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Téléphones


Téléphones à l'exposition de Paris 1889

Au pied de la Tour Eiffel, entre le pavillon finlandais et celui de la Compagnie du gaz, la Société des téléphones a installé un pavillon, qui contient en même temps son exposition et le bureau du service téléphonique de l'Exposition universelle.
Comme construction, ce pavillon représente le type de la bâtisse par excellence ; il est en bois armé de fer ou, si l'on aime mieux, en fer armé de bois. Par exemple, les montants principaux sont formés de quadruples madriers de sapins, reliés par des boulons, tandis que les poutres sont formées de fer en I, garnies de deux madriers de sapin, un sur chaque face. L'extérieur est en panneaux de bois, montés sur des fers à T... Toutes les pièces transversales, ayant rigoureusement la même dimension (3m,30), sont pour ainsi dire interchangeables, et tout l'ensemble, vissé, fer sur bois ou bois sur fer, peut se régler à l'aide de tournevis ou de clés anglaises, si les variations de l'atmosphère font gonfler ou gondoler le bois, ou dilatent le métal. Ce n'est presque plus une maison, c'est un coucou de la Forêt Noire.
Mais il faut rendre cette justice à ce genre de construction, qu'elle est parfaitement d'accord avec la nature du téléphone lui-même. Qu'est-ce en effet qu'une installation téléphonique? Un ensemble d'appareils, de conducteurs, de postes, etc., qu'il s'agit d'accoler par application et par superfétation à des immeubles déjà existants, en les dégradant le moins possible, et en dépensant fort peu de temps et d'argent. Quoi de mieux, par conséquent, pour synthétiser le système téléphonique, que ce pavillon que l'on eût pu élever eu quelques heures, s'il n'avait fallu, pour trouver un sol propice, se livrer à des travaux de fondations qui rendent le sous-œuvre bien pi us important que la construction extérieure.
La Société des téléphones a fait édifier ainsi un pavillon, composé d'une partie centrale et de deux ailes.
La partie centrale est surmontée d'une tourelle téléphonique, dite de concentration. Cette tourelle est sur le modèle de celles qui surmontent les stations centrales des téléphones, dans les villes où l'on n'a pas cru devoir imposer aux sociétés téléphoniques les ruineuses installations souterraines.
J'ai dit ruineuses; ces installations le sont surtout pour les consommateurs, parce que les compagnies, qui n'entendent pas y perdre, — ce en quoi elles ont, du reste, bien raison, —sont forcées de surélever, d'une manière véritablement exorbitante, le prix des abonnements. Ainsi nous payons à Paris 600 francs par an, pour un abonnement au seul réseau urbain, tandis que l'on paie en Belgique 60 francs, dix fois moins, pour avoir la jouissance du réseau belge, qui comprend plusieurs villes, et par conséquent une étendue très considérable.
C'est peut-être afin de décider le gouvernement à autoriser ces installations aériennes que la Société des téléphones a montré sa tourelle flanquée de herses, qui remplissent le même but de réunir les fils aboutissant, par exemple, sur la même maison.


