, nous voyons qu'il y manque un élément: de l'azote.

De plus, la cellulose est insoluble dans l'eau, l'alcool, l'éther, les acides et alcalis étendus. Un seul liquide la dissout : l'oxyde de cuivre ammoniacal, mais nous ne pouvons nous en servir, et il faut absolument que nous ayons notre cellulose en solution, pour imiter la nature.

Du même coup les deux difficultés sont résolues, la cellulose prend de l'azote et devient soluble, nous avons alors la cellulose octonitrique ou coton-poudre, ou fulmi coton ou pyroxile Elle a tous ces noms.

Ne tremblez pas, la future soie artificielle ne contiendra pas trace de coton-poudre, et vous n'aurez pas, Mesdames, de robes explosibles. "Voilà comment l'on opère: on soumet de la cellulose pure à un mélange d'une partie, en poids, d'acide nitrique à 1,42 et deux parties d'acide sulfurique à 1,84, on abandonne le tout de 24 à 48 heures, puis on le lave, et on le sèche à l'air libre. La cellulose octonitrique ou coton-poudre, ainsi obtenue, est soluble et contient l'azote nécessaire; on la dissout dans un mélange de 20 parties d'alcool et de 80 parties d'éther. Nous avons maintenant tout ce qu'il faut pour notre soie artificielle, cette solution de coton-poudre dans l'alcool et l'éther constitue ce que tout le monde connaît sous le nom de collodion.

Voilà comment fonctionne l'appareil de M. du Chardonnet.

D'abord un récipient vertical contenant le collodion, sous-pression d'une dizaine d'atmosphères. Ce récipient se termine par un tube horizontal sur lequel sont placés une série de petits tubes en verre effilés, par l'extrémité desquels le collodion sous pression s'échappe en petits jets d'une finesse extrême, mais il est liquide; aussi ces petits tubes sont-ils entourés d'autres tubes en verre plus larges, formant manchons, et dans lesquels circule un courant d'eau, ces derniers tubes étant un peu plus longs que ceux intérieurs, le jet de collodion rencontre tout d'abord la petite masse d'eau où il se rafraîchit et au sortir de l'eau il est solidifié suffisamment, et voilà le fil de soie, semblable à celui dont le ver à soie s'entoure. Seulement ce fil artificiel est aussitôt recueilli sur de grosses bobines où il s'enroule à l'infini, tandis que le cocon, il faut le dévider une fois fait. Maintenant l'appareil est disposé de façon à pouvoir réunir, un, deux, dix, de ces fils, car isolés ils ne sont pas assez résistants, pas plus d'ailleurs que le fil unique du cocon; ce fil subit ensuite la dénitratation.

M. du Chardonnet expose aussi un plus grand appareil, pour la fabrication industrielle; plus perfectionné, il y a des séries de pinces destinées à recueillir les fils s'ils venaient à se rompre. Enfin tous les détails de fabrication sont prévus. Mais l'on ne trouve pas encore cette soie artificielle dans le commerce. Elle sera, paraît-il, bientôt lancée. Et voyez donc quelle économie : tout le monde pourra avoir des robes de soie à volonté. Cette soie artificielle revient dans les 18 à 20 francs le kilogramme, tandis que la soie naturelle coûte de 50 francs à 140 francs. Et puis un gros avantage encore. Avec la soie naturelle coûtant aussi cher, fatalement la fraude a lieu, on cherche à augmenter le poids de la soie de toutes les manières possibles. Il y a des procédés inoffensifs, mais il y en a de très dangereux, et ce sont ces derniers les plus lucratifs. Ainsi il y a quelques années, Oudart avait trouvé 40 0/0 de chromale de plomb et d'arsenite de cuivre et un peu de céruse dans des soies colorées, qui firent gonfler les gencives et les lèvres des jeunes personnes faisant de la tapisserie. Avec la soie artificielle le prix de revient est trop peu élevé pour se livrer avec profit à ces falsifications dangereuses.

Enfin, quel que soit l'avenir de cette nouvelle fabrication, on ne peut s'empêcher d'admirer l'ingénieuse simplicité de l'idée et de l'exécution. Et à voir les spécimens d'étoffes brochées, de pièces de soie, les chasubles exposées et tissées avec cette soie artificielle, par MM. Perret et Chapenel de Lyon, on ne peut douter de l'avenir brillant réservé à celte nouvelle fabrication, qui fait tant d'honneur à M. du Chardonnet.

©Livre d'Or de l'Exposition - S. Favière.