Pénétrons dans le pavillon, examinons-le en détail. Constatons d'abord que l'idée première du téléphone revient à un Français, M. Bourseul, qui publia ses idées en 1854. Malheureusement il s'en tint là.
Ce n'est qu'en 1876, que Bell installa le premier téléphone et c'est en novembre 1877 que ce téléphone fut introduit pour la première fois en Europe, où il excita la curiosité et l'admiration la plus grande. De son côté, Edison chercha à perfectionner cet appareil et pensa y faire intervenir le courant de piles électriques.
Pendant quelques temps les perfectionnements apportés furent nuls, mais ils devinrent importants, quand l'invention du microphone donna une impulsion nouvelle à la question.
Combien sommes-nous loin déjà des téléphones à ficelle, véritables jouets d'enfants, qui cependant auraient dû depuis longtemps tenter l'esprit de perfectionnement de nos physiciens, mais ils n'ont pas daigné s'en occuper, c'était trop vieux, il remontait à 1667.
Le principe général des téléphones est le suivant. Les vibrations de la voix sont communiquées à une plaque vibrante placée devant un aimant. L'extrémité de l'aimant est enveloppée d'un long fil de cuivre entouré de soie. Voilà le transmetteur.
Le récepteur est identiquement semblable, sinon comme forme, mais comme construction et c'est le même fil qui, formant bobine au transmetteur, s'enroulera aussi autour de l'aimant du récepteur, en bobine également, de sorte que ce fil de cuivre est sans fin. Et le transmetteur pourra être très éloigné, pourvu qu'il soit relié au récepteur par le même fil.
Si l'on parle devant la plaque vibrante, ses mouvements de va-et-vient réagissant sur la force magnétique de l'aimant, engendrent un courant électrique dans le fil qui se transmettra au récepteur. Sous l'influence de ce courant, l'aimant de ce dernier subira les mêmes variations de force magnétique que le premier, et la plaque plus ou moins attirée, entrera en vibrations pour reproduire la voix. Ce qui se trouve transmis, ce n'est donc pas, à proprement parler, la voix, mais une série de courants ondulatoires électriques qui la reproduisent.
Pour augmenter la portée des téléphones, on leur a adjoint des microphones. Leur forme est des plus variables, ce sont de petits bâtonnets ou des boules de charbon de cornue, qui entrant aussi en vibration, accroissent l'intensité du son.
En 1879, trois sociétés avaient l'autorisation d'installer le service téléphonique. Elles exploitaient trois systèmes différents; les appareils Grower, Edison, Blake.
L'année suivante les trois sociétés ayant fusionné, constituèrent la : Société générale des téléphones.
Les premières autorisations données furent renouvelées jusqu'en septembre 1889. Et aujourd'hui la Société devient, pour l'exploitation des lignes, propriété de l'Etat, non sans protestations de la part de la Société, qui est propriétaire de ses appareils, ateliers et magasins de vente. Car la Société s'était adjoint la fabrication en grand des câbles. A cet effet, elle avait acquis les établissements Rattier à Bezons, qui étaient une manufacture de caoutchouc.
Au centre du Pavillon des Téléphones, au premier étage est un bureau, tout installé et fonctionnant pour assurer le service de l'Exposition.
Chaque abonné a une ligne spéciale, aboutissant à un bureau central, où les employés donnent les communications demandées. Mais comme on ne peut mettre une sonnerie par abonné, il y a un système spécial représenté dans le haut du commutateur central. Lorsqu'on veut appeler, une petite plaque se renverse, et montre le numéro de l'abonné et, en tombant, ferme le circuit delà sonnerie qui marche.
Au-dessous des séries de numéros, on voit les commutateurs, disposés en Jack-Knifs. Ce nom provient de ce qu'à l'origine, le ressort de contact était comme une lame de couteau, et que cette disposition était due à un Canadien nommé Jack. C'est par ces commutateurs que s'établissent les relations des abonnés du bureau, entre eux.
La troisième partie, la plus inférieure, comporte encore du Jack-Knifs, mais pour les abonnés de bureaux différents.
De nombreuses fiches sont suspendues tout le long du bureau pour agir sur les Jack-Knifs, elles sont composées de deux parties métalliques, isolées l'une de l'autre, et adaptées au même manche.
Donc, si un abonné veut une communication, il prévient, une plaque tombe qui montre son numéro, en même temps que la sonnerie marche.
Les demoiselles, chargées du service du bureau, se mettent en communication avec l'abonné pour lui demander à qui il veut parler, l'employée prévient la personne indiquée qu'on la demande et quand il lui est répondu, elle met les deux abonnés en relation par une fiche.
Ceci est très simple en apparence, mais exige une habitude excessivement grande.
Les fils des téléphones sont souterrains. Ils traversent les égouts pour arriver au grand bureau central, 27, avenue de l'Opéra, au nombre de plusieurs mille. Ils sont recouverts de gutta-percha, et réunis par faisceaux d'une dizaine, dans des tubes de plomb. Ces fils arrivent dans la cave et sont épanouis circulairement autour de quatre grands trous pratiqués sur les quatre faces d'une chambre, située au milieu de la cave. Cette disposition est représentée à la partie inférieure du pavillon du Champs de Mars. Puis les fils remontent au bureau, pour se distribuer aux commutateurs divers. On réunit autant que possible entre eux, les abonnés qui sont le plus souvent en rapport.
Le poste installé à l'Exposition, donne la communication immédiate avec un abonné quelconque du bureau central. Quant aux lignes auxiliaires des villes où il y a plusieurs bureaux, elles sont considérées comme une ligne ordinaire.
Enfin, un avantage que les employés apprécient beaucoup, ils sont assis.
L'appareil Berlhon-Ader, composé d'un récepteur Ader et d'un microphone Berthon, exclusivement employé par la Société, disposé sur une poignée métallique, permet d'avoir à la fois le récepteur à l'oreille et le transmetteur devant la bouche. Cette disposition en fait l'appareil de bureau par excellence, qui permet de parler, d'entendre et d'écrire au besoin.
Une forme commode encore, est le poste Ader avec magnéto pour l'appel et sonnerie électrique. Là, la sonnerie marche, grâce à un courant déterminé par la rotation d'une bobine devant un aimant. Le transmetteur est un petit pupitre portant en son milieu une plaque de bois mince, faisant fonction de plaque vibrante, le microphone est sous cette plaque. Cet appareil est très répandu sur les réseaux étrangers.
Enfin, le même poste Ader simple, sans la sonnerie magnéto, de la forme que nous représentons, ou de la forme à colonne, est très apprécié, pour sa justesse, sa régularité et sa commodité.
Le poste militaire portatif, est la forme réduite du poste Ader avec sonnerie d'appel, magnéto-électrique, mais le transmetteur et le récepteur sont de la forme Berthon-Ader combiné. Il pèse 7 kilogrammes.
Près de ces appareils se trouvent encore, dans l'exposition, des postes-centraux fixes ou mobiles, à plusieurs directions; ainsi que les nouvelles piles à l'agar-agar. Ce sont des piles sèches, dans lesquelles le chlorhydrate d'ammoniaque est en suspension dans de la gélatine de varech ou agar-agar. Ces piles sont très employées.
On trouve aussi les formes les plus fantaisistes de boutons de sonnerie.
Dans la vitrine sont des télégraphes, des relais, destinés à augmenter l'intensité des courants à certains moments.
Adroite du bureau central, se trouve tout le matériel construit par la Société.
D'abord le caoutchouc et tous ses emplois divers, soit en caoutchouc souple, soit en caoutchouc dur : courroies, tuyaux, clapets, tissus. Et une exposition de câbles des plus intéressantes.
Les câbles téléphoniques sont surtout isolés au caoutchouc vulcanisé. Qu'ils soient aériens ou souterrains, ils sont cordés par paire, pour éviter les effets d'induction.
Il y a aussi des câbles à lumière électrique et des câbles transatlantiques.


La Compagnie possède des réseaux téléphoniques à Paris, Calais, Saint-Étienne, le Havre, Rouen, Lyon, Marseille, Nantes, Alger, Oran.
La ligne de Paris à Bruxelles a 314 kilomètres. Il y a un double fil conducteur en bronze siliceux de 3 millimètres de diamètre. Ce double conducteur est fixé sur les mêmes poteaux que les fils télégraphiques, ce qui créait une difficulté assez grande, car les courants télégraphiques nuisent beaucoup aux courants téléphoniques. Pour parer à cet inconvénient, les fils téléphoniques sont croisés entre eux de distance en distance, de sorte que c'est alternativement le fil d'aller et le fil de retour qui se trouvent le plus près du fil télégraphique, et cela suffit pour que les courants induits se trouvent annulés.
La ligne de Paris à Marseille a 800 kilomètres, elle passe par Troyes, Dijon, Bourg, Lyon, Valence, Avignon, Arles.?C'est aussi une ligne aérienne à double fil, en bronze siliceux de 4 millimètres 1/2. Les fils sont croisés comme sur la ligne de Bruxelles. Il y a interruption à Lyon. La?correspondance se fait de Paris à Lyon, et Lyon donne la communication sur Marseille.
On a renoncé aux fils de cuivre ou de fer, qui n'offraient pas assez de résistance. On adopte exclusivement maintenant du bronze phosphoreux ou siliceux. Aussi, avec des fils semblables de 1 millimètre 1/4 de diamètre, on a pu espacer les poteaux de 270 mètres supportant 40 fils, à Anvers il y a une portée de 275 mètres pour 125 fils, à Gand une portée de 340 mètres avec 3 fils. Enfin la ligne du château de Laeken au théâtre de la Monnaie, a une portée de 700 mètres.
Les plus violentes tourmentes de neige n'abîment pas ces fils, et de plus, le bronze ne s'oxyde pas comme le fer.



N'oublions pas de parler des auditions téléphoniques théâtrales, qui, au début, ont tant émerveillé le public. Elles ont lieu dans le bas du pavillon. Et ce qui intrigue le plus, c'est que non seulement on entend parfaitement l'orchestre et les acteurs, mais on a même la sensation du déplacement de l'acteur sur la scène. Voici comment ce résultat est atteint :
Ce sont les téléphones Ader qui servent à ces auditions. A cet effet, un certain nombre de téléphones sont disposés sur le devant de la scène parallèlement à la rampe, et de chaque côté du trou du souffleur. Supposons qu'il y ait dix téléphones le long de la rampe, de chaque côté du souffleur. Prenons par exemple le dernier téléphone de gauche près des décors, et le premier téléphone de droite, près du souffleur, et supposons que ces deux téléphones soient reliés de telle façon que le téléphone de droite arrive à l'oreille droite. Si l'acteur est au milieu de la scène, le téléphone de droite plus proche, sera plus influencé que celui de gauche et les sons seront plus intenses dans l'oreille droite que dans l'oreille gauche. Si l'acteur s'éloigne, le son s'affaiblit naturellement, s'il s'approche à gauche, c'est l'oreille gauche qui entendra le mieux. Ce procédé bien simple est des plus remarquables.
Il y a aussi les auditions de concert, aux quatre coins du grand bureau du premier étage du pavillon. En mettant une pièce de 50 centimes, on met en mouvement un téléphone qui vous fait entendre un morceau du concert.
Ce pavillon est vraiment organisé comme un vrai théâtre, avec des dessous, des acteurs, invisibles, mais que l'on entend parfaitement. Assis tranquillement dans un fauteuil, on pourrait assister à nos diverses représentations théâtrales, s'offrir une revue tous les soirs.

©Livre d'Or de l'Exposition - S. Favière.